Mo's blog

Des choses à dire...

20 décembre 2007

Histoire de pédé: la vérité nue

Mon attention a été attirée par son court message sur un site de rencontres, son adresse msn fournie sans plus d'explication. Venant d'un joli minois de 20 ans, l'approche méritait assurément une suite.
Quelques heures plus tard, il nous adresse un "salut" sur le site messagerie instantané. « Je cherche un plan q maintenant ou ce soir », poursuit-il sans ambages. J’en souris bien que ce côté direct ne me plaise guère. Cette rapidité dans l’expression de ses intentions manifeste à l’évidence un désir d'efficacité que je réprouve volontiers. Je ne peux pourtant me résoudre à fermer la porte. Une envie irrépressible de nouveauté, d'évasion, d'aventure, de corps étranger me pousse à poursuivre la conversation. Je cherche à la rendre un peu plus chaleureuse et à débusquer les attentes particulières de mon interlocuteur. Sa réponse ("du gel et des capotes me suffiront") franchit les limites de mon degré actuel d’acceptation. Comment puis-je envisager disponibilité et affect dans de telles conditions ? Le goûter prévu en début d'après-midi me permet de clore – provisoirement - notre échange. 

En début de soirée, il m'adresse un petit message pour renouer le contact. Je suis pris entre deux feux: le goût de l'aventure humaine et sexuelle qui se déclare avec plus d’acuité en ce dimanche et la crainte d'une réduction à une dimension purement mécanique. Je décide de jouer franc jeu en expliquant que sa démarche me paraît trop performative et dénuée de toute émotion. Il concède qu'il réserverait celles-ci plutôt à un boyfriend (puis-je lui donner tort ?) mais qu'il ne faut pas le juger sans le connaître ajoutant - sûr de lui - qu'il ne nous reste plus qu'à nous rendre chez lui. L'envie de tenter l'expérience parvient à vaincre mes réticences mais la démarche finale et l'effort principal doit venir de lui. J'en appelle à sa supposée générosité pour nous rejoindre à notre domicile (configuration de rencontre plus rassurante).

Il s’y pointe une demi-heure plus tard, délicieusement mignon comme sur la photo. Son accent bruxellois typique dévoile une origine sociale aisée. Nous le taquinons sur certaines de ses intonations et il y participe sans réserve. Il assume un côté "fils à papa" sans beaucoup d'affection pour son géniteur. Il trahit rapidement une fragilité touchante, loin de l'image que je m'en étais faite. Je m'étonne d'ailleurs qu'il ait été à ce point direct sexuellement un peu plus tôt dans la journée. Une telle attitude ne semble guère lui correspondre. Après une demi-heure de conversation agréable, je vais bientôt constater à quel point mon impression première était exacte.

Alors que je le pensais audacieux et fougueux, il se révèle apathique, hésitant, voire même étonné de nos démarches corporelles prospectives. En l'interrogeant, je comprends qu'il a joué un rôle sur le "marché" des sites de rencontres virtuels, qu'il ne fréquente guère et qu'il estime d'ailleurs fort négativement (imaginant à tort la perversité y dominer alors que tout un chacun s'y retrouve un jour ou l’autre). Lors de sa prestation de l'après-midi, il a feint une prétendue confiance en lui par la mise en évidence d'attitudes et de pratiques qu'il ne maîtrise manifestement pas. Alors que je le pensais performateur, je me retrouve face à un jeune mec manifestement encore en recherche et maîtrisant mal sa sexualité. Alors que je craignais d'apparaître trop fleur bleue dans mon approche, je me révèle in fine plus sexuel que lui.
Ce n’est pas la première fois que nous croisons un fils de bonne famille bourgeoise témoignant d’un complexe vis-à-vis de la sexualité, jugée inconsciemment bestiale et presque déshonorante dans le théâtre des apparences - avec un impact évident sur la façon de l’appréhender en pratique. Pour pouvoir assumer un désir « primaire », notre jeune amant s’est senti obligé d’investir un rôle censé le prémunir de toute confrontation avec une face mal assumée de lui-même.
La magie va pourtant résider là : au fur et à mesure que son armure se fissure, il ne va cesser de nous livrer les clés pour ôter sa carapace et dévoiler sa nudité psychique. Incapable d’offrir physiquement sa générosité, il y remédiera en offrant sa parole sans la moindre pudeur, probablement bien plus qu’avec ses propres potes.

Ce soir-là, nous n’avons pas vécu un de ces rares moments intenses où la vérité nue d'une personnalité se confond dans des étreintes sans retenue. Mais ce épisode me rappelle combien j'ai toujours aimé, dans ces rencontres sexuellement orientées, la découverte psychologique intense qu'elles permettent de dévoiler, l'émotion des vérités fragiles qui sont livrées autant par les mots que par les gestes gênés ou maladroits mal dissimulés. L’homme nu sous toutes ses formes.

 

Posté par Morrissey à 19:35 - Histoire de pédé - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

17 décembre 2007

L'entre-deux

C'est une évidence, je raconte assez peu ma vie en ce moment. Les événements impulsent l'écriture et peu de choses m'ont incité à m'étendre sur ce blog. Je me suis installé ces derniers mois dans une forme de sagesse, à la fois subie et désirée.  

J'expérimente probablement, à l'instar de mes amis, les questionnements liés à cette jeunesse qui nous abandonne sans pour autant nous entraîner définitivement vers l'âge mûr. Je me pose sur le bas côté, en équilibre instable entre ces deux pôles. A l'évidence, je ne peux plus prétendre appartenir à cette jeunesse flamboyante, innocente, insolente à laquelle tout peut être pardonné. Physiquement, je ne peux plus apparaître ce jeune premier, cette figure angélique où le blond des cheveux traverse le poupon des joues et s'épouse à l'éclat du teint. Mentalement, je mesure le fossé qui me sépare désormais de cette génération aux illusions romanesques et à l’esprit fêtard, vecteurs du réenchantement du monde. En somme, je vieillis. Plus encore, je deviens blasé à certains égards. Peut-être ne s'agit-il que d'un passage avant de retrouver (qui sait?) un regain de jeunesse. Après tout, nous sommes en automne et je m'assimile facilement au climat ambiant.

Au départ, il y a eu cette réaction devant l'écueil de mon opération dentaire. Angoissé face aux désagréments potentiels, je me suis imposé un recul vis-à-vis de cette vie trépidante axée sur la séduction permanente (et ses récurrentes remises en question qu'elle m'imposait) ainsi que sur l'urgence de profiter du moindre événement, boosté par le décompte inéluctable des occasions subsistant au sein de cet univers.
J'ai pris conscience qu'en 10 ans, j'avais tout de même pour le moins rattrapé cette adolescence que je n'avais jamais consommée. Plus que n'importe quel jeune n'a pu sans doute le faire durant la période normalement appropriée. Je ne peux encore m'affirmer guéri de cette idée, mais j'ai accueilli cette pause avec soulagement. Et quand le danger dentaire a semblé s'éloigner, je n'ai pas vraiment cherché à mettre fin à la parenthèse amorcée. 
La transition vers cette phase censée m'assurer une meilleure tranquillité ne s'est pas déroulée sans mal pour autant. J'ai abandonné L. au trip que nous partagions et le clash entre nos deux conceptions s'est cruellement fait ressentir à quelques reprises. Le sentiment amoureux en a chassé les pièges, jusque maintenant du moins. Un nouvel équilibre devra sans doute s'établir dans le temps.

