20 décembre 2007
Histoire de pédé: la vérité nue
Mon attention a été attirée
par son court message sur un site de rencontres, son adresse msn fournie sans
plus d'explication. Venant d'un joli minois de 20 ans, l'approche méritait
assurément une suite.
Quelques heures plus tard,
il nous adresse un "salut" sur le site messagerie instantané. « Je
cherche un plan q maintenant ou ce soir », poursuit-il sans ambages. J’en
souris bien que ce côté direct ne me plaise guère. Cette rapidité dans l’expression
de ses intentions manifeste à l’évidence un désir d'efficacité que je réprouve
volontiers. Je ne peux pourtant me résoudre à fermer la porte. Une envie
irrépressible de nouveauté, d'évasion, d'aventure, de corps étranger me pousse
à poursuivre la conversation. Je cherche à la rendre un peu plus chaleureuse et
à débusquer les attentes particulières de mon interlocuteur. Sa réponse
("du gel et des capotes me suffiront") franchit les limites de mon degré
actuel d’acceptation. Comment puis-je envisager disponibilité et affect dans de
telles conditions ? Le goûter prévu en début d'après-midi me permet de
clore – provisoirement - notre échange.
En début de soirée, il
m'adresse un petit message pour renouer le contact. Je suis pris entre deux
feux: le goût de l'aventure humaine et sexuelle qui se déclare avec plus d’acuité
en ce dimanche et la crainte d'une réduction à une dimension purement
mécanique. Je décide de jouer franc jeu en expliquant que sa démarche me paraît
trop performative et dénuée de toute émotion. Il concède qu'il réserverait celles-ci
plutôt à un boyfriend (puis-je lui donner tort ?) mais qu'il ne faut pas
le juger sans le connaître ajoutant - sûr de lui - qu'il ne nous reste plus
qu'à nous rendre chez lui. L'envie de tenter l'expérience parvient à vaincre
mes réticences mais la démarche finale et l'effort principal doit venir de lui.
J'en appelle à sa supposée générosité pour nous rejoindre à notre domicile (configuration
de rencontre plus rassurante).
Il s’y pointe une
demi-heure plus tard, délicieusement mignon comme sur la photo. Son accent
bruxellois typique dévoile une origine sociale aisée. Nous le taquinons sur
certaines de ses intonations et il y participe sans réserve. Il assume un côté
"fils à papa" sans beaucoup d'affection pour son géniteur. Il trahit
rapidement une fragilité touchante, loin de l'image que je m'en étais faite. Je
m'étonne d'ailleurs qu'il ait été à ce point direct sexuellement un peu plus
tôt dans la journée. Une telle attitude ne semble guère lui correspondre. Après
une demi-heure de conversation agréable, je vais bientôt constater à quel point
mon impression première était exacte.
Alors que je le pensais
audacieux et fougueux, il se révèle apathique, hésitant, voire même étonné de
nos démarches corporelles prospectives. En l'interrogeant, je comprends qu'il a
joué un rôle sur le "marché" des sites de rencontres virtuels, qu'il
ne fréquente guère et qu'il estime d'ailleurs fort négativement (imaginant à
tort la perversité y dominer alors que tout un chacun s'y retrouve un jour ou l’autre).
Lors de sa prestation de l'après-midi, il a feint une prétendue confiance en
lui par la mise en évidence d'attitudes et de pratiques qu'il ne maîtrise
manifestement pas. Alors que je le pensais performateur, je me retrouve face à
un jeune mec manifestement encore en recherche et maîtrisant mal sa sexualité.
Alors que je craignais d'apparaître trop fleur bleue dans mon approche, je me
révèle in fine plus sexuel que lui.
Ce n’est pas la première fois que nous croisons un fils de bonne famille
bourgeoise témoignant d’un complexe vis-à-vis de la sexualité, jugée inconsciemment
bestiale et presque déshonorante dans le théâtre des apparences - avec un
impact évident sur la façon de l’appréhender en pratique. Pour pouvoir assumer
un désir « primaire », notre jeune amant s’est senti obligé d’investir
un rôle censé le prémunir de toute confrontation avec une face mal assumée de
lui-même.
La magie va pourtant résider là : au fur et à mesure que son armure se
fissure, il ne va cesser de nous livrer les clés pour ôter sa carapace et
dévoiler sa nudité psychique. Incapable d’offrir physiquement sa générosité, il
y remédiera en offrant sa parole sans la moindre pudeur, probablement bien plus
qu’avec ses propres potes.
Ce soir-là, nous n’avons
pas vécu un de ces rares moments intenses où la vérité nue d'une personnalité
se confond dans des étreintes sans retenue. Mais ce épisode me rappelle combien
j'ai toujours aimé, dans ces rencontres sexuellement orientées, la découverte
psychologique intense qu'elles permettent de dévoiler, l'émotion des vérités
fragiles qui sont livrées autant par les mots que par les gestes gênés ou
maladroits mal dissimulés. L’homme nu sous toutes ses formes.
17 décembre 2007
L'entre-deux
C'est une évidence, je
raconte assez peu ma vie en ce moment. Les événements impulsent l'écriture et peu
de choses m'ont incité à m'étendre sur ce blog. Je me suis installé ces derniers
mois dans une forme de sagesse, à la fois subie et désirée.
