06 février 2008
Une vie antérieure part 19 : « Une déclaration »

J’aurais pu fuir, nier, m’indigner, j’ai juste failli pleurer. Je ne pouvais y échapper. Je lui fais penser à son meilleur ami, ce n’est donc pas si grave. J’ai cherché du réconfort dans ses yeux pour apaiser mes craintes face au monde inconnu qui devrait tôt ou tard s’ouvrir à moi.
Il
fait doux comme septembre nous le réserve dans ses meilleurs intentions. Rien
ne laisse transparaître le souffle tourbillonnant autour de nous, ni moins
encore présager la bourrasque qui va s’abattre sur moi. Stef a interrompu notre
conversation et me conduit en marge de mes camarades. Postée face à moi, elle me
regarde fixement dans les yeux et m’adresse cette phrase dont les mots vont
rapidement s’entrechoquer dans ma tête: « je me suis demandée si tu n'étais pas homo…».
Je
ne sais pas ce qui m’a poussé à lui dire oui, ou plutôt je le sais trop bien.
Ce désir pour les garçons, cette tentation qui court depuis des années.
Intermittente mais régulière et qui s’est réveillée pas plus tard qu’en début
de soirée, lors de mon match.
Le plus troublant reste toutefois à venir. Les vestiaires ne comptent qu’une seule rangée de douche pour les deux équipes, l’équipe visitée laissant le soin aux visiteurs de les y précéder. Je me suis rhabillé et me poste devant le miroir pour me recoiffer. Par l’entrebâillement de la porte, j’aperçois deux à trois joueurs de l’équipe adverse. Pas encore mon adversaire direct mais tout de même un de ses coéquipiers, mignon et au corps finement musclé. Je n’ai pas le temps de réaliser l’excitation qu’il me procure que le jeune garçon au bouc vient prendre place à son tour dans les douches. Ces deux garçons au physique parfait me font tourner la tête. Je dois pourtant rester vigilant face à mes coéquipiers qui pourraient me repérer. Je ne peux détourner mes yeux devant le spectacle offert, ces mains qui répandent le savon sur leur corps et leur queue fièrement exhibés. Je voudrais les rejoindre, partager ce moment définitivement érotique. L’échange est bien entendu impossible, il ne reste en ce lieu que mon désir voyeur face à ces corps séduisants et au final un caractère inassouvi.
Le
fantasme du début de soirée s’est produit seulement 6 ou 7 heures plus tôt.
L’évidence ne pouvait être masquée. La concomitance de ces deux réalités
rendait impossible leur déconnexion. Stef a enfin annexé une légende à mon
désir.
23 janvier 2008
Une vie antérieure part 18 : « L'homme qui en savait trop »

Après 13 ans de bons et loyaux services au tourisme du
village, mes parents se sont enfin décidés à quitter leur Paradou pour une autre destination de vacances ensoleillée. Instigateurs de ce changement, ma sœur et moi avions
posé un seul mot d’ordre quant au nouveau lieu : nous rapprocher de la mer.
Desiderata rencontré par le choix d’une station balnéaire proche de Narbonne.
Un endroit familial un peu plus animé que la monotone Provence mais où la jeunesse
estivale privilégie encore les jupons de leur mère à ceux des jolies filles.
Bien vite est arrivé le moment où ma sœur a jugé quelque
peu ringard de partir avec mes parents en vacances et s’est tournée vers ses
amies pour profiter d’un repos bienvenu. A l’approche de mes 22 ans, je
souhaiterais également m’en dispenser mais l’absence d’alternative m’amène à
les accompagner une nouvelle fois cette année. J’ai toutefois négocié un compromis
sous forme d’un retour anticipé après 15 jours, à leur charge.
Un retour en train, presque une aventure pour moi.
D’autant que je dispose de 13 minutes pour changer de wagon au cours du voyage.
Une crainte mais dans le même temps un sentiment de liberté et d’évasion.
Je m’installe près de la fenêtre du compartiment,
illuminée par un soleil radieux. Sans regret, je quitte le beau temps pour la
loterie météorologique de notre plat pays.
Parmi les gens présents dans le wagon, mon attention est attirée par deux
filles, dont l’une m’observe avec une certaine insistance. Malgré ma
timidité, je soutiens son regard. Elle ne me plaît pas vraiment. De jolis yeux
bleus mais trop ronde à mon goût. Peu importe, je me sens flatté de plaire et découvre
un certain plaisir à ce petit jeu amusant bien que sans réelle signification.
Au bout d’une vingtaine de minutes, la place laissée
libre à mes côtés est investie par un homme au crâne rasé. Je ne peux définir
son âge mais à un peu plus de 20 ans, il m’apparaît irrémédiablement vieux,
sans qu’aucune nuance ne soit nécessaire. Il ne tarde pas à m’adresser la
parole, non sans provoquer mon étonnement. Peu habitué aux transports publics,
j’imagine volontiers les personnes entreprenant ce genre de démarche comme des
demi-fous un peu simplets. Je suis surpris par ses yeux bleus perçants. Ce type
de regard m’est inconnu, tout au plus ai-je pu le croiser dans l’un ou l’autre film.
Etrange aussi son propos. Il est écrivain, me parle de métaphysique, me tend un
texte dactylographié. Je ne saisis pas tout son discours mais ce quelque chose
qui me dépasse m’intéresse. Je tente tant bien que mal de soutenir la
conversation dans une discipline que je ne maîtrise pas parfaitement.
Trente minutes plus tard, nous finissons par nous taire avant qu’il ne m’adresse une remarque inattendue: « tu vois, les gens autour de nous pensent que je te drague ». Je me retourne vers lui avec surprise et nie avec véhémence qu’il puisse en être ainsi, sans trop comprendre le fonds de sa pensée. Sans doute peu satisfait de ma réponse, il ajoute qu’il me trouve jeune pour mon âge. Sa remarque me choque au plus profond de mon âme : moi qui tente d’apparaître toujours sérieux, mature pour mon âge, me voilà jugé trop jeune par mon interlocuteur mystérieux. N’ai-je pas réussi à tenir un propos cohérent dans le cadre de notre discussion métaphysique ? Quel critère peut donc le conduire à ce genre de réflexion qui me blesse ?
Nous approchons du lieu où je dois changer de train. Le stress me
gagne. Je ne pense plus à lui. Je rejoins la porte de sortie. Il est à mes
côtés. Il m’adresse à nouveau quelques mots, me demande si j’ai une copine.
Devant ma réponse négative, il enchaîne sur
« et un copain ? ». Je suis gêné, relève la tête, observe les
réactions autour de moi. Les yeux bleus de la fille ronde me fixent, comme
attentifs à ma réponse. Je murmure un non sur un ton énervé. Il me quitte en
laissant à tout hasard ses coordonnées.
De retour à la maison, je demeure perplexe devant cette
expérience qui m’apparaît de plus en plus comme un signe du destin. Ce visage buriné,
ces réflexions troublantes, je cherche la signification de cette rencontre, la
morale tapie derrière. Je relis le texte qu’il m’a transmis lors de notre
discussion philosophique mais n’y trouve rien d’autre qu’un discours aux
allures parfois mystiques.
Mon questionnement interne a eu beau dénicher un
intermédiaire, je ne saisis pas la portée de son intrusion. Malgré la
frontalité de ses propos finaux, les mots ne résonnent pas dans ma tête. Ils
interrogent encore et toujours mais n’identifient rien. La démarche pourtant
directe surgit sans doute trop de nulle part, dans un contexte trouble qui a
miné toute possibilité de confiance. La révélation n’est néanmoins plus très
éloignée…
13 janvier 2008
Une vie antérieure part 17 : "comme un interdit"

Me voici parvenu en avant-dernière année d’économie.
Désormais, les étudiants se connaissent tous, sans pour autant verser dans une
amitié systématique, bien au contraire. Même si de manière un peu surprenante
je ne ressens pas trop un sentiment carriériste chez les autres, je ne parviens
pas à déceler une sensibilité qui m’en rapproche. J’imagine que des études
artistiques ou en sciences sociales m’auraient davantage mis en contact avec
des personnalités susceptibles de rejoindre mes envies d’évasion, dans des
discussions moins en relation avec l’objet de nos études.