Tout cela ne signifie pas que je reste enfermé chez moi, que j'adopte une posture solitaire ou purement bourgeoise. La sortie demeure présente, sans doute un peu moins qu'avant, moins intensément aussi. L'expérience m'amène aussi à privilégier plus que jamais la mesure.
Il y a plus d’un mois de cela, l'envie m'est venue de profiter d'un samedi soir dans l'un ou l'autre bar. Nous y avons passé un excellent moment et je me suis senti heureux de percevoir au travers de certains regards que je pouvais encore plaire. Une touche minime qui me suffisait en soi. Lorsqu'un jeune garçon aux traits fins magnifiques s'est installé à mes côtés autour de la petite piste de danse, ce n'est pas mon instinct sexuel qui s'est réveillé (je suis un brin démotivé sur ce plan) mais bien l'attraction du jeu de drague. Je n'ai pas hésité à le frôler, j'ai observé son attitude, sans le moindre mouvement de recul. J'ai étendu mon bras droit le long du corps. Son bras gauche en a fait de même. Cette proximité ne pouvait être anodine. Mon auriculaire a saisi le sien. Nous avons brièvement dansé ensemble. Je l'ai dirigé vers L. pour qu'il participe au jeu avant de l'inviter à rejoindre les dark-rooms aux étages. Toujours sans grande envie mais je me sentais redevable vis-à-vis de L. de cette quasi-abstinence imposée depuis quelques temps et qui avait créé quelques tensions entre nous. Je ne pourrais pas nier non plus que la concrétisation sexuelle ne semblait que le moyen de rendre réel, palpable ce rapprochement (dans le miroir d'une vie, on ne se souvient que du flirt totalement accompli). L'endroit portait bien son nom, sombre. Trop à mon goût. La chair fraîche a attiré des visiteurs non désirables. J'ai observé leur profil dans le noir, animé d'un sentiment de répulsion. Distrait par ces présences inopportunes, je bandais mal. J'ai fini péniblement par jouir. Du sperme étranger à nous trois s'est retrouvé sur mon t-shirt. Je l'ai enlevé d'un mouvement rapide de la main. J'ai constaté ensuite que mon pouce présentait une blessure. J'ai pensé au risque même infime de transmission du virus et cette idée n'a pu disparaître de la tête. Mon angoisse s'est catalysée dans le sentiment du sexe sale (produit par l'endroit, les gens aux alentours et le bon vieux puritanisme judéo-chrétien). Les maladies qui se sont succédé après cette période m’ont paru refléter la justification de mes craintes.
J'avais renoncé au sauna, à certaines pratiques en dark-room; voilà, à présent, le principe même du sexe dans ces endroits qui bat de l'aile. Trop de questions, trop d'inquiétude pour si peu de plaisir.

L’esprit tend à reproduire certains schémas de pensée. Sur d’autres sujets, je me suis mis à envisager le pire dès qu’une brèche s’est installée dans mon cerveau (comme lors de l’envoi par fax d’un document confidentiel vers un mauvais numéro). Manifestement, je cède trop souvent à un phénomène que l’on pourrait caractériser de phobique. Ma psy m’a suggéré la prise d’un antidépresseur pour les combattre. J’ai bien tenté durant deux jours mais les effets secondaires m’ont fait reculer. Nausées, état vaseux, voire euphorique, dangereux en somme - sans encore connaître les troubles sexuels que l’on annonce si fréquents. On ne soigne pas un mal par un autre mal. Au fonds (même durant ces périodes où mes phobies se déploient dans les méandres neuronaux), je ne me sens pas assez mal pour me sentir obligé de me faire aider chimiquement. Sans préjuger de l’effet à plus long terme de ma décision, je n’ai pas encore eu à regretter d’avoir cru en ma capacité de réagir seul, spontanément.

Quand les idées noires s’évacuent, la chasse aux plaisirs - programme existentiel de base - peut reprendre ses pleins droits. Et me confronte à nouveau avec les hésitations d’un mode de vie modifié.

Toute cette période précédant Noël m’évoque une conception très artificielle de vie, remplie de cadeaux, de guirlandes et de mirages décoratifs. Je ne pourrai assurément pas me fondre dans une vie bourgeoise que nos salaires peuvent aujourd’hui nous permettre avec notre expérience professionnelle et l’absence d’enfants à élever (et dont je profite certes à différents niveaux : plaisirs de la table ou vestimentaires en tête). J’ai besoin de découvrir la lumière ailleurs, ne serait-ce qu’une lueur. Qui peine parfois à se manifester. Trouver le champ dans lequel me réinvestir exige de nouveaux questionnements, de nouvelles recherches et le recyclage peut-être de vieilles recettes. Je reste par exemple disponible pour une relation sexuelle ouverte à un tiers, dans des circonstances toutefois bien définies. Le confort rassurant d'une chambre, la tendresse dans les gestes, la confiance dans les yeux et dans les actes, le plaisir de partager notre lit une nuit malgré la chaleur suffocante d'une telle disposition. Et aussi de manière sous-jacente, la curiosité d’une expérience humaine totale. C’est sans doute ce dernier argument qui m’a guidé à accepter un rendez-vous qui ne préfigurait pas la réalisation des conditions idéales que je m’étais fixées. Mais c’est déjà une autre histoire.

Posté par Morrissey à 21:37 - Me, myself and I - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

10 décembre 2007

Les maux de Moz

Morrissey est-il raciste? Cette question posée récemment par la presse ne s’adresse pas à moi mais du vrai (enfin j'existe mais je dois reconnaître humblement que le plus connu des Mo' reste l'ex-chanteur des Smiths).
Ses propos dans le NME ont déclenché une horde de commentaires indignés dans les éditoriaux du NME et the Independant mais aussi des réactions de soutien dans les forums.
Petit résumé de ses paroles (que le chanteur affirme aujourd’hui sorties de leur contexte).

Les frontières de l’Angleterre ont été submergées (…) On a soldé l’Angleterre (…) Si vous vous promenez dans le quartier de Knightsbridge, vous n’entendrez plus un seul accent anglais. Vous entendrez des accents de la planète entière, mais aucun accent d’ici (…) Vous ne pouvez pas dire : “Allez, tout le monde peut venir habiter chez moi, installez-vous sur mon lit, prenez ce que vous voulez, faites ce que vous voulez”. Ça ne marcherait pas (…) Ce que l’Angleterre est devenue n’a rien à voir avec ce qu’elle était. C’est déplorable, nous avons tant perdu au change…

Il est toujours triste de voir un artiste revenir sur le devant de la scène avec une telle histoire, et des propos tout de même assez fâcheux. Le fan que je suis cherchera tout de même à trouver quelque explication avant de poser un jugement définitif. 