J'expérimente probablement,
à l'instar de mes amis, les questionnements liés à cette jeunesse qui nous
abandonne sans pour autant nous entraîner définitivement vers l'âge mûr. Je me
pose sur le bas côté, en équilibre instable entre ces deux pôles. A l'évidence,
je ne peux plus prétendre appartenir à cette jeunesse flamboyante, innocente, insolente
à laquelle tout peut être pardonné. Physiquement, je ne peux plus apparaître ce
jeune premier, cette figure angélique où le blond des cheveux traverse le poupon
des joues et s'épouse à l'éclat du teint. Mentalement, je mesure le fossé
qui me sépare désormais de cette génération aux illusions romanesques et à l’esprit
fêtard, vecteurs du réenchantement du monde. En somme, je vieillis. Plus
encore, je deviens blasé à certains égards. Peut-être ne s'agit-il que d'un
passage avant de retrouver (qui sait?) un regain de jeunesse. Après tout, nous
sommes en automne et je m'assimile facilement au climat ambiant.
Au départ, il y a eu cette
réaction devant l'écueil de mon opération dentaire. Angoissé face aux
désagréments potentiels, je me suis imposé un recul vis-à-vis de cette vie trépidante
axée sur la séduction permanente (et ses récurrentes remises en question
qu'elle m'imposait) ainsi que sur l'urgence de profiter du moindre événement,
boosté par le décompte inéluctable des occasions subsistant au sein de cet
univers.
J'ai pris conscience qu'en 10 ans, j'avais tout de même pour le moins rattrapé
cette adolescence que je n'avais jamais consommée. Plus que n'importe quel
jeune n'a pu sans doute le faire durant la période normalement appropriée. Je
ne peux encore m'affirmer guéri de cette idée, mais j'ai accueilli cette pause
avec soulagement. Et quand le danger dentaire a semblé s'éloigner, je n'ai pas
vraiment cherché à mettre fin à la parenthèse amorcée.
La transition vers cette phase censée m'assurer une meilleure tranquillité ne
s'est pas déroulée sans mal pour autant. J'ai abandonné L. au trip que nous
partagions et le clash entre nos deux conceptions s'est cruellement fait
ressentir à quelques reprises. Le sentiment amoureux en a chassé les pièges,
jusque maintenant du moins. Un nouvel équilibre devra sans doute s'établir dans
le temps.
Tout cela ne signifie pas
que je reste enfermé chez moi, que j'adopte une posture solitaire ou purement
bourgeoise. La sortie demeure présente,
sans doute un peu moins qu'avant, moins intensément aussi. L'expérience m'amène
aussi à privilégier plus que jamais la mesure.
Il y a plus d’un mois de cela, l'envie m'est venue de profiter d'un samedi soir
dans l'un ou l'autre bar. Nous y avons passé un excellent moment et je me suis
senti heureux de percevoir au travers de certains regards que je pouvais
encore plaire. Une touche minime qui me suffisait en soi. Lorsqu'un jeune
garçon aux traits fins magnifiques s'est installé à mes côtés autour de la
petite piste de danse, ce n'est pas mon instinct sexuel qui s'est réveillé (je
suis un brin démotivé sur ce plan) mais bien l'attraction du jeu de drague. Je
n'ai pas hésité à le frôler, j'ai observé son attitude, sans le moindre
mouvement de recul. J'ai étendu mon bras droit le long du corps. Son bras
gauche en a fait de même. Cette proximité ne pouvait être anodine. Mon
auriculaire a saisi le sien. Nous avons brièvement dansé ensemble. Je l'ai
dirigé vers L. pour qu'il participe au jeu avant de l'inviter à rejoindre les
dark-rooms aux étages. Toujours sans grande envie mais je me sentais redevable
vis-à-vis de L. de cette quasi-abstinence imposée depuis quelques temps et qui
avait créé quelques tensions entre nous. Je ne pourrais pas nier non plus que
la concrétisation sexuelle ne semblait que le moyen de rendre réel, palpable ce
rapprochement (dans le miroir d'une vie, on ne se souvient que du flirt
totalement accompli). L'endroit portait bien son nom, sombre. Trop à mon goût.
La chair fraîche a attiré des visiteurs non désirables. J'ai observé leur
profil dans le noir, animé d'un sentiment de répulsion. Distrait par ces
présences inopportunes, je bandais mal. J'ai fini péniblement par jouir. Du
sperme étranger à nous trois s'est retrouvé sur mon t-shirt. Je l'ai enlevé
d'un mouvement rapide de la main. J'ai constaté ensuite que mon pouce
présentait une blessure. J'ai pensé au risque même infime de transmission du
virus et cette idée n'a pu disparaître de la tête. Mon angoisse s'est catalysée
dans le sentiment du sexe sale (produit par l'endroit, les gens aux alentours
et le bon vieux puritanisme judéo-chrétien). Les maladies qui se sont succédé après
cette période m’ont paru refléter la justification de mes craintes.
J'avais renoncé au sauna, à certaines pratiques en dark-room; voilà, à présent,
le principe même du sexe dans ces endroits qui bat de l'aile. Trop de questions,
trop d'inquiétude pour si peu de plaisir.