Je parviens néanmoins à approfondir la connaissance de
Loranne rencontrée fin de l’année précédente et manifestement désireuse
d’entrer en relation plus étroite avec moi. Elle m’invite chez elle, je lui
fais partager mes nouveaux goûts discographiques.
Par l’entremise de cette singularité musicale, j’ai l’impression de me forger enfin
une personnalité propre. Elle ne s’intègre pas dans un modèle spécifique bien
défini mais se développe plutôt dans une volonté de différenciation vis-à-vis
des autres. Cette réorientation manque pour le moins de souplesse. Je suis
convaincu des préférences, des choix que je pose avec une certaine raideur qui
n’autorise guère le partage d’émotions avec d’autres. Je me sens toujours assez
seul.
La fin d’année scolaire approche sans grand stress,
les examens ne sont plus que des formalités à ce stade des études. A l’issue de
la session, je réponds à l’invitation de Loranne de passer un week-end à la mer
en compagnie de deux de ses amis, une fille qui partage nos études et un garçon
qui m’est inconnu. Les heures qui défilent lentement durant le séjour me
plongent dans un sentiment bizarre d’avoir été pris au piège. Je réalise
peu à peu que ce week-end organisé a pour but de favoriser un double rapprochement
romantique, moi avec Loranne et les deux autres ensemble. Je fais de mon mieux
pour éviter ce dont je n’ai pas envie tout en veillant à ne blesser personne. Il
n’empêche, je rumine, je ressasse cet échec. En août, je confie mes doutes à
Sophie revenue quelque jours d’Angleterre. Suis-je capable d’aimer, de
trouver quelqu’un avec qui le partager? Les questions ne portent encore que sur
cette impossibilité à trouver un complément d’âme. Certaines filles pourraient
rythmer les battements de mon cœur mais j’ai l’impression de ne pas leur plaire.
Je voudrais déclencher un émoi spontané chez l’une ou l’autre jolie fille mais
je ne semble faire fantasmer que Sylvia, un poids lourd dont le seul attrait réside
dans le port d’un prénom symbole de l’érotisme féminin. Une bien maigre
consolation…
Je ne me le concède pas encore mais mon désir demeure presque exclusivement orienté vers les garçons. Je ressens une vibrante émotion quand je revois Syl venu chercher son frère qui joue dans la même équipe que moi désormais. De retour à la maison, je me branle en pensant à lui, à ce qui nous avait uni, à ce rougissement qu’il a encore témoigné plus tôt dans la journée. L’expression de mes envies devient plus intense, plus sexuelle que romantique, empreinte d’un début de frustration.
Le trouble envers les garçons se densifie lorsque je
tombe sur une nuit spéciale de Canal + consacrée à l’univers du porno. Un reportage
est consacré au porno gay, diffusant des extraits de films. Je suis marqué par
l’image de ce jeune mec qui pourrait être moi et qui se fait sodomiser par un
mec plus musclé (je retrouverai bien plus tard la trace video de ce Gamin de Paris). Cette représentation du
sexe entre hommes, une première pour mes yeux vierges, suscite une excitation bien réelle mais me
met également mal à l’aise. Cette vision du mec passif à laquelle je suis
désormais obligé de m’identifier me dérange, elle ne s’accorde pas avec mon
état d’esprit. Elle semble remettre en cause ma virilité, du moins celle
véhiculée ardemment par le milieu sportif que je fréquente. Cette scène me
hante de plus en plus lors des jours suivants et finit par révéler à mes yeux une
forme de violence alors qu’elle n’en recèle pourtant aucune. Je ne peux dès
lors me convaincre de pouvoir aimer cela,
reportant à plus tard de nécessaires conclusions.
Mon esprit reste plongé dans une configuration de vie future bien déterminée:
trouver une copine, me marier et avoir des enfants. Le doute a cependant
commencé à s’installer. Si je ne parviens pas à m’exciter sur une fille, si je
ne la désire pas, comment vais-je pouvoir régulièrement lui faire l’amour ?
02 décembre 2007
Une vie antérieure part 16 : « J’attendrai »

Si le recul pris
vis-à-vis du basket m’autorise de nouvelles opportunités, il me tient à
distance des défis que constituait la compétition. Le bonheur simple des
rencontres amicales s’accompagne d’un marasme de tranquillité encore plus
profond. L’étincelle devait jaillir d’un événement plus inattendu, d’une
irruption soudaine qui ne me laisserait pas indifférent.
Lors de l’un de nos matches à domicile,
plusieurs défections se sont succédé durant la semaine nous obligeant à faire
appel à quelques joueurs évoluant encore dans les compétitions d'âge. C'est
ainsi que réapparaît Syl (http://morrissey.canalblog.com/archives/2005/07/01/994813.html)
qui accomplit, probablement sans encore le savoir, sa dernière saison sportive.
Le retrouver après quelques années d’éloignement ne peut que m'intriguer au
plus haut point et l’adrénaline la plus confuse se rappeler à moi. L'émotion suscitée par l'épisode des douches
ne m'a pas quitté et je reste curieux de la nature de son trouble. Pas plus
qu'avant, je ne cherche à nommer de quelque manière que ce soit le mystère de
nos échanges singuliers.
Dans ce nouveau
contexte où cette fois j'occupe une position de force, je tente de normaliser
notre relation sans parvenir toutefois à briser la glace. Nos brèves paroles
demeurent empruntes d'un contrôle excessif, toujours aussi paralysant. Je
n'attends rien de plus, je me prépare seulement à cette nouvelle confrontation
dans les douches susceptible de révéler, mieux que des mots, une forme de
vérité.
Dans cette pièce
où se déshabillent en semaine les élèves de l'école qui abrite notre club,
seules trois douches individuelles ont été placées pour préserver l'intimité
individuelle. Cette protection d'une certaine pudeur ne présente guère de sens
dans le cadre des équipes sportives où chacun s'exhibe le plus souvent sans la
moindre retenue - à la notable exception près de votre serviteur. La séance des
douches se déroule le plus souvent porte ouverte, seulement parfois posée
contre pour empêcher les jets d'eau intempestifs.
Cette
configuration va ruiner mes espoirs. Dès l’entrée des vestiaires à l’issue du
match, Syl s'applique à poser rapidement un essuie autour de ses hanches avant
d'entrer dans la douche, de fermer la porte et d'en ressortir presque séché
muni de cette même serviette. Ce non-événement intègre cependant sa propre
signification. Au delà de la pudeur possible dont il peut faire preuve, il
paraît clair à mes yeux qu'il s'est protégé d'une nouvelle manifestation
gênante d'un émoi désirant. La réflexion de deux, trois années ne l’a pas
incité à s’épancher sur ses penchants bizarres. La porte fermée
constitue sa réponse à tout prolongement, toute initiative que j’avais pu en
l’espace de quelques instants cogiter. Elle n’exprimera pas la fin de mon désir
pour lui ou pour les garçons.
Mais il me faudra
encore attendre pour le comprendre. Un peu , longtemps, éternellement. Le temps
ne m’appartient pas encore.
10 octobre 2007
Une vie antérieure part 15 : "There is a light that never goes out"

Le
poignet fracturé après un accident de circulation (cfr. épisode 14) ne pouvait
pas rester sans le moindre effet sur l’orientation de mon parcours au demeurant
bien incertain. Il infléchit définitivement mon rapport au basket. Le sort
s’est acharné sur moi depuis deux saisons et cette absence loin des terrains
n’a pas créé de manque, elle me soulage presque. Elle m'épargne la lutte
intense pour s'imposer au sein de l'équipe dans un climat de concurrence
rarement aussi aiguisé où les grandes gueules profitent de la bonté du nouvel
entraîneur pour imposer leurs exigences en matière de temps de jeu. Bien trop
timide, je reste étranger à ces jeux de pouvoir. Je manque de cette expérience
de la vie (professionnelle ?) pour oser taper du poing sur la table. Dès mon
retour sur les parquets, j’encaisse les coups bas, je rumine ma frustration, je
m’agresse intérieurement à petits feux en laissant la rage se répandre dans les
moindres strates de mon organisme (une autre forme de blessure qui s’annonce)
sans jamais pouvoir la libérer au grand jour. Le point de non-retour sera tout
de même atteint en fin de saison lors d'une ultime vexation qui m'incite à
rendre mon maillot en cours même de match.