Au travers de cette polémique, l’interrogation quant au multiculturalisme me semble aller de pair avec  la question de l'anti-racisme. Historiquement, nos sociétés ont toujours connu - et c'est regrettable -  diverses formes de racisme, que les politiques colonialistes ont entretenues. Depuis 50 ans s'est dessinée une tentative de corriger cette situation avec d'une part les déclarations d'indépendance de pays colonisés et le développement d'une conscience politique visant à combattre les discriminations et injustices liées à la couleur de la peau, l'origine ethnique, le sexe ou la sexualité. Cette lutte trouve aujourd'hui de nombreux relais dans l'opinion pour soutenir la légitimité d'une telle cause. Mais elle peine parfois à se faire entendre dans un monde fragilisé par la mondialisation et l'inévitable multiculturalité qu'elle implique.
L'homme se sent parfois perdu. En manque de repère, il tend à se replier vers un monde qui le rassure, celui dans lequel il a baigné par le passé, avec lequel son esprit a grandi. Je pense qu'il nous est tous arrivé de penser à un moment donné, suite à un événement particulier, que le monde tournait mal, que la cohabitation entre les être humains, entre les différentes cultures n'était pas une réussite. Cette idée qui traverse subrepticement l’esprit peut être évacuée par la réflexion et des considérations morales. Parfois elle s’entretient, se nourrit par la propagation de jugements péremptoires. On a ainsi vu naître depuis une quinzaine d'années (depuis le fameux « choc des civilisations » de Huntington et sans doute plus encore depuis le 11/9/2001) une réaction face à la posture dite du « politiquement correcte » dressant les avantages du multiculturalisme. Cette tendance gagne du terrain en Europe et se retrouve exprimée aujourd’hui dans les forums anglais ou français qui consacrent un sujet à la présente polémique. Ils ne sont pas forcément de droite ou d'extrême-droite, hargneux sur la question, ni foncièrement racistes. Il pourrait m’arriver d’opiner sur certaines constatations ou sentiments exprimés: la difficulté d'accepter certaines pratiques ou modèles culturels patriarcaux, le port du voile chez la femme ou l'impérieuse expression de virilité chez les garçons, le peu de mélange en pratique entre les origines ethniques différentes, que ce soit dans les cercles d'amis ou dans les couples. Le modèle multiculturel enrichissant que l'on cherche tant à vanter dans les médias ou l'idéologie politique ne paraît pas toujours en pratique se matérialiser (même si on oublie de dire que la même chose prévaut à propos des cohabitations entre classes sociales).

La posture paresseuse consiste alors à se dire, comme Morrissey, que ce mélange des cultures n'est pas une réussite. Si on ramène son intervention à son histoire personnelle, on pourrait peut-être ébaucher une rapide explication : Morrissey a quitté l'Angleterre depuis des années, a vieilli et s'est sans doute embourgeoisé. Moz, mélancolique et déprimé, pose un regard triste sur le passé qui n'existe plus. A vrai dire, il le jetterait de la même manière quelle qu’en soit l'évolution. Les endroits, l'ambiance changent forcément au cours des années et tout être humain nostalgique découvrira un sentiment de finitude face à ce passé disparu. De ce sentiment de désenchantement, Moz tire une vision politique rapide (fast-food), paresseuse et donc foncièrement réactionnaire. Est-il pour autant raciste? Peut-être s’il considère sa culture supérieure à celle de l'autre (ce qui n’est pas prouvé et cela ne nous est-il jamais arrivé d’y penser ? - la nuance étant toutefois dans l’expression publique d’une telle idée).

Pour moi, douter du multiculturalisme fait de quelqu’un un réactionnaire, pas forcément un raciste.  Il faut d’ailleurs parfois resituer une parole dans un ensemble plus large de déclarations et d’actes d'une personne pour porter un jugement. Récemment, un président de foot de division 1 belge a suscité un tollé en adressant, dans un débriefing, à un joueur noir peu à son affaire la remarque suivante : "Monte dans un arbre et mange un régime de bananes". Le joueur, appuyé par le mouvement antiraciste, a voulu rompre son contrat avant de se raviser après les excuses répétées - en toute bonne foi je pense- du bouillant président d'un club composé majoritairement de joueurs d'origine étrangère dans ses équipes de jeunes. Cet épisode témoigne d’une tendance presque inconsciente à tenir un propos raciste sans l’être forcément en soi. Il faut bien entendu lutter contre les préjugés et les petites phrases qui prolongent toute forme de racisme mais c'est par l'éducation et la dénonciation continuelle des propos - sans chercher à chercher de mauvais boucs émissaires - que la lutte est sans doute le plus efficace.

Je réalise qu’au cours de sa vie, il faut parfois se faire violence pour ne pas tomber dans certains raccourcis concernant l'échange culturel et affirmer que toute société n’évolue pas de la façon idéale. Il faut regarder le monde en face de soi et accepter cette réalité qui ne nous plaît peut-être pas toujours pour œuvrer à une  meilleure cohabitation entre tous, sans chercher à s'abîmer dans des antagonismes sans fin. Des différences existeront toujours, certaines mêmes s'estomperont (sans doute) avec le temps et il subsistera - c'est heureux - une spécificité à chaque culture dont nous pourrons découvrir la beauté, la force ou l'élégance.

Un exemple me semble frappant. Le rap a parfois été considéré comme un style musical abject par les réactionnaires qui ne voit que violence et destruction de notre modèle culturel. On peut rester insensible à certains courants du rap, mais il jaillit parfois de cette culture en mouvement des pépites telles que celles concoctées par Kanye West ou Common. Ce qui est vrai dans le hip hop l’est aussi dans bien d’autres domaines.

L’essentiel est de toujours croire que le meilleur peut arriver car c’est le meilleur moyen pour qu'il survienne.

Posté par Morrissey à 15:45 - Billets d'humeur - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

02 décembre 2007

Une vie antérieure part 16 : « J’attendrai »

viavant16

Si le recul pris vis-à-vis du basket m’autorise de nouvelles opportunités, il me tient à distance des défis que constituait la compétition. Le bonheur simple des rencontres amicales s’accompagne d’un marasme de tranquillité encore plus profond. L’étincelle devait jaillir d’un événement plus inattendu, d’une irruption soudaine qui ne me laisserait pas indifférent. 

Lors de l’un de nos matches à domicile, plusieurs défections se sont succédé durant la semaine nous obligeant à faire appel à quelques joueurs évoluant encore dans les compétitions d'âge. C'est ainsi que réapparaît Syl (http://morrissey.canalblog.com/archives/2005/07/01/994813.html) qui accomplit, probablement sans encore le savoir, sa dernière saison sportive. Le retrouver après quelques années d’éloignement ne peut que m'intriguer au plus haut point et l’adrénaline la plus confuse se rappeler à moi. L'émotion suscitée par l'épisode des douches ne m'a pas quitté et je reste curieux de la nature de son trouble. Pas plus qu'avant, je ne cherche à nommer de quelque manière que ce soit le mystère de nos échanges singuliers.

Dans ce nouveau contexte où cette fois j'occupe une position de force, je tente de normaliser notre relation sans parvenir toutefois à briser la glace. Nos brèves paroles demeurent empruntes d'un contrôle excessif, toujours aussi paralysant. Je n'attends rien de plus, je me prépare seulement à cette nouvelle confrontation dans les douches susceptible de révéler, mieux que des mots, une forme de vérité.

Dans cette pièce où se déshabillent en semaine les élèves de l'école qui abrite notre club, seules trois douches individuelles ont été placées pour préserver l'intimité individuelle. Cette protection d'une certaine pudeur ne présente guère de sens dans le cadre des équipes sportives où chacun s'exhibe le plus souvent sans la moindre retenue - à la notable exception près de votre serviteur. La séance des douches se déroule le plus souvent porte ouverte, seulement parfois posée contre pour empêcher les jets d'eau intempestifs.

Cette configuration va ruiner mes espoirs. Dès l’entrée des vestiaires à l’issue du match, Syl s'applique à poser rapidement un essuie autour de ses hanches avant d'entrer dans la douche, de fermer la porte et d'en ressortir presque séché muni de cette même serviette. Ce non-événement intègre cependant sa propre signification. Au delà de la pudeur possible dont il peut faire preuve, il paraît clair à mes yeux qu'il s'est protégé d'une nouvelle manifestation gênante d'un émoi désirant.  La réflexion de deux, trois années ne l’a pas incité à s’épancher sur ses penchants bizarres. La porte fermée constitue sa réponse à tout prolongement, toute initiative que j’avais pu en l’espace de quelques instants cogiter. Elle n’exprimera pas la fin de mon désir pour lui ou pour les garçons.

Mais il me faudra encore attendre pour le comprendre. Un peu , longtemps, éternellement. Le temps ne m’appartient pas encore.