L’esprit tend à reproduire
certains schémas de pensée. Sur d’autres sujets, je me suis mis à envisager le
pire dès qu’une brèche s’est installée dans mon cerveau (comme lors de l’envoi
par fax d’un document confidentiel vers un mauvais numéro). Manifestement, je
cède trop souvent à un phénomène que l’on pourrait caractériser de phobique. Ma
psy m’a suggéré la prise d’un antidépresseur pour les combattre. J’ai bien
tenté durant deux jours mais les effets secondaires m’ont fait reculer. Nausées,
état vaseux, voire euphorique, dangereux en somme - sans encore connaître les
troubles sexuels que l’on annonce si fréquents. On ne soigne pas un mal par un
autre mal. Au fonds (même durant ces périodes où mes phobies se déploient dans
les méandres neuronaux), je ne me sens pas assez mal pour me sentir obligé de
me faire aider chimiquement. Sans préjuger de l’effet à plus long terme de ma
décision, je n’ai pas encore eu à regretter d’avoir cru en ma capacité de réagir seul,
spontanément.
Quand les idées noires s’évacuent,
la chasse aux plaisirs - programme existentiel de base - peut reprendre ses
pleins droits. Et me confronte à nouveau avec les hésitations d’un mode de vie
modifié.
Toute cette période
précédant Noël m’évoque une conception très artificielle de vie, remplie de
cadeaux, de guirlandes et de mirages décoratifs. Je ne pourrai assurément pas
me fondre dans une vie bourgeoise que nos salaires peuvent aujourd’hui nous
permettre avec notre expérience professionnelle et l’absence d’enfants à élever
(et dont je profite certes à différents niveaux : plaisirs de la table ou
vestimentaires en tête). J’ai besoin de découvrir la lumière ailleurs, ne
serait-ce qu’une lueur. Qui peine parfois à se manifester. Trouver le champ dans
lequel me réinvestir exige de nouveaux questionnements, de nouvelles recherches et le recyclage peut-être
de vieilles recettes. Je reste par exemple disponible pour une relation
sexuelle ouverte à un tiers, dans des circonstances toutefois bien définies. Le
confort rassurant d'une chambre, la tendresse dans les gestes, la confiance
dans les yeux et dans les actes, le plaisir de partager notre lit une nuit malgré
la chaleur suffocante d'une telle disposition. Et aussi de manière
sous-jacente, la curiosité d’une expérience humaine totale. C’est sans doute ce
dernier argument qui m’a guidé à accepter un rendez-vous qui ne préfigurait pas
la réalisation des conditions idéales que je m’étais fixées. Mais c’est déjà une
autre histoire.
10 décembre 2007
Les maux de Moz
Morrissey est-il raciste? Cette question posée
récemment par la presse ne s’adresse pas à moi mais du vrai (enfin j'existe
mais je dois reconnaître humblement que le plus connu des Mo' reste
l'ex-chanteur des Smiths).
Ses propos dans le NME ont déclenché une horde
de commentaires indignés dans les éditoriaux du NME et the Independant mais
aussi des réactions de soutien dans les forums.
Petit résumé de ses paroles (que le chanteur
affirme aujourd’hui sorties de leur contexte).
Les frontières de l’Angleterre ont
été submergées (…) On a soldé l’Angleterre (…) Si vous vous promenez dans le
quartier de Knightsbridge, vous n’entendrez plus un seul accent anglais. Vous
entendrez des accents de la planète entière, mais aucun accent d’ici (…) Vous
ne pouvez pas dire : “Allez, tout le monde peut venir habiter chez moi,
installez-vous sur mon lit, prenez ce que vous voulez, faites ce que vous
voulez”. Ça ne marcherait pas (…) Ce que l’Angleterre est devenue n’a rien à
voir avec ce qu’elle était. C’est déplorable, nous avons tant perdu au change…
Il est toujours triste de voir un artiste
revenir sur le devant de la scène avec une telle histoire, et des propos tout
de même assez fâcheux. Le fan que je suis cherchera tout de même à trouver
quelque explication avant de poser un jugement définitif.
Au travers de cette polémique, l’interrogation
quant au multiculturalisme me semble aller de pair avec la question de l'anti-racisme. Historiquement,
nos sociétés ont toujours connu - et c'est regrettable - diverses formes
de racisme, que les politiques colonialistes ont entretenues. Depuis 50 ans s'est dessinée une tentative de
corriger cette situation avec d'une part les déclarations d'indépendance de
pays colonisés et le développement d'une conscience politique visant à combattre
les discriminations et injustices liées à la couleur de la peau, l'origine
ethnique, le sexe ou la sexualité. Cette lutte trouve aujourd'hui de nombreux
relais dans l'opinion pour soutenir la légitimité d'une telle cause. Mais
elle peine parfois à se faire entendre dans un monde fragilisé par la
mondialisation et l'inévitable multiculturalité qu'elle implique.