Le
changement d’entraîneur la saison suivante m'importe peu. La déception a creusé
un sillon si profond dans le coeur de ma motivation que seuls les désagréments
émergent au simple prononcé du mot "basket" : un stress de plus en
plus indésirable et un accaparement de mes loisirs bien trop important. Certes
je n'occupe pas mes heures libres de manière optimale mais je veux laisser affleurer
de nouvelles sensations d'où pourra surgir, qui sait, une réorientation de mon
quotidien.
Je ne veux cependant abandonner le sport et la solution de jouer avec l’équipe
réserve, moins exigeante en terme d'entraînement, s'impose comme un compromis
idéal. Libéré de la peur de mal faire, j'y retrouve le plaisir du jeu. J'assume
le rôle de meneur de l’équipe et cette position correspond décidément mieux à
ma personnalité, dont l'orgueil demeure l'ultime vestige de mon statut de petit
prince désormais déchu. A deux occasions, je rejoins l’équipe première pour lui
apporter un coup de main momentané mais le lien s'est manifestement brisé sur
le plan mental. Dans une conclusion-couperet, je réalise que ma réussite dans
le domaine sportif se heurtera toujours à un trop-plein de réflexion et de
doute.
Cette
prise de conscience et les mesures entreprises me déchargent des pressions
énormes que je m’étais imposées. Un vent de légèreté et d'optimisme peut enfin
flotter autour de moi. Je m'abandonne même à la séduction des signes positifs
du destin. Ma récente blessure au poignet s'est terminé en simple péripétie
malencontreuse si l'on songe que quelques mois plus tard la circulation sur la
chaussée, théâtre de l'accident, s'est ouverte au double sens. Transportée à
cette période, le choc frontal avec la carrosserie du véhicule aurait pu
sceller mon histoire.
La
révolution en marche n’est encore qu’intérieure mais elle s’alimente de sons et
arrangements inédits. Je redécouvre une passion pour la musique que j'avais
laissée, au fil des ans, dans une impasse commerciale. La finesse du songwriting
devient source de nouveaux étonnements. Je me décide enfin à acheter un lecteur
de CD et l'inaugure par la douceur mélancolique du « Automatic For The
People » de REM.
Pendant les vacances d’été familiales en France, je m'arrête devant un panneau
illustrant la une d'un magazine que je ne connais pas. Une ambiance bleutée sur
laquelle s'affiche en gros plan le joli visage de Damon Albarn. La bagarre
Blur-Oasis fait alors rage et entre les deux bends, je me suis
rapidement positionné pour le premier nommé. Je fonce acheter un exemplaire de
ce magazine dont je découvre le nom : Les Inrockuptibles.
Je
découvre une écriture littéraire soignée, un enthousiasme communicatif pour les
artistes défendus. Les articles de fonds défient les apparats de la
dite-normalité en explorant les marges. Une bouffée d’oxygène intelligente et
digeste que je vais rapidement adopter. Au cours des mois qui suivent, Les
Inrocks deviennent ma bible musicale. J'y puise le catalogue des artistes
en vogue et, entre les lignes, une approche des fondements d'une critique
pointue.
Dans la recherche visant à combler mon retard musical, je finis par
m'intéresser à un de leur artiste fétiche, Morrissey et les Smiths. Une
rencontre dont les secousses de l’onde de choc se déploieront
durablement. Ces textes, cette voix, ces arrangements m'emportent dans un
typhon « made in England ». Je me sens moins seul, un ami partage
enfin mes interrogations, mon désarroi. Sous la douceur du timbre de Mo', je
disparais de ma triste ville de province ou mon environnement sportif pour
approcher quelque contrée vaporeuse entre le ciel et les bords de la Tamise. Je
me découvre même une nouvelle patrie de coeur, par-delà la Manche. Un autre
monde, un autre territoire, une autre vie semble soudain possible.
There is a light that never goes
out.
22 janvier 2007
Une vie antérieure part 14 : « I just don’t know what to do with myself »

Premier de classe, leader dans sa discipline sportive, jolie petite tête blonde, je disposais de tous les atouts en main pour suivre la voie royale du bonheur. Que s‘est-il donc passé dans cette vie où tout semblait me sourire ? Pourquoi la trajectoire toute tracée s’est-elle morcelée en cours de route ? Pourquoi les panneaux directionnels se sont-ils soudain brouillés au point ne plus pouvoir me guider ? Quelles explications parviennent à émerger évasivement dans le rétroviseur de l’enfance ?
La timidité qui m’a accompagné dès mon plus jeune âge a indéniablement perturbé l’harmonie d’un développement défini sans pour autant justifier à elle seule un manque de confiance dont la source est à chercher peut-être dans cette taille trop longtemps petite, trahissant une image d’enfant éternel sans visibilité immédiate (même si l’assurance et le leadership n’ont jamais été affaire de centimètres).
A moins que cet accident de vélo, lors de ma douzième année, n’ait influencé profondément mon comportement. Ce samedi-là, en début de soirée, j’avais rejoint exceptionnellement une connaissance de basket. Nous faisions du vélo dans le parking de supermarché qui s’était vidé de sa clientèle à la tombée du jour. Je dévale la pente avec une bicyclette empruntée et que je ne connais guère. Emporté par le mouvement, incapable d’actionner un frein qui fonctionnait mal, j‘amorce un virage. Je m’engage dans une ruelle à l’horizon bouché. Je lâche les mains du guidon. Je n’ai jamais pédalé ainsi, je devrais tomber. Je n’y parviens pas. Le vélo avance seul vers ce mur qui semble vouloir m’aspirer. Ma course est interrompue avant le choc final attendu lorsque je heurte de plein fouet la barre métallique soutenant un zone de stockage alimentaire. Le sang gicle, l’émail se disperse. Quatre dents cassées dont deux dévitalisées. Je n’ose plus sourire. Le complexe me poursuivra jusqu’à l’âge adulte dans l’attente de solutions réparatrices.
Je ne peux naturellement pas passer sous silence l’impact de la nature anxieuse de ma mère, sa peur de l’accident de voiture quand mon père part seul aux entraînements de basket, son visage qui se décompose au fil des minutes de retard, l’angoisse qui monte en moi et ne retombe qu’une fois perceptible le bruit de décélération du moteur de la voiture à l’approche de la maison - le baume qui m’autorise à me recoucher et à dormir enfin paisiblement.
Sans nier la force d’imprégnation de ces différentes raisons dont la liste ne saurait être exhaustive, la recherche devrait sans doute se porter vers des événement(s) encore antérieur(s). Quelle angoisse originelle peut donc expliquer cette crainte du monde extérieur, cette difficulté à affirmer sa place dans un univers pourtant si accueillant ? Probablement vient-elle de loin, trop loin pour s’en souvenir, de manière trop enfouie pour oser en réveiller la blessure. Une peur qui sera capable cependant de traverser le temps pour se matérialiser, plus tard, adulte, dans de passagères terreurs nocturnes. Un déficit de confiance interne qui dictera plus tard les démarches de séduction, à la recherche de marques de reconnaissance, cette pommade qui ne berce plus son quotidien et mais dont l’application soulage, sans pour autant guérir.
Dans la force de l’âge adolescent et de ses atours stupidement jouissifs, le disfonctionnement s’est incarnée dans la confusion de l’appréciation du temps.