Posté par Morrissey à 19:14 - Une vie antérieure (récit d'adolescence) - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

28 novembre 2007

Soeurette

Les comportements névrotiques d'angoisse tendent à rendre inéluctable aux yeux de celui qui les subit la survenance de l'élément redouté. Depuis des années, une part intérieure ne parvient pas à effacer de mon esprit qu'un ennui de santé finira par m'atteindre sous peu. Inévitablement, après le décès de mon cousin d'une leucémie à 30 ans et le cancer de la prostate détecté chez mon père il y a deux ans, la prochaine déflagration me concernera forcément. La claque fut d'autant plus brutale lundi il y a un mois lorsque je décrochai le combiné de mon téléphone.

Au bout du fil, ma mère m'annonce que la biopsie réalisée après l'opération subie par ma sœur pour enlever un appendice douloureux a révélé une tumeur carcinoïde. L’oncologue, joint par téléphone, a veillé à dédramatiser la situation en estimant que cela ne devait pas être considéré comme forcément grave, fixant le rendez-vous au lendemain pour expliquer la situation. Paniquée face à l'incertitude du diagnostic, ma mère s'empressa de consulter ce qu'Internet renseignait à propos de cette maladie. Phénomène extrêmement rare, la tumeur carcinoïde vient se poser près d'un organe, le plus souvent l'appendice ou l'intestin, et prend plusieurs années pour se développer. Il est à ce titre considéré comme un cancer lent dont les effets secondaires majeurs ne se manifestent qu'au bout d'un long moment (et ma sœur n'en présente pas les symptômes). La taille des cellules cancéreuses influence le diagnostic: supérieur à deux cm, elle génère un risque réel d'une prolifération de métastases ; en dessous beaucoup moins (le risque étant réduit presque à 0 en dessous de 1 cm).

Ce coup de téléphone me déstabilisa profondément, déclenchant presqu'instantanément des crampes d'estomac. D'habitude souvent incapable de maîtriser les émotions qui la dépassent, ma mère fit pourtant preuve de tact pour m'expliquer la situation. Je m'en étonne d'ailleurs encore aujourd'hui. Les mots assez rassurants du médecin appelant à ne pas envisager le pire avaient peut-être déjà permis un certain recul tout comme l'optimisme et le sang-froid affichés par ma sœur. Quant à moi, je n'avais pas mesuré la place que conservait ma sœur au sein de mon univers affectif.

Depuis que nous avons quitté chacun la maison familiale, nous entretenons, elle et moi, des relations lâches et plutôt discontinues. Je reçois essentiellement de nouvelles de sa famille via ma mère et nous nous revoyons essentiellement lors d'anniversaires ou fêtes organisées pour ses enfants (je suis le parrain de l'aînée).
La distance géographique peut expliquer partiellement nos rencontres espacées. Je n'ai ainsi jamais hébergé ses enfants à la maison alors que le filleul de L. vient y loger 10 fois par an. Je ne suis pas certain que ce processus soit d'ailleurs facile à concrétiser. Confinés à leurs parents ou grands-parents paternels et maternels, les petits semblent rétifs à toute aventure extérieure.
Nous possédons par ailleurs une philosophie de vie foncièrement différente. La sienne se fond peu ou prou à un univers hétéro rangé: deux enfants, une maison avec un emprunt conséquent limitant les vacances à 2 semaines en été chez les parents de l’un et une semaine à la mer du Nord chez les parents de l’autre. Une existence sans improvisation qui n'ouvre à mon goût que peu de portes pour l'évasion et la surprise. Les retrouvailles avec ma soeur n'en sont pas moins chaleureuses et sans le moindre accroc. Son caractère, devenu très cool, ne s'encombre pas de polémique.

Je l'avais pourtant connue bien différente à la maison. Souvent bougonne durant nos dernières années de cohabitation, parfois autoritaire pour imposer certains choix et totalement invivable durant les sessions d'examens où elle se transformait en ours prêt à exploser à la moindre remarque contrariante. Nos oppositions portaient alors souvent sur des détails, principalement le choix du programme télé lors de nos temps de pause qui coïncidaient souvent. Un jour, en l'absence de nos parents, alors que je venais de troubler sa décision, elle se mit dans une furie monstrueuse, me poursuivant dans la maison avec un couteau de cuisine, les yeux exorbités guidés par la colère. Elle maîtrisait difficilement la pression des études pesant sur ses épaules, ce stress de l'échec qui pendait à son nez après un redoublement. Elle avait suivi ses amies en entreprenant une licence en droit mais sa mémoire peinait dans les cours aux gros syllabi. La rupture fut consommée en troisième année lorsque ses nerfs ne supportèrent plus le rythme et la pression qui leur étaient imposés. En pleine session, elle vint annoncer en pleurs à mes parents que c'était fini, il lui était devenu impossible de poursuivre. Cette crise de larmes, se terminant dans les bras d'une mère protectrice et bienveillante, résonne encore en moi comme une image déchirante emportant tous les souvenirs négatifs des périodes antérieures. 

La bienveillance manifestée par les parents - qui exerçaient une pression implicite assez lourde en vue de nous surpasser (les études leur apparaissant comme la condition sine qua non pour réussir dans la vie) - dégonfla sans doute instantanément la bulle d'air étouffante qui avait guidé les choix de ma soeur jusque là.
Elle se mit à chercher (et à trouver) un boulot et partagea le plus clair de son temps avec son futur mari. Son départ de la maison fut finalement l'entérinement d'une situation de fait. Je ne pus observer les changements fondamentaux à l'oeuvre au sein de sa personnalité à cette époque.
Elle cessa de se comporter comme une étudiante de droit catholique, bourgeoise bien pensante ne dédaignant pas l'arrogance, et acquit sans doute de son intense expérience nerveuse la conviction de pouvoir survivre à un échec retentissant en déployant un pouvoir de recul et un relativisme certain.

Elle afficha constamment par la suite une décontraction, une distance par rapport aux problèmes, qui m'étonna au plus haut point. Contrairement à moi ou mes parents, elle semble appréhender la vie et la mort sous un angle de légèreté, principalement quand il s'agit d'elle.
Après son départ de la maison, elle n'hésita pas à prendre ma défense face aux parents lors des quelques litiges qui nous opposaient.
Nos relations se normalisèrent et une complicité se réanima.

C'est toute notre relation qui m'est revenue en mémoire le soir de cette terrible annonce. Je me suis conditionné à l'idée de vivre sans prendre sur moi les soucis des autres (d'autant qu'ils restaient conditionnels) mais une douleur sourde a continué à m'assommer ce soir-là. J'ai pris conscience de toute l'affection, la tendresse que j'éprouvais pour cette grande soeur que j'aime appeler soeurette. Je ne pouvais pas imaginer qu'un malheur puisse lui arriver.

La chance ou le hasard peut parfois nous sourire. Une semaine plus tard, les examens ont révélé que les cellules cancéreuses n’avaient pas dépassé 0,5 cm. Un contrôle régulier s'imposera à elle durant toute sa vie mais c'est un moindre mal lorsqu'on a envisagé le pire. A cette évacuation heureuse du problème s'est ajouté un élément plus tangible sur le terme: l'irréversibilité de  mes sentiments dévoilés.

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19 novembre 2007

Le culte de la majorité

Au travers de plusieurs événements d'actualité récents s'est dessinée une tendance politique commune s'appuyant sur une définition restrictive de la démocratie, à savoir le principe de la majorité triomphante, pour convaincre du bien-fondé de ses options.
En Belgique, les flamands viennent de voter une proposition de loi fédérale au mépris du consensus instituant le besoin d'une majorité dans les deux communautés linguistiques.
En France, la grève des fonctionnaires à propos des régimes spéciaux ne serait pas légitime au regard de l'opinion publique (55% contre dans les sondages). De même, le mouvement dans les universités devrait cesser car il serait minoritaire selon Fillon.