L'homme se
sent parfois perdu. En manque de repère, il tend à se replier vers un monde qui
le rassure, celui dans lequel il a baigné par le passé, avec lequel son esprit
a grandi. Je pense qu'il nous est tous arrivé de penser à un moment donné, suite
à un événement particulier, que le monde tournait mal, que la cohabitation
entre les être humains, entre les différentes cultures n'était pas une réussite. Cette idée qui traverse
subrepticement l’esprit peut être évacuée par la réflexion et des considérations
morales. Parfois elle s’entretient, se nourrit par la propagation de jugements
péremptoires. On a ainsi vu naître depuis une quinzaine d'années (depuis le
fameux « choc des civilisations » de Huntington et sans doute plus
encore depuis le 11/9/2001) une réaction face à la posture dite du « politiquement
correcte » dressant les avantages du multiculturalisme. Cette tendance
gagne du terrain en Europe et se retrouve exprimée aujourd’hui dans les forums
anglais ou français qui consacrent un sujet à la présente polémique. Ils ne sont pas forcément de droite ou d'extrême-droite, hargneux sur la
question, ni foncièrement racistes. Il pourrait m’arriver d’opiner sur
certaines constatations ou sentiments exprimés: la difficulté d'accepter
certaines pratiques ou modèles culturels patriarcaux, le port du voile chez la
femme ou l'impérieuse expression de virilité chez les garçons, le peu de
mélange en pratique entre les origines ethniques différentes, que ce soit dans
les cercles d'amis ou dans les couples. Le modèle multiculturel enrichissant
que l'on cherche tant à vanter dans les médias ou l'idéologie politique ne
paraît pas toujours en pratique se matérialiser (même si on oublie de dire que la
même chose prévaut à propos des cohabitations entre classes sociales).
Pour moi, douter du multiculturalisme fait
de quelqu’un un réactionnaire, pas forcément un raciste. Il faut d’ailleurs
parfois resituer une parole dans un ensemble plus large de déclarations et d’actes
d'une personne pour porter un jugement. Récemment, un président de foot de
division 1 belge a suscité un tollé en adressant, dans un débriefing, à un
joueur noir peu à son affaire la remarque suivante : "Monte dans un arbre et mange un régime de
bananes". Le joueur, appuyé par le mouvement antiraciste, a voulu rompre
son contrat avant de se raviser après les excuses répétées - en toute bonne foi
je pense- du bouillant président d'un club composé majoritairement de joueurs
d'origine étrangère dans ses équipes de jeunes. Cet épisode témoigne d’une
tendance presque inconsciente à tenir un propos raciste sans l’être forcément en
soi. Il faut bien entendu lutter contre les préjugés et les petites
phrases qui prolongent toute forme de racisme mais c'est par l'éducation
et la dénonciation continuelle des propos - sans chercher à chercher de mauvais
boucs émissaires - que la lutte est sans doute le plus efficace.
Je réalise qu’au cours de sa vie, il
faut parfois se faire violence pour ne pas tomber dans certains raccourcis
concernant l'échange culturel et affirmer que toute société n’évolue pas de la
façon idéale. Il faut regarder le monde en face de soi et accepter cette réalité
qui ne nous plaît peut-être pas toujours pour œuvrer à une meilleure
cohabitation entre tous, sans chercher à s'abîmer dans des antagonismes sans
fin. Des différences existeront toujours, certaines mêmes s'estomperont (sans
doute) avec le temps et il subsistera - c'est heureux - une spécificité à
chaque culture dont nous pourrons découvrir la beauté, la force ou l'élégance.
Un exemple me semble frappant. Le
rap a parfois été considéré comme un style musical abject par les réactionnaires
qui ne voit que violence et destruction de notre modèle culturel. On peut
rester insensible à certains courants du rap, mais il jaillit parfois de cette
culture en mouvement des pépites telles que celles concoctées par Kanye West
ou Common
L’essentiel est de toujours croire que le
meilleur peut arriver car c’est le meilleur moyen pour qu'il survienne.
02 décembre 2007
Une vie antérieure part 16 : « J’attendrai »

Si le recul pris
vis-à-vis du basket m’autorise de nouvelles opportunités, il me tient à
distance des défis que constituait la compétition. Le bonheur simple des
rencontres amicales s’accompagne d’un marasme de tranquillité encore plus
profond. L’étincelle devait jaillir d’un événement plus inattendu, d’une
irruption soudaine qui ne me laisserait pas indifférent.
Lors de l’un de nos matches à domicile,
plusieurs défections se sont succédé durant la semaine nous obligeant à faire
appel à quelques joueurs évoluant encore dans les compétitions d'âge. C'est
ainsi que réapparaît Syl (http://morrissey.canalblog.com/archives/2005/07/01/994813.html)
qui accomplit, probablement sans encore le savoir, sa dernière saison sportive.
Le retrouver après quelques années d’éloignement ne peut que m'intriguer au
plus haut point et l’adrénaline la plus confuse se rappeler à moi. L'émotion suscitée par l'épisode des douches
ne m'a pas quitté et je reste curieux de la nature de son trouble. Pas plus
qu'avant, je ne cherche à nommer de quelque manière que ce soit le mystère de
nos échanges singuliers.
Dans ce nouveau
contexte où cette fois j'occupe une position de force, je tente de normaliser
notre relation sans parvenir toutefois à briser la glace. Nos brèves paroles
demeurent empruntes d'un contrôle excessif, toujours aussi paralysant. Je
n'attends rien de plus, je me prépare seulement à cette nouvelle confrontation
dans les douches susceptible de révéler, mieux que des mots, une forme de
vérité.
Dans cette pièce
où se déshabillent en semaine les élèves de l'école qui abrite notre club,
seules trois douches individuelles ont été placées pour préserver l'intimité
individuelle. Cette protection d'une certaine pudeur ne présente guère de sens
dans le cadre des équipes sportives où chacun s'exhibe le plus souvent sans la
moindre retenue - à la notable exception près de votre serviteur. La séance des
douches se déroule le plus souvent porte ouverte, seulement parfois posée
contre pour empêcher les jets d'eau intempestifs.