Je ne me retrouve pas dans cette approche - que je devine majoritaire – d’une petite existence vécue sans trop se poser de questions, en se laissant dériver au gré des événements. J’envie cette capacité à vivre le présent pour ce qu’il est et rien d’autre. Chez moi, le présent ne se conjugue pas comme la succession d’instants courts alternant petits bonheurs et légères contrariétés. Il m’apparaît toujours plombé, artificiel. Il me plonge dans le décor d’une pièce de théâtre dans laquelle je peine à trouver mon rôle.
Je n’éprouve que rarement sur le moment l’émotion naturelle liée à un événement auquel je prends part. Bien souvent, je dois attendre le lendemain (ou les jours qui suivent) pour en établir le diagnostic. Ce délai que je m’impose pour peaufiner ce jugement postérieur introduit une forme de régulation dans mes comportements. Une extériorisation inhabituelle trop prononcée, preuve objective de la confiance et d’un investissement dans l’événement, finit par être perçue comme indécente au point de décourager toute nouvelle tentative. L’amusement et la légèreté me sont prohibés, prisonnier d’une apparence de sérieux à laquelle je ne peux déroger. Lorsque je m’écarte de mon image traditionnelle, je sens le regard de l’autre étonné et prêt à me juger. Peut-être en bien d’ailleurs mais ces yeux portés sur moi suffisent à me faire douter (et si c’était un rire en cape ?). Je crains plus que tout d’avoir l’air idiot, de ne plus donner cette image de respect dont j’ai foncièrement besoin - après tout, il ne me reste que cela- mais qui m’apparaît dans le même temps si précaire au point d’en douter.
Cette vie temporellement décalée renforce la paralysie du présent, son irréalité. Le moment présent intègre en son sein un risque des plus suspects dont le seul point positif réside dans l’émergence d’une intuition de l’ordre du conditionnement. Je perçois rapidement ce qui posera problème à l’avenir, dans le résumé inévitable qui en sera fait après. Il me permet dans certains cas de désamorcer quelques dangers, problèmes ou malentendus sans attendre. Mais il peut aussi, en cas de non-résolution, plomber immédiatement l’appréciation de l’instant.
Déconnecté du temps présent, je m’égare le plus souvent dans les couloirs de cette université dont le nom évoque moins le monde des idées que l’être humain perdu dans l’immensité d’un monde infini. J’observe, dépité, ces gens qui ont trouvé leur place entre sérieux et amusement tandis qu’ailleurs je vois les récompenses sportives m’échapper. Je finis par me retrouver seul au point devenir mon unique interlocuteur, mon principal détracteur.
Dans le brouillard des relations humaines qui s’agitent autour de toi, tu regardes avec une distance irréductible ces garçons qui s’épanouissent aux bras des filles ou au contact de leurs amis. Ces mecs que les nanas trouvent beaux et que tu dénigres car tu ne peux admettre qu’ils séduisent alors que toi non. Le désir ne fait plus partie de ton imaginaire, il s’est habillé dans un discours perclus d’aigreur. Ce souci de refuser d’admettre leur charme constitue sans doute une dernière résistance face à ce temps qui t’a fait perdre progressivement la joie des plus grandes louanges - tu sais depuis déjà bien longtemps que d’autres te surpassent en intelligence dans tes études ainsi qu’en adresse et puissance physique dans ton sport.
N’empêche, en ton for intérieur, ce jeune gantois qui accomplit une année Erasmus est irrésistiblement mignon. Tu l’observes avec envie. Non pas celle de le toucher mais d’être lui, ce garçon désiré, certes discret mais que tu n’imagines qu’épanoui. Cette attraction ne te perturbe pas : tu aimes juste ce que tu n’as pas ou n’es pas. Il suffira de résoudre ton mal-être pour que cela disparaisse. Et puis le prof de psycho n’a-t-il pas parlé d’homosexualité latente à l’adolescence ? Une explication bienvenue pour soulager un conflit interne grandissant.
Cette année scolaire t’offre une satisfaction éphémère grâce aux excellents résultats dans deux cours majeurs lors de cette troisième année. Tu en tires une certaine fierté mais cette performance paraît si confidentielle aux yeux du monde. Une information passée sous silence ou presque, anonyme comme tu l’es progressivement devenu. Redescendu d’un piédestal, tu as atteint le summum de la vie neutre. Et le pire est que tu commences à t’en rendre furieusement compte.
L’heure n’est cependant pas à la révolte. Tu as accepté le sort de tes études, condamné à terminer ce que tu as commencé à entreprendre. Se réorienter aurait constitué une initiative de changement, continuer s’avère une soumission à la facilité. Tu n’as pas d’autre choix : au moins ces études balisent tant bien que mal ta vie.
Résigné, tu abandonnes l’idée de devenir le meilleur au basket. Le destin chanceux semble même t’avoir définitivement quitté quand tu te fais renverser par une voiture sur le chemin menant chez ta grand-mère. Comme un ballon s’échouant loin du panier après une tentative de tir, tu rebondis trois mètres en arrière. Seul le poignet que tu avais exhibé de manière protectrice face à la tôle agressive en pâtira. Un simple faits divers, même plus un drame. Les blessures semblent vouloir interpeller un destin qui s’est depuis longtemps effiloché. Y aura-t-il quelque chose ou quelqu’un pour m’indiquer le chemin à suivre?
14 novembre 2006
Une vie antérieure part 13 : "Tu veux ou tu veux pas?"

En ce mois d’août, la rentrée est d’abord sportive et de courte durée. Notre reprise s’effectue lors d’un tournoi organisé en plein air. Le jeu a démarré depuis à peine 5 minutes. Je veux éviter un adversaire qui se décale maladroitement m’obligeant à effectuer une pirouette en déséquilibre. Je retombe durement sur mon genou qui ne peut supporter le choc. Douleur et gonflement (ce n’est pas du Amélie Nothomb, je vous (r)assure). Transporté à la clinique, l’interne de service diagnostique une entorse et en minimise la gravité, « on ne va pas m’amputer ». La douleur vive s’accompagne d’une gêne persistante, même quelques jours plus tard lorsque j’ose poser mon pied à terre.
15 jours plus tard, ce même médecin feindra de ne pas me reconnaître lorsqu’il entrera dans ma chambre pour vérifier quelques formalités avant mon opération nécessaire pour réunir les ligaments croisés antérieurs déchirés. La rééducation sera longue, 6 mois, soit une année complète sans compétition. Un coup d’arrêt non négligeable : cette année-là, mon équipe rate d’un fifrelin la promotion à l’étage national tandis que je suis condamné à abandonner le wagon. Cette blessure renforce en outre un certain isolement (les entraînements constituaient ma seule activité en semaine) et une distance croissante avec le basket. Qui ne me manque pas forcément.
Je retrouve ce sentiment à l’unif, sous une forme toutefois modifiée. Mes voisins d’auditoire ayant échoué à gauche tant qu’à droite, je rejoins en deuxième année un nombre réduit d’étudiants. Alors que je pouvais aisément m’installer l’année précédente dans un coin autour de la masse grouillante, en me contentant d’engager une discussion de temps à autre, je ne peux désormais plus me cacher sans ressentir le poids de la solitude en mon for intérieur et dans les yeux des autres. Ne pouvant assumer cette visibilité asociale, je suis contraint de m’insérer au plus vite au sein d’un groupe. Cette idée ne me convient guère. Je ne trouve pas ma place dans les bandes, je ne m’y épanouis pas. Je m’interroge en outre sur le lien possible entre l’option choisie et l’absence de points communs avec mes camarades de cours. Une âme rêveuse peut-elle s’accommoder d’études économiques et du style souvent ambitieux des candidats au diplôme ? L’amarrage de sociabilité ne se situe-t-il pas ailleurs ?
Le décalage avec mes copines du secondaire est quant à lui bel et bien consommé. Elles ont elles aussi réussi et si j’entretiens toujours des bons contacts avec elles, leur fréquence s’espace, avec une touche d’artificialité. Je ne vois plus la raison de m’installer à leurs côtés pour les cours et tente de chercher ma place ailleurs. Au fil du temps, je finis par me rapprocher d’une fille plutôt réservée qui m’ouvre une porte vers un petit groupe composé de gens ni trop studieux, ni trop « grandes gueules ». J’emboîte bien vite leur pas d’une certaine désinvolture. Lors de la session de janvier, je fais l’impasse sur le volumineux cours de comptabilité dont la présentation de l’examen est pourtant chaudement indiquée afin de ne pas surcharger la session de juin. Irrité tant par la matière que par le prof, je fais partie du quart qui ne le présente pas, les étudiants ambitieux (ou responsables ?) ayant tous suivi le sage conseil des anciens. Je m’écarte pour la première fois du modèle idéal.