L’argumentaire de ce que j'appellerais le culte de la majorité s'appuie sur l'usage d'un processus démocratique pour légitimer son propos. Celui-ci serait consacré par le principe du vote ou tout ce qui y ressemble (sondage,..). La majorité dégagée par ce vote permettrait de revendiquer la légitimité de sa position sur le sujet, d'avoir "raison" et donc de fermer le débat. Il s'agit pourtant d'une réduction très forte de l'idée que l'on peut se faire d'une démocratie moderne.

Il ne s'agit pas de contester que des élections en bonne et due forme produisent par leurs résultats la désignation légitime d'un candidat et une donnée décisive pour la formation d'un gouvernement (dans les systèmes à la proportionnelle, la question de la légitimité de la formation d'un gouvernement reste cependant parfois discutable quant aux critères déterminants conduisant à privilégier une majorité plutôt qu'une autre dans une coalition).
Le recours au vote universel est indiscutablement une avancée même s’il ne signifie pas forcément que la démocratie soit respectée: on observe dans de nombreux pays émergents des fraudes, menaces et autres violations autour du processus électoral. On considère également comme peu démocratique une élection où le contrôle médiatique est tel que le choix se portera inéluctablement sur un candidat (la Russie en est un bon exemple).

Dans des sociétés occidentales plus rompues à la tradition démocratique (prenons l'Europe), la posture morale (sans préjuger de son bien-fondé) visant à prôner  le respect des principes droits de l'hommiste dans le monde (l'axe Sarkozy-Kouchner) ne conduirait-elle pas à une application sans détour de ce même critère générique dans des matières politiques intérieures qui exigeraient davantage de nuance? Nos démocraties sont suffisamment complexes que pour nous figer sur ce principe réducteur de majorité. Je ne parlerai pas de la réthorique fumeuse de l'ouverture à l'opposition chère à Sarko mais plus généralement de toutes les dérogations mises en œuvre pour permettre à chacun de bien vivre et notamment dans l'attention faite aux minorités. Notre éthique historique basée sur l'universalité tient à se préoccuper des différentes franges de la population (dans ses différences ethniques, sexuées, sexuelles) et à adapter son fonctionnement interne afin de promouvoir une meilleure équité et une meilleure égalité de chance.

La loi sur la parité est un exemple de la volonté de déroger au processus électoral classique en forçant les partis à introduire dans leur liste une égalité entre hommes et femmes. Il se dégage aussi de plus en plus l'idée de veiller à mieux représenter l'électorat d'origine étrangère par l'accueil sur les listes d'un plus grand nombre de candidats issus d'Afrique noire ou du Maghreb.
Parfois, c'est au sein même de la complexité institutionnelle d'un pays que des entorses au fonctionnement classique sont établies. En Belgique, une loi fédérale doit être ordinairement votée par une majorité dans les deux communautés du pays, un critère se détournant de la loi du nombre favorable à la population flamande qui représente 60% des électeurs (à Bruxelles, malgré que l'immense majorité de la population soit francophone et les flamands ne constituent que 10 à 15% des citoyens, un même dispositif existe). Les flamands, en décidant de rompre le compromis institutionnel en imposant leur voix majoritaires à une proposition de loi, ont repris cette idée surannée que la majorité est de facto l'élément prépondérant pour avaliser la nature démocratique de leur coup de force.

En France, cette même réthorique est utilisée par Sarkozy. Elu sur un programme clair (en rupture avec son prédécesseur qui a rarement mis le sien en œuvre), il détiendrait ainsi la légitimité pour appliquer toutes les réformes qu'il souhaite. Le principe de démocratie représentative permet bien sûr au candidat élu d’édicter les lois qui lui semblent utiles en regard du mandat reçu mais soutenir que ce vote lui donne une légitimité sur tous les sujets s’avère à tout le moins un raccourci. Si tel était le cas et si le président devait décidait à un moment donné de ne pas appliquer une idée formulée lors de sa campagne, devrait-il alors démissionner? Il va de soi que l'exercice du pouvoir tient compte d'une série de paramètres, notamment le contexte politique et social dans lequel se déroule le débat sur une proposition de loi.
L'affirmation de Sarko se révèle idéologique, en visant à passer en force sans négocier, sans chercher le consensus social. Au fonds des choses, Sarko s'appuie sur un autre indicateur de majorité, celui fourni par les sondages. L'approbation apparente de la population à une loi mettant fin aux régimes spéciaux lui donnerait la légitimité pour promulguer la loi et a contrario rendrait illégitime la grève menée par les fonctionnaires, notamment au regard des dommages générés vis-à-vis de la population, usagers de transports en commun, celle-là même qui ne soutient pas la grève dans les sondages.
On voit où pourrait mener ce genre de processus basé sur la majorité triomphante. Tout mouvement non soutenu par la population (par sondage le plus souvent) n'aurait aucune valeur légitime. C'est évidemment le meilleur moyen de casser toute forme de contestation sociale en opposant les gens entre eux, en exaltant l'intérêt individuel au détriment de la compréhension du problème global (par empathie et solidarité).

A cette culture de la majorité, j’opposerais le droit pour les minorités de faire entendre leurs voix pour défendre leurs droits. Partir de la défense des minorités comme élément central de toute action politique ne peut être considéré comme un processus anti-démocratique, il participe au contraire clairement à son essence. Notre modèle politique s'appuie en effet sur le principe que tous les hommes sont égaux en dignité et en droit  et que tous les autres droits et libertés découlent de cette valeur d’universalité.

La question du conflit dans les universités relève de la même idée bien que la situation soit plus délicate. L'organisation du processus démocratique au sein de la vie étudiante est moins aboutie que dans le cadre de la vie active (avec la structure syndicale) même s'il existe des mouvements organisés d'étudiants et le recours à des assemblées générales pour décider de la suite des mouvements.
Là aussi, il a été affirmé par la bouche de F. Fillon que la contestation à la loi Pécresse était minoritaire au sein des étudiants, et donc en soi illégitime. Le Premier Ministre ignore volontairement la réalité de tout mouvement social : celui-ci doit se faire connaître, trouver des moyens forts pour expliciter au plus grand nombre son point de vue. Il faut le plus généralement des semaines pour constituer une unité large de contestation. Face à un pouvoir disposant de l'autorité (un aspect à ne pas négliger) et du relais médiatique, il s'agit d'incarner un contre-pouvoir puissant et seules des actions d'envergure et coups de poing permettent d'y parvenir. Dénier ce droit, c'est perdre à jamais la capacité citoyenne de réaction face au pouvoir politique et menacer alors la démocratie. Car elle mènera forcément à ce que la loi du plus fort, du plus riche ne domine à jamais (et ce qui vaut pour les salariés, fonctionnaires ou autres citoyens vaut aussi pour les étudiants qui peuvent exprimer des opinions qui dépassent d'ailleurs leurs propres situations et les autorisent à rejoindre des mouvements plus globaux qui les concerneront tôt ou tard). La volonté de Fillon de dévaloriser le mouvement au nom du fait qu'il serait minoritaire témoigne d'une négation du principe de mouvement de contestation sociale et c'est peut-être même plus grave que la question même de l’application de la loi.
Signalons que dans toute lutte de pouvoir, l'équilibre (ici entre droit de contestation par des actions symboliques fortes et liberté d'aller aux cours) est difficile à atteindre entre toutes les parties. Les seconds doivent pouvoir entrer dans le jeu et il leur suffit d'aller voter aux AG pour marquer leur opposition au blocage.