Cette
configuration va ruiner mes espoirs. Dès l’entrée des vestiaires à l’issue du
match, Syl s'applique à poser rapidement un essuie autour de ses hanches avant
d'entrer dans la douche, de fermer la porte et d'en ressortir presque séché
muni de cette même serviette. Ce non-événement intègre cependant sa propre
signification. Au delà de la pudeur possible dont il peut faire preuve, il
paraît clair à mes yeux qu'il s'est protégé d'une nouvelle manifestation
gênante d'un émoi désirant. La réflexion de deux, trois années ne l’a pas
incité à s’épancher sur ses penchants bizarres. La porte fermée
constitue sa réponse à tout prolongement, toute initiative que j’avais pu en
l’espace de quelques instants cogiter. Elle n’exprimera pas la fin de mon désir
pour lui ou pour les garçons.
Mais il me faudra
encore attendre pour le comprendre. Un peu , longtemps, éternellement. Le temps
ne m’appartient pas encore.
28 novembre 2007
Soeurette
Les comportements névrotiques d'angoisse tendent à
rendre inéluctable aux yeux de celui qui les subit la survenance de l'élément
redouté. Depuis des années, une part intérieure ne parvient pas à effacer de
mon esprit qu'un ennui de santé finira par m'atteindre sous peu.
Inévitablement, après le décès de mon cousin d'une leucémie à 30 ans et le
cancer de la prostate détecté chez mon père il y a deux ans, la prochaine
déflagration me concernera forcément. La claque fut d'autant plus brutale lundi
il y a un mois lorsque je décrochai le combiné de mon téléphone.
Au bout du fil, ma mère m'annonce que la biopsie
réalisée après l'opération subie par ma sœur pour enlever un appendice
douloureux a révélé une tumeur carcinoïde. L’oncologue, joint par téléphone, a
veillé à dédramatiser la situation en estimant que cela ne devait pas être
considéré comme forcément grave, fixant le rendez-vous au lendemain pour
expliquer la situation. Paniquée face à l'incertitude du diagnostic, ma
mère s'empressa de consulter ce qu'Internet renseignait à propos de cette maladie.
Phénomène extrêmement rare, la tumeur carcinoïde vient se poser près d'un
organe, le plus souvent l'appendice ou l'intestin, et prend plusieurs années
pour se développer. Il est à ce titre considéré comme un cancer lent dont les
effets secondaires majeurs ne se manifestent qu'au bout d'un long moment (et ma
sœur n'en présente
pas les symptômes). La taille des cellules cancéreuses influence le diagnostic:
supérieur à deux cm, elle génère un risque réel d'une prolifération de
métastases ; en dessous beaucoup moins (le risque étant réduit presque à 0
en dessous de 1 cm).
Ce coup de téléphone me déstabilisa profondément,
déclenchant presqu'instantanément des crampes d'estomac. D'habitude souvent
incapable de maîtriser les émotions qui la dépassent, ma mère fit pourtant
preuve de tact pour m'expliquer la situation. Je m'en étonne d'ailleurs encore
aujourd'hui. Les mots assez rassurants du médecin appelant à ne pas envisager
le pire avaient peut-être déjà permis un certain recul tout comme l'optimisme
et le sang-froid affichés par ma sœur. Quant à moi, je n'avais pas mesuré la place que conservait ma sœur au sein de mon univers affectif.
Depuis que nous avons quitté chacun la maison
familiale, nous entretenons, elle et moi, des relations lâches et plutôt
discontinues. Je reçois essentiellement de nouvelles de sa famille via ma mère
et nous nous revoyons essentiellement lors d'anniversaires ou fêtes organisées
pour ses enfants (je suis le parrain de l'aînée).
La distance géographique peut expliquer partiellement nos rencontres espacées.
Je n'ai ainsi jamais hébergé ses enfants à la maison alors que le filleul de L.
vient y loger 10 fois par an. Je ne suis pas certain que ce processus soit
d'ailleurs facile à concrétiser. Confinés à leurs parents ou grands-parents
paternels et maternels, les petits semblent rétifs à toute aventure extérieure.
Nous possédons par ailleurs une philosophie de vie foncièrement différente. La sienne se
fond peu ou prou à un univers hétéro rangé: deux enfants, une maison avec un emprunt
conséquent limitant les vacances à 2 semaines en été chez les parents de l’un et une semaine à la mer
du Nord chez les parents de l’autre. Une existence sans improvisation qui
n'ouvre à mon goût que peu de portes pour l'évasion et la surprise. Les
retrouvailles avec ma soeur n'en sont pas moins chaleureuses et sans le moindre
accroc. Son caractère, devenu très cool, ne s'encombre pas de polémique.