L’entame du second semestre ne remédie pas à mon manque d’application. Je trouve par contre davantage mes marques dans mon petit groupe sympathique même si je ne peux pas encore parler d’amitié. Pour la première fois, je me sens en phase avec la vie sociale universitaire même si la route emprunte trop de chemins de traverse. Je ne vais plus pouvoir éluder la question du choix.
Les vacances de Pâques approchent. Dans mon bain, je réfléchis au retard concédé dans différents cours. Enorme. Comme mes nouveaux camarades, j’accuse un certain désintérêt pour les matières proposées. Je crains de faire fausse route avec l’économie. Je voulais naïvement me donner les moyens de changer le monde avec l’apprentissage d’outils économiques mais je me suis embarqué au contraire dans un univers financier ouvertement libéral. Je m’imagine interrompre ces études pour me consacrer à une discipline qui me passionnerait. Mais la magie n’opère pas, aucune alternative crédible ne retient d’attention assez soutenue dans mes réflexions. L’étape de la première année est franchie et je sens rapidement poindre la facilité, la paresse de continuer sur ma lancée plutôt que repartir à zéro. La vérité se dévoile, nue, intransigeante : je ne peux plus laisser mes états d’âme ergoter sur mon aveu d’indifférence pour ces études. Le retard pris au cours de l’année se transforme en angoisse. Elle convoque une montée d’adrénaline devant la perspective de ne pas arriver suffisamment préparé au moment de la session. Ma tête bout et pas vraiment en raison de l’eau de mon bain, devenue tiède. Le temps m’est compté, il va falloir foncer tête baissée. Je romps avec l’esprit détaché affiché par les membres du groupe pour me concentrer exclusivement sur la tâche, avec le stress pour unique stimulus.
Remis en selle, je commence à regretter d’avoir esquivé ce fameux cours de comptabilité. Outre son contenu dense, il n’est plus considéré comme prioritaire dans l’élaboration des grilles d’examen. Intercalé parmi les autres, il va me poser un fameux problème de timing.
Au cours des semaines qui suivent, je mets le turbo pour rattraper le retard et place ma priorité sur les premiers examens pour maintenir mon moral à flot en cas de réussite et trouver les ressources morales nécessaires pour porter un dernier coup de rein lors des ultimes épreuves. Mon calcul porte ses fruits, les premiers examens se déroulent conformément à mes espérances. Alors que la dernière ligne droite se profile à l’horizon survient l’écueil attendu de l’examen de compta. Un oral précédé d’une assez longue préparation écrite, programmé l’après-midi. Je n’aime pas cet horaire qui génère un stress croissant au cours de la journée autant qu’une perte de temps vu mon incapacité à étudier sérieusement le jour même d’un examen. En arrivant en ce début d’après-midi dans le bâtiment, je vérifie aux valves le local où je dois me rendre et constate, effaré, que je devais m’y présenter en matinée. Une modification aurait-elle eu lieu depuis mon dernier passage ? Je reste intimement persuadé d’avoir correctement lu l’information à l’époque. J’aperçois que le prof donne des examens dans ce même local l’après-midi. Je n’hésite pas une seconde et me dirige, paniqué, vers la salle pour tenter de lui expliquer ma confusion. Je prends une volée de bois vert de sa part. Comment pourrais-je trouver un travail plus tard si je me rends en retard à l’entretien de sollicitation, m’assène-t-il ? Mon visage se décompose, je sens le souffle du drame me titiller les glandes lacrymales. Dans un volte-face inattendu et rédempteur, il accepte néanmoins que je passe l’examen. En quelques secondes, je viens de sauver ma session.
Je dois certes encore subir l’épreuve de nuits (presque) blanches pour préparer les deux derniers examens mais l’effort ne se révèle pas vain. Je finis l’année avec une meilleure moyenne que la précédente.
J’ai passé le cap des candidatures, je ne peux plus retourner en arrière. Deux années réussies représentent tant d’efforts que je n’imagine plus recommencer à zéro. Je tente bien, sans grande conviction, de chercher pendant l’été une bifurcation intéressante mais à défaut d’opportunité convaincante, ma voie désormais tracée ne subira plus la moindre interrogation quant à sa poursuite. Pour le meilleur ou pour le pire.
18 octobre 2006
Une vie antérieure part 12 : "Ghost world"

Finir ses secondaires, c’est abandonner la relation proche, locale pour entrer inéluctablement dans un univers plus froid, impersonnel, voire hostile.
Ma rétho se termine non sans un certain pincement en cœur. Je ponctue l’année avec l’une des trois meilleures notes, toutes classes confondues. Un résultat qui me surprend autant qu’il me comble. Ma prof de français (…) tient à m’embrasser pour me féliciter, confiant au passage que j’incarne à ses yeux le fils ou gendre idéal. Cette remarque m’étonne tellement de sa part, je suis si calme et réservé par rapport à elle, comment peut-elle affirmer cela ?
Pour fêter au moins une fois dans ma vie mon anniversaire en autre compagnie que celle de mes parents (vu nos vacances en France en juillet), j’organise un dîner à la maison avec toute ma classe. Un air de fin de parcours flotte dans l’ambiance joyeuse. Il règne moins un esprit de fête qu’une célébration sereine d’un enterrement. Je ne sais pas encore qu’il s’agit de celui du cocon que je m’étais constitué jusqu’alors.
En septembre, je prends le chemin de l’université, parcours évident pour tout jeune ambitieux (il n’y a pas de grandes écoles en Belgique). Si certaines personnes connaissent l’illumination d’une vocation les guidant vers un choix presque naturel, je n’ai pas cette chance. Ma réflexion de longue haleine n’a pu accoucher d’une idée précise sur mon futur scolaire et professionnel. Déterminer ce qui va orienter majoritairement sa carrière professionnelle à 17 ou 18 ans paraît tellement incongru : nous manquons encore tellement d’expérience de vie – en tout cas elle me faisait personnellement défaut.
Mon indécision me conduit à suivre la tendance autour de moi : choisir des études au spectre large débouchant sur une kyrielle d’opportunités à leur terme. Entre les traditionnelles filières juridique et économique, j’opte pour la seconde par défaut. L’expérience de ma sœur, qui avait choisi le droit, m’a rapidement détourné des perspectives de syllabi gigantesques appris par coeur, sans compter que le côté plus matheux de cette formation me convient sans doute mieux.
La matière est un premier choix délicat, l’endroit de son enseignement en constitue un autre. En restant dans ma ville d’origine, je décide de continuer à vivre chez mes parents. D’une certaine manière, cette situation me satisfait. Je redoute l’expérience de kot et de sa vie en commun ou même du petit studio (je n’imagine même pas cuisiner, sous peine d’encourir des carences alimentaires en fin d’année).
En débarquant sur le campus, je découvre avant tout l’auditoire, énorme, où se déroule la plupart des cours. Un coup d’œil à gauche, un autre à droite, un seul de nous trois continuera la route l’an prochain, nous dit-on. Je frémis. L’être angoissé que je suis réalise que le stress va atteindre un palier supplémentaire cette année.