En conclusion (et celle-ci s'applique spécialement aux dominants), décider ou justifier ses actions en ayant recours au concept mathématique de majorité comme légitimité démocratique me paraît mener a contrario à un affadissement de la démocratie et des principes qui vont avec dans notre tradition universaliste: favoriser le bien-être de tous. S'écarter de ces fondements pour ne promouvoir que la vision la plus basique de la notion de démocratie, le vote majoritaire, conduit à terme à l'inertie d'une société et donc à la fin de cette démocratie, qui exige d’être sans cesse en mouvement face aux inégalités et injustices inévitables de toute société libérale. 

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13 novembre 2007

Le souvenir enfoui

Comment ne pas s'extasier devant le fonctionnement tout à la fois complexe et déroutant de la mémoire humaine? Celle-ci, pour résumer les choses, accumule les souvenirs qu'elle classe ensuite par ordre d'importance. Elle recycle les plus probants, en les retravaillant le plus souvent, et les conserve dans sa "mémoire vive". Les autres, jugés plus facultatifs, sont évacués. L'effacement peut s'avérer définitif (rien qu'en ouvrant les yeux, nous observons et repérons un tas d'informations sans intérêt qui sont abandonnées immédiatement), bien qu'il semble que tout ne soit pas forcément perdu à jamais (l'hypnose est parfois requise pour tenter de raviver certains souvenirs, même très longtemps après, dans des affaires criminelles; pas mal de films récents axent d'ailleurs leur trame dramatique sur la révélation tardive du point de détail décisif à l'énigme). Mais nous stockons également de nombreux souvenirs écartés temporairement et ranimés par la réactivation de certains signaux précédemment enregistrés. Quand ce genre de processus se met en œuvre dans sa propre vie, cette vérité empirique se révèle des plus troublantes. 

Samedi dernier, à la recherche d'un nouvel ordinateur, je parcours le rayon informatique d'un grand magasin pinaultien. De nombreuses personnes ont rallié l'endroit pour le même objectif. En ordre dispersé, nous faisons la file derrière l'un ou l'autre commercial afin d'obtenir le judicieux conseil. Mon tour arrive enfin. Je pose quelques questions précises à mon vis-à-vis, sans doute un peu plus âgé que moi, perdant ça et là quelques cheveux et arborant d'importants favoris. Déjà convaincu avant de me rendre sur place, je me décide à acheter le modèle repéré et me rends à la caisse avec mon vendeur afin qu'il me délivre le bon d'achat. Face à lui, je suis saisi par d'étranges détails. Ce nez crochu proéminent, ce menton, la forme prise par sa bouche quand il parle, tous ces détails me paraissent bizarrement familiers et impriment en moi une ébauche de souvenirs confus. J'aperçois son nom affiché sur l'écran de son ordinateur. Il ne produit pas de révélation mais au fil des secondes, sa consonance polonaise (?) tend tout de même à confirmer mon impression. Je l'observe une nouvelle fois. L'image d'une autre personne revue encore assez récemment se profile à mes yeux. Peut-être ne ferais-je qu'une association de certains traits physiques. Je demeure cependant convaincu qu'il s'agit de lui.

Les faits remontent à cette fameuse année où j'avais quitté le confort douillet de la maison familiale pour rejoindre un sport-études basket et l'internat (http://morrissey.canalblog.com/archives/2004/11/10/985913.html). J'avais alors 15 ans et la vie en communauté m'avait paru un supplice. La plupart des étudiants de mon âge avaient été envoyés en internat en raison d'un manque de discipline et leur côté extraverti s'accommodait mal avec ma timidité et mon effacement. Il y avait bien F., ce garçon avec qui j'avais développé des rapports ambivalents. Une image de "looser" devait sans doute lui coller à la peau: pas très beau, plutôt rondouillard, assez capricieux, le genre de personne dont la fréquentation semble devoir nuire à sa propre image. Soucieux de me valoriser en fonction de mes relations, je me retrouvais plus dans le physique avenant et la réussite scolaire de quelques camarades de classe qui rejoignaient cependant leurs parents en soirée. Après la classe, ils ne retrouvaient pas la cour, cette salle d'études, ce réfectoire et cette petite maisonnée où logeaient les internes. Je me reportais dès lors vers des personnes avec qui je n'aurais rien partagé sans cette vie en communauté imposée et F. constituait un de mes premiers refuges. Il manifestait une certaine sensibilité qui me rapprochait indéniablement de lui. Ses propos traduisaient souvent une colère intérieure, qu'il dirigeait le plus souvent vers sa mère, cette "pute" qui l'avait abandonné. Son éducation avait été confiée à ses grands-parents qui ne pouvaient toutefois l'assumer au quotidien. Son désoeuvrement, sa rage parfois difficilement contenue ne pouvaient que créer des étincelles avec mon caractère bien trempé derrière ma timidité.
En fin de premier semestre, nous nous disputâmes pour je ne sais quelle raison et nos rapports devinrent plus lâches ensuite. Il m'apprit néanmoins qu'il avait revu sa mère. Il semblait transporté de joie. Toutes les insanités proférées auparavant s'étaient effacées dans l'euphorie de cette annonce, seul subsistait la perspective joyeuse de la rejoindre. A la rentrée de janvier, il quitta l'internat et je le perdis de vue.

18 ans plus tard, les mêmes traits de visage se dessinent devant moi, avantageusement atténués par la maturité physique de ses 33 ans. Je suis surpris par la douceur que dégage son élocution. Son attitude générale dévoile un caractère apaisé bien qu'un peu dispersé, distrait face aux nouvelles informations communiquées par son responsable et qu'il doit pêcher chez un collègue.

Je ne peux me départir de l'envie de vérifier la justesse de mon hypothèse. Je m'excuse auprès de lui du côté un peu saugrenu de mon approche avant de lui expliquer que sa tête me dit quelque chose. N'osant pas vraiment me lancer, je lui demande s'il est de Bruxelles. Sa réponse négative et la révélation de son origine montoise m'incite à aller plus loin. Je lui évoque le collège où nous nous serions côtoyés. Il confirme l'avoir fréquenté. Il ne se rappelle pas de moi physiquement mais mon nom produit en lui une vague résonance. Je le sens un peu sous la défensive, quelque peu mal à l'aise - comme moi sans doute. Bien sûr, la foule dans un magasin, un samedi de surcroît, ne permet pas à un vendeur de pouvoir prolonger une discussion. Mais je perçois en lui comme une gêne, je devine que son passé ne lui a guère laissé de bons souvenirs et qu'il s'en tient à distance. Je ne lui poserai pas la question qui me brûle la langue, l'évolution de la relation avec sa mère qui secouait alors son existence. Je respecterai sa discrétion, content déjà d'avoir pu confirmer ma supposition. 

Il est tout de même étonnant que le rappel physique de souvenirs (que je ne peux même pas considérer comme heureux) génère le plus souvent du plaisir. Je doute que l'on tire seulement satisfaction de la vigueur de la mémoire (au-delà du simple étonnement)? Sans en faire l'apologie, ce rapprochement concret avec le passé joue probablement comme un dilatateur temporel, contribue - certainement dans mon cas - à la réconciliation entre les époques et tend à effacer l'effrayant sentiment funéraire qu'induit tout souvenir nous reliant à des personnes au destin inconnu. Les savoir en vie, les rencontrer unifie en quelque sorte notre existence, nous donne l'illusion de créer du sens. Comme si nous allions finir par tous nous retrouver un jour. Ici-bas ou quelque part ailleurs.  

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05 novembre 2007

Le romantisme et moi

Le chat sur internet ou comment conjurer l’ennui du moment. On s’échange des banalités, on écoute le dernier état d’âme de notre vis-à-vis virtuel. Et soudain surgit parfois une discussion épique à l’instar de celle vécue il y a quelques jours.