Je l'avais pourtant connue
bien différente à la maison. Souvent bougonne durant nos dernières années de
cohabitation, parfois autoritaire pour imposer certains choix et totalement
invivable durant les sessions d'examens où elle se transformait en ours prêt à
exploser à la moindre remarque contrariante. Nos oppositions portaient alors
souvent sur des détails, principalement le choix du programme télé lors de nos
temps de pause qui coïncidaient souvent. Un jour, en l'absence de nos parents,
alors que je venais de troubler sa décision, elle se mit dans une furie
monstrueuse, me poursuivant dans la maison avec un couteau de cuisine, les yeux
exorbités guidés par la colère. Elle maîtrisait difficilement la pression des
études pesant sur ses épaules, ce stress de l'échec qui pendait à son nez après
un redoublement. Elle avait suivi ses amies en entreprenant une licence en
droit mais sa mémoire peinait dans les cours aux gros syllabi. La rupture fut
consommée en troisième année lorsque ses nerfs ne supportèrent plus le rythme
et la pression qui leur étaient imposés. En pleine session, elle vint annoncer
en pleurs à mes parents que c'était fini, il lui était devenu impossible de
poursuivre. Cette crise de larmes, se terminant dans les bras d'une mère
protectrice et bienveillante, résonne encore en moi comme une image déchirante
emportant tous les souvenirs négatifs des périodes antérieures.
La bienveillance manifestée
par les parents - qui exerçaient une pression implicite assez lourde en vue de
nous surpasser (les études leur apparaissant comme la condition sine qua non
pour réussir dans la vie) - dégonfla sans doute instantanément la bulle d'air
étouffante qui avait guidé les choix de ma soeur jusque là.
Elle se mit à chercher (et à trouver) un boulot et partagea le plus clair de
son temps avec son futur mari. Son départ de la maison fut finalement l'entérinement
d'une situation de fait. Je ne pus observer les changements fondamentaux à
l'oeuvre au sein de sa personnalité à cette époque.
Elle cessa de se comporter comme une étudiante de droit catholique, bourgeoise
bien pensante ne dédaignant pas l'arrogance, et acquit sans doute de son
intense expérience nerveuse la conviction de pouvoir survivre à un échec
retentissant en déployant un pouvoir de recul et un relativisme certain.
Elle afficha constamment
par la suite une décontraction, une distance par rapport aux problèmes, qui
m'étonna au plus haut point. Contrairement à moi ou mes parents, elle semble
appréhender la vie et la mort sous un angle de légèreté, principalement quand
il s'agit d'elle.
Après son départ de la
maison, elle n'hésita pas à prendre ma défense face aux parents lors des
quelques litiges qui nous opposaient. Nos relations se normalisèrent et une complicité se réanima.
C'est toute notre relation qui m'est revenue en mémoire le soir de cette terrible annonce.
Je me suis conditionné à l'idée de vivre sans prendre sur moi les
soucis des autres (d'autant qu'ils restaient conditionnels) mais une douleur
sourde a continué à m'assommer ce soir-là. J'ai pris conscience de toute l'affection,
la tendresse que j'éprouvais pour cette grande soeur que j'aime appeler
soeurette. Je ne pouvais pas imaginer qu'un malheur puisse lui arriver.
La chance ou le hasard peut
parfois nous sourire. Une semaine plus tard, les examens ont révélé que les
cellules cancéreuses n’avaient pas dépassé 0,5 cm. Un contrôle régulier
s'imposera à elle durant toute sa vie mais c'est un moindre mal lorsqu'on a
envisagé le pire. A cette évacuation heureuse du problème s'est ajouté un
élément plus tangible sur le terme: l'irréversibilité de mes sentiments
dévoilés.
19 novembre 2007
Le culte de la majorité
Au travers de plusieurs événements d'actualité récents s'est dessinée
une tendance politique commune s'appuyant sur une définition restrictive de la
démocratie, à savoir le principe de la majorité triomphante, pour convaincre du
bien-fondé de ses options.
En Belgique, les flamands viennent de voter une proposition de loi fédérale
au mépris du consensus instituant le besoin d'une majorité dans les deux
communautés linguistiques.
En France, la grève des fonctionnaires à propos des régimes spéciaux ne serait
pas légitime au regard de l'opinion publique (55% contre dans les sondages). De
même, le mouvement dans les universités devrait cesser car il serait
minoritaire selon Fillon.
L’argumentaire de ce que j'appellerais le culte de la majorité s'appuie
sur l'usage d'un processus démocratique pour légitimer son propos. Celui-ci
serait consacré par le principe du vote ou tout ce qui y ressemble
(sondage,..). La majorité dégagée par ce vote permettrait de revendiquer la
légitimité de sa position sur le sujet, d'avoir "raison" et donc de
fermer le débat. Il s'agit pourtant d'une réduction très forte de l'idée que
l'on peut se faire d'une démocratie moderne.
Il ne s'agit pas de contester que des élections en bonne et due forme
produisent par leurs résultats la désignation légitime d'un candidat et une donnée
décisive pour la formation d'un gouvernement (dans les systèmes à la
proportionnelle, la question de la légitimité de la formation d'un gouvernement
reste cependant parfois discutable quant aux critères déterminants conduisant à
privilégier une majorité plutôt qu'une autre dans une coalition).
Le recours au vote universel est indiscutablement une avancée même s’il ne
signifie pas forcément que la démocratie soit respectée: on observe dans de
nombreux pays émergents des fraudes, menaces et autres violations autour du
processus électoral. On considère également comme peu démocratique une
élection où le contrôle médiatique est tel que le choix se portera
inéluctablement sur un candidat (la Russie en est un bon exemple).