Plusieurs camarades du secondaire ont opté pour ces mêmes études. Nos chemins se séparent toutefois assez vite. Plusieurs d’entre elles manifestent leur indépendance, leur volonté de rompre avec le groupe pour s’intégrer dans de nouveaux. Le microcosme qui s’était déjà rétréci finit très rapidement par imploser. Je ne leur en veux pas. Leur motivation me paraît légitime. Je ne suis juste pas prêt à affronter cette jungle. Je me trouve confiné le plus souvent entre deux pôles: les étudiants coincés et sérieux d’un côté et les plus déconneurs et sorteurs de l’autre. Dans aucune de ces catégories, je ne me reconnais. Au fil des jours, je vois notamment Anne et Laurence se frayer une place auprès d’un groupe de garçons plutôt « grandes gueules », face auxquels je n’existe pas. Ils fréquentent le « cercle étudiant». Moi je ne bois pas et les discussions légères autour d’un verre s’apparentent à une intrusion dans une galaxie totalement étrangère. Je me sens rapidement seul, traînant d’une personne à l’autre sans conviction aucune sur la nature de ces relations de circonstance.
Pendant le temps de midi, plutôt que de rejoindre ce petit bar adjacent tenu par le cercle, je me rends chez ma grand-mère à 15 minutes à pied de la faculté. Ma présence lui fait plaisir et chez elle je retrouve un refuge pour affronter ce monde qui ne m’avait jamais paru si hostile.
Je tente bien de faire un pré-baptême. Le passage idéal voire obligé pour s’intégrer, me dit-on. Entre les cris vexatoires de notre responsable, nous beuglons en pleine ville des « nous sommes tous des homosexuels » (des quoi ?) et buvons, sous la pression, je ne sais quelle potion infecte. Cette épreuve me suffit. Le défi du baptême appartiendra aux autres (et je ne m’en plaindrai jamais).
J’expérimente également les sorties estudiantines. Après avoir rapidement passé le chemin du bar-phare à l’intérieur perpétuellement sale et au fonds sonore limité aux chants étudiants officiels (vous avez déjà fréquenté l’enfer, vous ?), je décide de forcer la porte de cette fameuse soirée « éco » du jeudi soir, un passage obligé. Tout le monde s’y rend en tablier blanc ou mieux encore blanc passé (la souillure comme prestigieuse attestation de longues heures de guindailles). Pour ne pas me ridiculiser par une blancheur vierge de toute virée, ma sœur (à l’expérience ô combien avérée en la matière) s’est appliquée à l’égayer de quelques inscriptions vives et le ternir par des mottes de terre miraculeusement entrées en contact avec le tissu.
En débarquant dans cet endroit caverneux, je me sens immédiatement mal à l’aise. Cette atmosphère de beuverie généralisée me rebute (a fortiori pour quelqu’un comme moi qui ne consomme pas d’alcool) tout autant que cette obligation de s’amuser en déconnant, dans une conception pour le moins machiste de la fête, à laquelle même les filles participent, pour pouvoir exister sans doute. Déplaisante également cette pseudo fierté de faire partie de l’élite qui sous-tend un dédain pour ce qui n’y appartient pas (le supérieur non universitaire ou le secondaire que nous venons de quitter quelques mois plus tôt). Je ne peux même pas me fondre dans une bulle musicale réconfortante, face au programme répétitif de tubes estampillés « années 80 ». La tristesse m’envahit au fil des minutes. Je mesure la distance me séparant de ce monde grouillant autour de moi où s’intègrent amis et connaissances, enthousiastes ou feignant de l’être. Je ne me pose pas encore la question d’un autre environnement où je pourrais trouver ma place, je réalise juste que cette ambiance universitaire se fera sans moi et que les liens avec mes camarades d’alors s’estomperont naturellement. Je quitte l’endroit le cœur lourd, je n’y retournerai jamais.
Faute de sorties, je me concentre sur mes études, assidu au cours et plutôt sérieux dans le suivi. Enfin dans les cours majeurs car j’ai quelque peu laissé tomber une à deux matières, au rang desquelles la sociologie. Nous devons essuyer les plâtres d’une première année d’enseignement de la prof qui cherche manifestement ses marques.
Dans d’autres circonstances, j’aurais pu remarquer dès ce moment qu’il s’agissait d’une matière passionnante, voire d’un style d’études à approfondir. Au lieu de cela, le défilé des figures centrales de la discipline se révèle bien rébarbatif et parfois même peu compréhensible (certes Touraine n’apparaîtra jamais comme le plus motivant d’entre eux).
La session de Noël constitue un test, une répétition avant celle de fin d’année. Un seul examen éliminatoire mais il faut aussi assurer une moyenne générale. L’examen de sociologie étant placé en dernier dans la session, je le prépare assez peu, la finalité de cette session ayant été atteinte (ou non) à ce moment. L’examen oral se compose de deux questions. Je tire la carte. Mauvaise pioche. Le deuxième question concerne un texte que j’avais mis de côté pour le lire en dernière minute…avant de l'oublier sur le coin de la table. Je tente d’inventer une réponse mais vu mon expérience inexistante dans cette matière, je ne débite que du vent aux yeux de la prof. Quand elle m’annonce après coup mon échec, je subis un coup de poing violent, le premier après tant d'années. Une réelle agression à mes yeux, une épreuve intenable dans mon désir de perfection, un résultat inavouable dans le regard des autres, je suis obligé de rester celui qui réussit.
Même si ce raté s'avère sans incidence sur le résultat final, positif, je me sens piqué au vif. Au cours du second semestre, je consacre un temps particulier à réinvestir les notes du premier semestre que j’avais trop négligées et assure un suivi régulier des nouveaux cours dispensés. Si je dois réussir en fin d’année, il faut y mettre une touche particulière dans cette matière pour conjurer cette atteinte à mon parcours sans faute. Lorsque la prof m’assure avoir réalisé un très bon examen (17/20), je tiens ma revanche. Mon honneur demeure sauf, ma valeur en tant qu’être humain préservée, comme si seul ce moyen parvenait à me le signifier.
10 octobre 2006
Une vie antérieure part 11 : "Last night I dreamt..."

17 ans. Dernière année d’études secondaires, dénommée rhétorique (« rhéto ») en Belgique, nous voici les plus âgés de l’établissement. Les couloirs bruissent d’évocations de vacances tandis que je sors progressivement de ma torpeur. Cette rentrée s’apparente à une épreuve physique pour moi. Elle signifie se lever tôt pour se rendre aux cours et ce simple réveil se révèle d’une pénibilité extrême même si je me sens plutôt heureux de revoir mes copains de classe et de rompre l’isolement dans lequel l’été m’a confiné. L’emprise de la solitude sur mes vacances ne doit rien au hasard : en l’absence d’amis, j’ai glandé chez moi durant le mois d’août - après le juillet familial en France.
Chaque soir, après avoir regardé l'un ou l'autre film, je me réfugiais dans ma chambre pour flirter avec le charme particulier des veillées nocturnes. Le soleil, en journée, m'épuisait et n’offrait que son « ronron » habituel, sans intérêt. Plus je me couchais tard, moins je devais vivre cette fadeur anesthésiante, le moindre effort finissant par s’avérer insurmontable (l'entraînement sportif en premier). Je m’endormais de plus en plus tard. La nuit, j’avais l’impression d’être le roi du monde, seule âme à rester éveillée. Cette puissance présumée me rassurait et m'incitait dans le même temps à franchir un pas supplémentaire. J’avais envie de fuir. De la fenêtre à l’étage, je n’apercevais que le calme extérieur mais je soupçonnais l'animation quelque part à l'horizon. Un lointain brouhaha qui m’ignorait. J’aurais peut-être dû aller à sa rencontre mais je ne parvenais pas à combler la distance. J’attendais que la nuit finisse par révéler son mystère. Qu’elle n’offre plus seulement une bouée de sauvetage mais bien une solution. Qui n’est pas venue. La rentrée en septembre tombe à point nommé.