Arrivé par je ne sais quel biais sur mon pc, mon jeune interlocuteur de 21 ans engage la conversation en mentionnant sa rencontre avec de jeunes gays qui ne pensent qu'à baiser avant de m’expliquer le décalage éprouvé avec sa propre vision. En couple depuis 1 an, il n'imagine pas d’autre configuration que la fidélité à son copain. Ce sujet suscite mon intérêt et une réaction immédiate. Je ne peux m'empêcher de considérer que le romantisme (tel qu'il le vit) induit un déficit de réflexion, voire un danger pour soi-même.

Conditionnés par notre culture religieuse, les médias et le marketing racoleur, nous vivons sous la force dominante d'une vision idéologique de l'amour pour le moins édulcorée, sous la coupe d'un modèle normatif qui ne souffre d'aucune contestation quant à son idéal. La réalité se révèle ensuite beaucoup plus complexe pour nos pauvres âmes en peine. Très souvent, et chez les gays particulièrement, l'exclusivité affective et/ou sexuelle finit par voler en éclat au fil des années (victime entre autre chose de l'effacement du désir au sein du couple).
Ne pas s'en rendre compte et considérer théoriquement l'infidélité comme un comportement anormal expose à mon sens celui qui l'affirme à de graves désillusions. Il faut pouvoir déconstruire les préjugés hérités de notre éducation pour appréhender les vérités protéiformes de l’union entre deux êtres, s'ouvrir aux autres conceptions - une manière de s'éveiller à la compréhension des autres et acquérir une liberté de pensée à la fois tranquille et enrichissante - pour prendre ensuite l'option qui nous agrée le mieux.

J'ai donc décidé d’adopter à l’encontre de mon partenaire de chat un rôle de provocateur afin de mesurer l'état de sa réflexion sur le sujet. Une posture qui m’a amené à le traiter de réac face à certaines de ses réactions, du genre "je peux avoir des envies mais je sais me contrôler en tant qu'être humain". Le fonds de cette réflexion sous-tendait une supériorité du contrôle de l'esprit sur le bien-être du corps, un raccourci qui a souvent accompagné le discours religieux.
Il s'est ensuite empêtré dans d'autres considérations sémantiques douteuses qui ne reflétaient sans doute pas sa vision profonde du monde qui l'entourait (sa bonhomie me paraissait réelle) mais que je ne pouvais m'empêcher de relever. Ainsi considérait-il "lamentable" de céder à l'infidélité, ajoutant qu'il ne voulait pas juger et si tel était le cas, l’appréciation portait sur le comportement et non sur la personne. Là aussi son discours rejoignait l'approche doctrinaire religieuse : ne dit-on pas au sein de l’église catholique que l'on ne condamne pas le gay mais le comportement homosexuel? Argument spécieux quand il s'agit d'une dimension aussi fondamentale de l'identité que ses préférences sexuelles. J'ai évoqué - avec une dose de malhonnêteté évidente - le sentiment d'agression induit par ses propos, dans mon rôle de chantre idéologique d'une potentielle vie libertine (que je peine par ailleurs à mettre en œuvre mais c’est une autre question).

J'ai conclu ma diatribe en évoquant son immaturité, ce qui n'était sans doute pas faux (il n'a probablement pas atteint le stade ultime de sa réflexion, ni été confronté à cette problématique - le sera-t-il un jour?) mais aussi insupportablement paternaliste (les jeunes y réagissent de manière ambiguë, détestant une telle attitude mais conservant dans le même temps une irrésistible attraction pour ce qui paraît encore les dépasser - n'a-t-il d'ailleurs pas trouvé la conversation intéressante?).

Mon discours cachait peut-être mal une forme d'aigreur. Ma condamnation du romantisme, aussi justifiée intellectuellement soit-elle, s'est nourrie sans aucun doute de la désillusion rencontrée lors de mes débuts amoureux alors que la foi, vierge de toute (més)aventure, me tenait alors lieu d'espoir.

Ai-je vraiment le droit de chercher à dénaturer une vision romantique idéale à laquelle des gens croient fermement?
Bien que rare soit sa matérialisation réussie, elle se produit encore ça et là et il serait malheureux de pourfendre ceux qui peuvent le vivre en toute sincérité (certes souvent avec les œillères qui vont avec). Ne vit-on d'ailleurs pas tous avec nos chimères- même après les échecs - pour garder le cap de nos existences?
Mon innocence perdue (travestie en posture protectrice raisonnable) doit-elle altérer l'espoir de pureté - ne serait-ce que momentanée - d'une communion entre deux âmes, deux corps?

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29 octobre 2007

J'ai enfin vu Brokeback Mountain

C'est l'un des nombreux paradoxes qui traversent toute vie : le cinéma exerce sur moi une fascination inversement proportionnelle à ma fréquentation des salles obscures. Cette constatation révèle sans doute certaines vérités sur moi-même. Au delà de la non maîtrise de l'environnement extérieur (une salle trop chaude ou trop froide, l'inconfort éventuel des sièges ou encore le bruit de pop-corn du voisin), je dois concéder une impatience qui s'accommode mal d'horaires prédéterminés et de l'impossibilité de pouvoir suspendre le temps lors de mes moments de distraction trop nombreux. Sans signifier mon point de vue sur le film, je consulte régulièrement le temps écoulé depuis le début d'un film (et donc celui qui reste à venir, comme s'il me tardait de passer à autre chose quand bien même je prendrais plaisir à le voir). Je suis en quelque sorte victime d'une réalité que je pourrais dénoncer par ailleurs : l'asservissement à la consommation rapide et aux séquences de hobbys plus courtes et la difficile concession à la lenteur permettant de prendre un recul bienvenu. J'en suis conscient et je me bats contre cette nature qui colle si bien à ma génération influencée par la jouissance immédiate (qu'internet prolonge indiscutablement).

A ce titre, le succès prodigieux des séries (auquel je succombe souvent) ne doit guère étonner. Certes, la qualité est désormais au rendez-vous et certaines séries déploient une évidente puissance formelle ou narrative (telle qu'elle peuvent prétendre aux titres d'œuvre). Mais plus commercialement parlant, ne tirent-elles pas avantage de la durée courte des épisodes et de la présence de personnages récurrents (qui dispense de s'identifier à de nouvelles figures) pour devenir le standard paresseux de consommation cinématographique. Bien sûr, pour beaucoup de gens, cela reste une distraction mais le triomphe des séries ne rend-il pas encore plus difficile la plongée dans des formats plus longs et plus audacieux ? Si je peux encore m'expliquer l'attraction pour une série habilement construite comme 24, comment ne pas voir dans Prison Break par exemple la concession à de la pure distraction, tirée d'ailleurs en longueur et accaparant de nombreuses soirées, au détriment forcément d'autres choses. Nous sommes dans une société d'abondance de tout (de loisirs comme de blogs) et notre choix imprime notre option face à la gestion de cet univers d'hyper-offre.

C'est peut-être d'ailleurs cette prise de conscience qui génère une angoisse chez moi : celle de ne pas pouvoir profiter de toutes les opportunités, de forcément gâcher quelque chose en n'y prenant pas part. Cette inflation réclame des choix sereins, sans regret et quiconque n'y parvient pas en souffre.
La raison a cependant ses vertus en tentant, dans la mesure du possible, de recadrer son esprit dans un champ idéologique idéal qui lui corresponde. J'essaie ainsi de réintroduire davantage d'art, de point de vue, de sens en imposant par exemple le long métrage au c
œur de mes soirées.