Dans des sociétés occidentales plus rompues à la tradition démocratique
(prenons l'Europe), la posture morale (sans préjuger de son bien-fondé) visant
à prôner le respect des principes droits de l'hommiste dans le monde
(l'axe Sarkozy-Kouchner) ne conduirait-elle pas à une application sans détour
de ce même critère générique dans des matières politiques intérieures qui
exigeraient davantage de nuance? Nos démocraties sont suffisamment complexes
que pour nous figer sur ce principe réducteur de majorité. Je ne parlerai pas de la réthorique fumeuse de l'ouverture
à l'opposition chère à Sarko mais plus généralement de toutes les dérogations
mises en œuvre pour permettre à chacun de bien vivre et notamment dans l'attention faite
aux minorités. Notre éthique historique basée sur l'universalité tient à se
préoccuper des différentes franges de la population (dans ses différences
ethniques, sexuées, sexuelles) et à adapter son fonctionnement interne afin de
promouvoir une meilleure équité et une meilleure égalité de chance.
La loi sur la parité est un exemple de la volonté de déroger au
processus électoral classique en forçant les partis à introduire dans leur
liste une égalité entre hommes et femmes. Il se dégage aussi de plus en plus
l'idée de veiller à mieux représenter l'électorat d'origine étrangère par
l'accueil sur les listes d'un plus grand nombre de candidats issus d'Afrique
noire ou du Maghreb.
Parfois, c'est au sein même de la complexité institutionnelle d'un pays que des
entorses au fonctionnement classique sont établies. En Belgique, une loi
fédérale doit être ordinairement votée par une majorité dans les deux
communautés du pays, un critère se détournant de la loi du nombre favorable à
la population flamande qui représente 60% des électeurs (à Bruxelles, malgré
que l'immense majorité de la population soit francophone et les flamands ne
constituent que 10 à 15% des citoyens, un même dispositif existe). Les
flamands, en décidant de rompre le compromis institutionnel en imposant leur
voix majoritaires à une proposition de loi, ont repris cette idée surannée que
la majorité est de facto l'élément prépondérant pour avaliser la nature
démocratique de leur coup de force.
En France, cette même réthorique est utilisée par Sarkozy. Elu sur un
programme clair (en rupture avec son prédécesseur qui a rarement mis le sien en
œuvre), il détiendrait ainsi la légitimité pour appliquer toutes les réformes
qu'il souhaite. Le principe de démocratie représentative permet bien sûr au
candidat élu d’édicter les lois qui lui semblent utiles en regard du mandat
reçu mais soutenir que ce vote lui donne une légitimité sur tous les sujets s’avère
à tout le moins un raccourci. Si tel était le cas et si le président devait
décidait à un moment donné de ne pas appliquer une idée formulée lors de sa
campagne, devrait-il alors démissionner? Il va de soi que l'exercice du pouvoir
tient compte d'une série de paramètres, notamment le contexte politique et
social dans lequel se déroule le débat sur une proposition de loi.
L'affirmation de Sarko se révèle idéologique, en visant à passer en force sans
négocier, sans chercher le consensus social. Au fonds des choses, Sarko
s'appuie sur un autre indicateur de majorité, celui fourni par les sondages. L'approbation
apparente de la population à une loi mettant fin aux régimes spéciaux lui
donnerait la légitimité pour promulguer la loi et a contrario rendrait
illégitime la grève menée par les fonctionnaires, notamment au regard des
dommages générés vis-à-vis de la population, usagers de transports en commun, celle-là
même qui ne soutient pas la grève dans les sondages.
On voit où pourrait mener ce genre de processus basé sur la majorité
triomphante. Tout mouvement non soutenu par la population (par sondage le plus
souvent) n'aurait aucune valeur légitime. C'est évidemment le meilleur moyen de
casser toute forme de contestation sociale en opposant les gens entre eux, en
exaltant l'intérêt individuel au détriment de la compréhension du problème
global (par empathie et solidarité).
A cette culture de la majorité, j’opposerais le droit pour les minorités
de faire entendre leurs voix pour défendre leurs droits. Partir de la défense
des minorités comme élément central de toute action politique ne peut être
considéré comme un processus anti-démocratique, il participe au contraire clairement
à son essence. Notre modèle politique s'appuie en effet sur le principe que tous les hommes sont égaux en dignité et en droit et que tous les
autres
droits et libertés découlent de cette valeur d’universalité.
La question du conflit dans les universités relève de
la même idée bien que la situation soit plus délicate. L'organisation du
processus démocratique au sein de la vie étudiante est moins aboutie que dans
le cadre de la vie active (avec la structure syndicale) même s'il existe des
mouvements organisés d'étudiants et le recours à des assemblées générales pour
décider de la suite des mouvements.
Là aussi, il a été affirmé par la bouche de F. Fillon que la
contestation à la loi Pécresse était minoritaire au sein des étudiants, et donc
en soi illégitime. Le Premier Ministre ignore volontairement la réalité de tout
mouvement social : celui-ci doit se faire connaître, trouver des moyens forts
pour expliciter au plus grand nombre son point de vue. Il faut le plus
généralement des semaines pour constituer une unité large de contestation. Face
à un pouvoir disposant de l'autorité (un aspect à ne pas négliger) et du relais
médiatique, il s'agit d'incarner un contre-pouvoir puissant et seules des
actions d'envergure et coups de poing permettent d'y parvenir. Dénier ce droit,
c'est perdre à jamais la capacité citoyenne de réaction face au pouvoir
politique et menacer alors la démocratie. Car elle mènera forcément à ce que la
loi du plus fort, du plus riche ne domine à jamais (et ce qui vaut pour les
salariés, fonctionnaires ou autres citoyens vaut aussi pour les étudiants qui
peuvent exprimer des opinions qui dépassent d'ailleurs leurs propres situations
et les autorisent à rejoindre des mouvements plus globaux qui les concerneront
tôt ou tard). La volonté de Fillon de dévaloriser le mouvement au nom du fait
qu'il serait minoritaire témoigne d'une négation du principe de mouvement de
contestation sociale et c'est peut-être même plus grave que la question même de
l’application de la loi.