Comme tout le monde, je ressasse avec quelques camarades les souvenirs de mes dernières vacances dans la cour. Quand, soudain, elle apparaît. Pas une sirène chimérique ou une bombasse sortie de nulle part, juste elle, Laurence. Je lui dis immédiatement bonjour, nous nous connaissons après tout depuis un an, mais la personne qui présente sa joue à la mienne en ce jour de septembre ne ressemble à aucune photographie du passé. Elle a sacrifié ses longs cheveux au profit d'une coupe plus fraîche. Son teint hâlé par le soleil estival respire de beauté. Elle me rappelle Sophie Marceau, tellement troublante dans la Boum (ah ces histoires d’amour adolescentes, ces projections, cette distance). Désormais, son prénom ne résonnera plus de la même manière dans ma tête. Laurence rimera avec romance. Lorsque je loue la réussite de sa nouvelle coiffure, elle me répond par un sourire franc et dévastateur. Attraction brutale, jamais ressentie auparavant. Ma timidité ne constituera pas un obstacle, le contact débuté l’année précédente me facilitera logiquement la tâche. Je pourrai l’aborder, lui parler en toute confiance, sans ressentir de pression externe, ni de raillerie de la part des autres étudiants.
Durant les jours, les mois qui suivent, je cherche plus volontiers sa compagnie. Je profite du contexte d’un cours pour lui parler avant que nos discussions débordent sur d’autres sujets. J’apprécie autant son corps mince, sa silhouette élégante, sa dentition parfaite que son intelligence vive. Je ne lui connais pas de petit ami (indirectement, sans arrière-pensée, cela me rapproche déjà d’elle), peut-être en raison de son indépendance manifeste qui la différencie des autres filles, prêtes à succomber si rapidement aux charmes parfois discutables de quelque autre garçon. Constamment agréable avec moi, elle semble m’apprécier tout en maintenant une légère distance, qui suffit à me laisser sage de toute tentative de rapprochement. Au fonds, je me satisfais de la situation. Je peux demeurer cet admirateur tapi dans l’ombre, dissimulant le secret de mes désirs.
Le premier semestre terminé, les fêtes de fin d'année occupent toutes nos pensées. Pour la première fois, je vais fêter la Saint Sylvestre sans mes parents. Mes copains de basket se rendent à une soirée organisée dans un village de la région, buffet froid et animation sonore au programme. Puisqu’on m’y convie, je décide d’accepter.
A peine arrivé, j’aperçois Laurence à une table voisine. Je vais la saluer et lui témoigne de ma surprise. Nos choix rationnels se sont confondus dans le plus pur hasard. Je la trouve chaleureuse. Il est vrai que je ne l’ai jamais rencontrée dans un contexte extra-scolaire. L’esprit de fête facilite sans doute sa jovialité. Au cours de la soirée, je m’éclipse de temps à autre pour la retrouver. Je la sens soudainement beaucoup plus proche dans son contact. Je perçois pour la première fois une ouverture de sa part. Comme si elle m’indiquait par de petits indices qu’il s’agissait du bon jour pour faire preuve d’initiative.
Le cœur en émoi (ou serait-ce mon corps tout entier?), je réceptionne avec euphorie le message que Laurence semble m’adresser : ainsi je lui plairais. Nager en plein bonheur de cette information ne suffit toutefois pas, je dois rapidement me confronter à la suite : concrétiser cette attirance réciproque. Les ingrédients mystérieusement réunis pour une recette idéale, je dois juste recueillir le nectar de la fusion miraculeuse. Enfin tel devrait être le cas si ma timidité ne refaisait pas brusquement surface. Je suis paralysé par l’enjeu, tétanisé par le regard que mes coéquipiers ne tardent pas à poser dans notre direction. Ils ont compris que Laurence ne me laissait pas insensible. Ils m’incitent à prendre le taureau par les cornes. Nous formerions un joli couple, s'avance même l’un d’entre eux. Les slows arrivent. Moment décisif. Je dois l’inviter. Elle attend. Ils attendent. Je me résous à lui proposer une danse. Elle accepte mon invitation.
Mes mains moites se posent délicatement, machinalement sur ses hanches. Je tremble devant l'émotion qu'elle suscite en moi et le moment solennel qui s'annonce.
Laurence sent bon. S’agit-il de son parfum ou de son odeur intrinsèque ? Les effluves m’enivrent et les phéromones agissent pleinement. Je ne peux ignorer mon excitation. Mon sexe tente de se redresser sous l’étoffe de mon caleçon, avec les désagréments inhérents. Je plonge ma main discrètement dans la poche de mon pantalon pour désamorcer un tant soit peu cette raideur trop visible. Je veux me rapprocher d’elle. Je voudrais tant lui signifier l’effet qu’elle produit sur moi, lui avouer que je voudrais l’embrasser. Perdu dans mes hésitations, je repère les quelques regards et sourires bienveillants de mes coéquipiers. Ils surveillent mon approche. Leur attitude me tétanise. Je reste prisonnier de l’image que je véhicule au sein de l’équipe. Elle me colle à la peau et plus encore à l'esprit. Avec eux, je ne peux être ce mec cool que j’aimerais devenir, condamné à demeurer ce garçon sage et poli, plutôt réservé, exempt des vicissitudes des relations amoureuses. La pudeur que je manifeste dans les vestiaires s’invite dans cette salle de bal. Je ne peux décemment pas le faire. Pas ici. Pas devant eux. Je cherche à sortir cette idée de ma tête, je tente d'ébaucher une solution. Mais l’une s’accroche farouchement et l’autre reste en rade.
Je ne trouve d'autre issue pour communiquer mon désir que de raccourcir encore davantage la distance nous séparant. Je veux lui faire sentir que je bande pour elle. La gêne m’envahit dans le même temps. L‘impudeur de cette manifestation animale tend à m’éloigner de son regard inéluctablement choqué. Je n’ose plus jeter le moindre coup d'oeil dans sa direction. Nous dansons depuis deux, trois chansons, je ne sais plus. Le temps n’est pas notre allié. Bientôt les rythmes plus dynamiques vont resurgir. Bientôt ma chance de l’embrasser va passer. Bientôt. Trop tôt. Trop tard.
Une dernière opportunité s’offre néanmoins à moi. Quitter cette piste qui ressemble trop à la scène d’un spectacle dont je ne veux pas incarner l’acteur. Juste l’inviter à se promener dehors, loin des regards indiscrets. Oser l’expérience romantique d’une ballade dans la nuit froide.
A l'extérieur, je prends sa main. Nous rigolons mécaniquement, pour évacuer le stress qui nous anime. Nous nous arrêtons sous un arbre. Je l’enlace maladroitement et l’embrasse fougueusement. J’accueille son sourire. Je libère le mien. Avant de repartir main dans la main. Remonter sur scène pour faire éclater notre bonheur. Imposer aux yeux de tous notre couple naissant. Enfin casser cette image. Leur démontrer que non, je ne suis pas cet être solitaire, sans intérêt pour les filles, la légèreté des flirts ou de la vie en général.
Mais trop retourné par la tension de l’expérience en mouvement, je suis resté immobile sur cette piste, sans voix, sans idée. Cette ballade n’a jamais eu lieu.
Trois jours plus tard, la rentrée des classes a sonné. 72 heures durant, perdu dans un état d’hébétude complet, partagé entre la joie d’être amoureux et la tristesse, voire la colère de ne pas avoir saisi ma chance, j’ai attendu avec impatience cet instant qui me permettra de la revoir. Je souhaite déceler dans ses yeux son interprétation de la soirée.
Je déambule dans les couloirs du bâtiment scolaire quelque peu angoissé. Je l’aperçois. Ses premiers mots à mon encontre résonnent plutôt sèchement dans le lobe de mes oreilles. Je lui adresse la parole mais sa seule réponse contient une forme de sarcasme dans la voix. A de nombreuses reprises durant les mois qui suivent, il me semble percevoir, à mots couverts, son reproche de notre occasion manquée. Ma tristesse est toutefois de courte durée. Je me sens au fonds de moi soulagé de ne pas avoir à assumer une relation de couple dans laquelle je n’imagine pas encore trouver ma place. La peur de me plonger de plein pied dans la vraie vie servira d'efficace pommade pour soulager ma désillusion. Je conserverai néanmoins un sentiment particulier, celui d’un amour devenu éternellement platonique. Dont je ne pouvais pas encore deviner qu’il serait le seul et unique à l’adresse du sexe féminin.