Avec décalage, je découvre en DVD les films qui ont parfois fait l'actualité au cours des derniers mois, voire des années auparavant. Avec ce délai, je perds une matière pour participer au débat public mais je peux également poser un avis dégagé du contexte médiatique. A tête reposée, j'ai pu me faire une idée de certains films qui avaient déclenché polémique ou avis contrastés (je n'ai ainsi toujours pas compris la quasi-unanimité qui a entouré l'indigent Amélie Poulain). Récemment, L. et moi avons regardé Brokeback Mountain, dont nous avions repoussé la vision de peur de découvrir un film trop sentimental fleur-bleu. Il a au contraire emporté toutes mes réticences.

Je suis étonné de la présentation qui fut faite du film. J'avais souvent entendu parler d'une histoire d'amour universelle, plus accessoirement homo, d'un film sans "propagande" (sic). Brokeback Mountain est pourtant bel et bien un film politique qui dénonce, avec tact certes, la force paralysante des valeurs morales des sociétés conservatrices face à l'homosexualité (cette histoire singulière, dans les magnifiques décors montagneux du Wyoming, est transposable à bien d'autres lieux encore de nos jours). Il réussit à nous prendre les tripes devant ces trajectoires gâchées. La véritable réussite du film réside à mon sens dans cette approche déchirante des effets du temps. Les rencontres périodiques des deux protagonistes traduisent la lente déchéance d'une vie quotidienne qui ne répond pas à leurs attentes et finit par altérer le plaisir des retrouvailles. La légèreté des premiers moments semble laisser la place à des moments, qui sont certes des bouffées d'oxygène, mais qui apparaissent figés, dans une pâle reconstitution des instants initiaux. Ang Lee semble nous rappeler que l'amour se décline sous deux aspects: le fonds (une fois que l'on aime quelqu'un fortement, ce sentiment est en quelque sorte éternel) et la forme (la vigueur d'un amour doit s'entretenir pour pouvoir le vivre en pratique). Et finalement seul le second appartient véritablement à la vie (le premier étant de l'ordre du transcendantal).

Dans le noir de la pièce, L. et moi nous sommes rapprochés à l'issue du film. Il y avait ce sentiment de déchirement face à la perte de l'être aimé qui demeure à chaque fois émouvant et transposable (l'universalité se trouve là sans doute) mais aussi la volonté de conjurer l'histoire du film. Personne ne peut bien heureusement nous empêcher de vivre notre union. Si ce n'est nous et l'incertitude de nos parcours individuels qui plane au sein du couple, peut-être de manière plus aigüe en ce moment. Lorsqu'on ne se forge pas un avenir individuel précis (comme c'est le cas pour nous deux, sur le plan professionnel et à propos de notre environnement géographique et social), on rend de facto les fondations du couple plus mouvantes. Loins de ces enjeux, Ellis et Jack peuvent alors nous servir à ouvrir ces yeux-là.

Ps: des deux acteurs du film, je n'avais retenu que le nom de Jake Gyllenhaal dans le brouhaha médiatique. Suis-je le seul à préférer Heath Ledger?

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23 octobre 2007

Billet octobre

Le retentissement de l’affaire Cantat ne semble pas s’essouffler avec le temps. La blogosphère a réagi de toute part à l'occasion de la libération conditionnelle du chanteur la semaine passée, souvent d’ailleurs de manière hostile.
Il est pourtant apparu clairement que Bertrand Cantat avait été traité comme un détenu normal, remplissant les critères pour bénéficier de cette sortie anticipée. Il aurait été injuste que la médiatisation extrême de cette histoire influence un juge au nom de l'exemple de la lutte contre la violence faite aux femmes.
Quant à ceux qui prétendent qu'il n'aurait pas dû faire appel à cette requête, j'imagine qu'ils conçoivent le masochisme comme une pratique éthique idéale pour expier leurs fautes. Oublient-ils par ailleurs que rien ne viendra sans doute enlever à B. Cantat le poids de la responsabilité d'avoir ôté la vie de quelqu'un (a fortiori la personne qu'on aime)?

La réflexion la plus intéressante à mon sens porte sur l'avenir de B. Cantat. Je ne vais pas spéculer sur la manière précise dont il réintégrera (peut-être) la vie active et publique mais je me demande dans quelle mesure il pourra redevenir un artiste exposant sa vision du monde aux autres et incarner cette balise comme par le passé en tant que leader charismatique d'un des plus grands groupes de rock français. Pourra-t-il encore, aux yeux de la société actuelle, légitimement représenter une opinion publique, endosser le rôle de figure morale après avoir fauté ? Le laissera-t-on exprimer autre chose que des considérations d'ordre purement psychologique, intimiste et porter un avis sur le monde et tous les sujets "politiques" qui tournent autour? Un homme condamné perd-il automatiquement tout droit d'affirmer une opinion morale, voire de servir de guide sur toute une série de sujets? En lui déniant ce droit, ne lui ferait-on pas encourir une double peine?

Dans un domaine il est vrai bien spécifique (la gestion officielle du bien commun), une même question se pose dans le champ de l'éthique politique: après une condamnation, un politicien peut-il encore se présenter devant des électeurs? Au delà de la peine judiciaire qui détermine la durée d’une éventuelle interdiction, certains partisans d'une éthique irréprochable en politique estiment que cette privation devrait valoir à vie tandis que d'autres différencient leur appréciation en fonction des délits commis (une affaire purement privée ne créerait ainsi pas une incapacité morale à pouvoir conduire une action publique).

Au fonds, dans l’affaire Cantat, la véritable interrogation tapie derrière tout ce débat revient peut-être à ceci : accepte-t-on aujourd'hui la faillibilité de l'être humain?

Dans toutes les strates de la société semble se renforcer l'intransigeance quant à la capacité de l'homme à affronter son existence. L'individualisme ambiant s'accompagne d'un déficit d'empathie manifeste. Certes, la population est encore capable d’envolées altruistes ponctuelles à l'occasion de grandes manifestations, principalement quand l'homme se retrouve démuni et sans prise face à des éléments externes qui lui sont imposés : la maladie, l'handicap ou plus généralement la position de victime (de plus en plus médiatisée et placée au centre du débat public, jusqu'à voir les usurpations se multiplier pour bénéficier de l'attention offerte à celle-ci). Dans bon nombre d'autres matières, rien n'est pardonné à l'être humain. S'il ne trouve pas de travail, c'est qu'il le veut bien (peu importe les conditions sociales ou psychologiques dans lesquelles l'individu peut se trouver). S'il commet un délit, la punition doit être maximale (renforcement du volet répression de la criminalité avec l'instauration de peines planchers et incompressibles,...). La plupart des pays n’autorise toujours pas à un individu de choisir l'heure de sa mort malgré la souffrance d'une maladie incurable.

Plus que jamais aujourd'hui, on attend de l'être humain qu'il soit vertueux, infaillible dans l'accomplissement de sa vie professionnelle et privée. La frontière entre le bourreau et la victime se densifie tous les jours davantage alors que nous traversons en permanence ces deux états (un peu comme dans le jeu de l'affaire « clearstream » en France). 

Pour ma part, sans chercher à les excuser, je pense qu'il faut en permanence établir une différenciation des actes commis - comme la justice tend d'ailleurs à le faire. Un comportement malsain adopté régulièrement et de manière pleinement consciente me paraît plus grave qu'une réaction impulsive aussi atroce soit-elle. L'emportement exceptionnel, qui peut atteindre un être humain dans des conditions spécifiques (notamment un déphasage émotionnel important), ne révèle pas de facto la nature profonde d'un individu.
Je ne sais pas quel chemin empruntera Bertrand Cantat à l'avenir mais je suis d'ores et déjà curieux de l'espace de parole qui lui sera laissé.

Posté par Morrissey à 18:22 - Billets d'humeur - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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