20 avril 2006
Une Vie antérieure part 10 : "le Sud"
Pour fuir la grisaille et la pluviosité de notre plat pays, bon nombre de compatriotes tentent de lui substituer un climat plus méditerranéen. Le sud de la France représente à ce titre une destination familiale privilégiée de par sa proximité géographique et culturelle et l'assurance d'un soleil fringuant.
Mes parents n’ayant jamais affectionné l'art de la pirouette, nous prîmes nos quartiers pendant 13 mois au sein d’un petit village provençal, situé entre Arles et les Beaux de Provence et joliment dénommé Paradou.
Un souci de concision m’oblige à préciser que j’ai pu assister aux transformations progressives de cette petite commune d’à peine 1200 âmes en y séjournant seulement lors de chaque juillet de mes 6 à 18 ans, pour nos vacances d'été.
En rejoignant la même destination de villégiature, nous menions en quelque sorte une seconde existence sociale, parallèle à celle des 11 autres mois et vécue sous forme d'un temps contracté. Les rares événements agitant le landernau local se déroulaient comme s’ils avaient eu lieu pendant la nuit et étaient ignorés au réveil. Comme partout ailleurs, certaines personnes déménageaient, d’autres expiraient une ultime fois mais en aucune manière je n’expérimentais la matérialité de ces moments dans la mesure où ils ne faisaient plus actualité à notre arrivée. Les évolutions s'imposaient à nous dans une aseptisation effrayante, renforçant l’image d’une vie locale figée, vouée entre deux parties de pétanque, sous un soleil de plomb et un ciel bleu azur, au respect de la tranquillité des petits vieux.
Le repos s’imposait comme le maître-mot des vacances aux yeux de mes parents, optique n'enchantant guère l’ado au caractère nerveux et à la nature sportive que j’étais. Les seules activités qui agrémentaient mes journées se résumaient, après un lever tardif, à regarder le tour de France à la télé (voire à l'une ou l'autre occasion sur les routes quand il traversait une région voisine), à se rendre chaque après-midi, en compagnie de ma sœur, à la piscine voisine (à l’exception des quelques fois où nous comblions les 70 km nous séparant de la plage) et à jouer au tennis avec mon père en début de soirée (avec une courbe de résultats s’inversant au fil des années). Le soir, nous effectuions parfois quelques déplacements dans les villes voisines (Arles ou St Remi) avec, dans mon chef, pour principale motivation d'y déguster une banana-split (oui, le fameux dessert que sert…).
Devant ce systématisme, je ne conserve en mémoire que peu de souvenirs prégnants qui s’incarnent, comme souvent, au travers de quelques visages marquants.
Ainsi en va-t-il de notre premier voisin, discret, voire effacé, dont les petites-filles joviales habitaient la Réunion. Ou de ces commerçants de l’épicerie du village propriétaires, dans une zone résidentielle, d’une grosse villa scindée en deux, une partie dédicacée à la vie durant la période hivernale et l'autre occupée lors de saisons plus chaudes. Un jour, je m’étais amusé à changer les prix de deux articles dans leur magasin. Ma culpabilité rétrospective fut atténuée lorsque j’appris l’année suivante qu’ils fraudaient la TVA.
Un souvenir plus émotif me rattache à notre voisin d’en face. Avec sa femme, il tenait la librairie du village. Ancien chauffeur de taxi à Grenoble, victime d’un braquage au cours duquel il reçut une balle dans la tête, il s’en était sorti par chance, non sans certaines séquelles: le projectile toujours logé dans son crâne avait altéré une partie de sa motricité. Ayant perdu toute utilité productive, il dépannait dans la librairie que le couple avait reprise à la suite de ce malheureux fait divers. Le reste du temps se résumait pour lui à attendre la prochaine partie de pétanque. Il avait fait son choix devant le fameux dilemme « tu tires ou tu pointes » : à la précision méticuleuse du placement, il préférait l'éclat viril d'un "carreau". Plutôt doué, il s’avérait aussi peu contrôlable pour ses coéquipiers : lorsqu’il loupait la cible, il ne pouvait s’empêcher d’enchaîner les autres tirs au mépris de l’aspect tactique et de l’avis de ses partenaires.
Chaleureux et affectueux, il me surnommait le "petit immigré", sans doute moins par la teinte brunâtre prononcée de mon bronzage que par la poussière recouvrant mon corps à force de me rouler par terre à la suite d’une défaite. Sa bonhomie se doublait d’une générosité touchante. Un soir, il déclencha, à notre surprise, un feu d’artifice à l’occasion de la fête nationale belge.
Un malheur dans une vie ne suffit sans doute pas. Un jour de février, mes parents apprirent que sa femme l’avait quitté pour un autre homme. Son infirmité l'obligea à retourner vivre dans sa Corse natale non loin de sa fille. Mes parents parvinrent à obtenir son adresse afin de prendre de ses nouvelles et lui manifester notre soutien dans cette épreuve. Dans sa lettre de réponse, il vociférait sur cette « salope » qui l’avait trahi avant de se muer en philosophe de la vie, nous adressant au passage à chacun un petit mot rempli d’affection. Sa prose touchante témoignait d’un talent que nous ne lui connaissions pas jusqu’alors. Chaque année, nous échangeâmes nos bons vœux. Jusqu’au mois de janvier, 3 ans plus tard, où notre lettre nous revint, avec pour seule mention : retour pour cause de décès. Cette révélation froide conclut ainsi notre relation avec Maurice.
L’énumération de petits flashs du passé pourrait se poursuivre mais cette liste demeurerait de toute manière bien maigre, au regard du temps passé là-bas. Je maudissais mes parents de ne pas privilégier un type de vacances procurant davantage d’animations, par exemple ce camp de vacances en Ardèche qui m'aurait parfaitement convenu - même si je mesure aujourd'hui davantage la contrainte financière d’un tel choix.
L’espace de deux à trois jours, en visite chez des amis, nous expérimentâmes également la vie de camping près de St Tropez. Je compris rapidement qu'à 16 ans, je ne pouvais déjà plus supporter ce style de vacances. Je me sentais en insécurité sous ces tentes, indisposé par ce soleil qui frappe dès les petites heures du matin, incommodé par ces barbecues réguliers où les pommes de terre cuisent trop. D’un autre côté, je vibrais devant tant de monde et de mouvements autour de moi. Je devinais le soupçon de sensualité inhérente à cette réduction de la sphère intime, tout aussi fascinante que flippante.
En traversant le cours de mon adolescence sporadiquement dans cette région, je découvris par ailleurs que les garçons du Sud étaient plus avancés sexuellement que chez nous. A la piscine, je les entendais discuter de leur expérience sexuelle dès leur 13 ou 14ème année, ce qui me paraissait inconcevable à mon âge et sans doute pour beaucoup de mes camarades. J’observais leur spectacle de séduction d’un œil interrogatif, fasciné par tant d'audace et d'aisance.
Loin de l'effervescence d'une telle existence, je me contentais du silence et du ciel bleu infini de Paradou. Peut-être est-il né de là, ce sentiment de finitude lorsque je me retrouve pendant plusieurs jours face à un soleil franc sans l'ombre d'un nuage. Il n’est peut-être pas si anodin que la langue française utilise le même mot pour désigner climat et notion de durée. Comme si le temps (chaud en l’occurrence) finissait par effacer, atomiser le tempo de la vie. Ce temps qui n’en est plus un, qui s’évapore lentement, similaire à une agonie paisible, s’assimilant déjà à la mort lorsqu’il s’étire trop longtemps.
Quand j’entends aujourd’hui des connaissances ou collègues évoquer leurs vacances régulières dans le Sud de la France, l’idée d’y acheter une seconde résidence ou y passer leur retraite, je ne parviens pas à saisir l’idylle qu’ils entretiennent avec cette région. Paradou me rappelle certes quelques jolis moments mais s’est aussi lentement transformé en Enfer dans mon esprit. Les vacances idéales prennent maintenant volontiers la forme d’un anti-Paradou, dans des capitales ou des lieux animés, là où le bruit rappelle que le monde tourne encore autour de moi, que je suis au cœur de la vie et non (déjà) à sa marge.