Signalons que dans toute lutte de pouvoir, l'équilibre (ici entre droit de
contestation par des actions symboliques fortes et liberté d'aller aux cours)
est difficile à atteindre entre toutes les parties. Les seconds doivent pouvoir
entrer dans le jeu et il leur suffit d'aller voter aux AG pour marquer leur
opposition au blocage.
En conclusion (et celle-ci s'applique spécialement aux dominants), décider ou justifier ses
actions en ayant recours au concept mathématique de majorité comme légitimité
démocratique me paraît mener a contrario à un affadissement de la démocratie et
des principes qui vont avec dans notre tradition universaliste: favoriser le
bien-être de tous. S'écarter de ces fondements pour ne promouvoir que la vision
la plus basique de la notion de démocratie, le vote majoritaire, conduit à
terme à l'inertie d'une société et donc à la fin de cette démocratie, qui exige
d’être sans cesse en mouvement face aux inégalités et injustices inévitables de
toute société libérale.
13 novembre 2007
Le souvenir enfoui
Comment
ne pas s'extasier devant le fonctionnement tout à la fois complexe et déroutant
de la mémoire humaine? Celle-ci, pour résumer les choses, accumule les
souvenirs qu'elle classe ensuite par ordre d'importance. Elle recycle les plus
probants, en les retravaillant le plus souvent, et les conserve dans sa
"mémoire vive". Les autres, jugés plus facultatifs, sont évacués.
L'effacement peut s'avérer définitif (rien qu'en ouvrant les yeux, nous
observons et repérons un tas d'informations sans intérêt qui sont abandonnées
immédiatement), bien qu'il semble que tout ne soit pas forcément perdu à jamais
(l'hypnose est parfois requise pour tenter de raviver certains souvenirs, même
très longtemps après, dans des affaires criminelles; pas mal de films récents
axent d'ailleurs leur trame dramatique sur la révélation tardive du point de
détail décisif à l'énigme). Mais nous stockons également de nombreux souvenirs
écartés temporairement et ranimés par la réactivation de certains signaux
précédemment enregistrés. Quand ce genre de processus se met en œuvre dans sa propre vie, cette vérité empirique se révèle
des plus troublantes.
Samedi
dernier, à la recherche d'un nouvel ordinateur, je parcours le rayon
informatique d'un grand magasin pinaultien. De nombreuses personnes ont rallié l'endroit pour le
même objectif. En ordre dispersé, nous faisons la file derrière l'un ou l'autre
commercial afin d'obtenir le judicieux conseil. Mon tour arrive enfin. Je pose
quelques questions précises à mon vis-à-vis, sans doute un peu plus âgé que
moi, perdant ça et là quelques cheveux et arborant d'importants favoris. Déjà
convaincu avant de me rendre sur place, je me décide à acheter le modèle repéré
et me rends à la caisse avec mon vendeur afin qu'il me délivre le bon d'achat.
Face à lui, je suis saisi par d'étranges détails. Ce nez crochu proéminent, ce
menton, la forme prise par sa bouche quand il parle, tous ces détails me
paraissent bizarrement familiers et impriment en moi une ébauche de souvenirs
confus. J'aperçois son nom affiché sur l'écran de son ordinateur. Il ne produit
pas de révélation mais au fil des secondes, sa consonance polonaise (?) tend
tout de même à confirmer mon impression. Je l'observe une nouvelle fois.
L'image d'une autre personne revue encore assez récemment se profile à mes
yeux. Peut-être ne ferais-je qu'une association de certains traits physiques.
Je demeure cependant convaincu qu'il s'agit de lui.
Les
faits remontent à cette fameuse année où j'avais quitté le confort douillet de
la maison familiale pour rejoindre un sport-études basket et l'internat (http://morrissey.canalblog.com/archives/2004/11/10/985913.html).
J'avais alors 15 ans et la vie en communauté m'avait paru un supplice. La
plupart des étudiants de mon âge avaient été envoyés en internat en raison d'un
manque de discipline et leur côté extraverti s'accommodait mal avec ma timidité
et mon effacement. Il y avait bien F., ce garçon avec qui j'avais développé des
rapports ambivalents. Une image de "looser" devait sans doute lui
coller à la peau: pas très beau, plutôt rondouillard, assez capricieux, le
genre de personne dont la fréquentation semble devoir nuire à sa propre image.
Soucieux de me valoriser en fonction de mes relations, je me retrouvais plus
dans le physique avenant et la réussite scolaire de quelques camarades de
classe qui rejoignaient cependant leurs parents en soirée. Après la classe, ils
ne retrouvaient pas la cour, cette salle d'études, ce réfectoire et cette
petite maisonnée où logeaient les internes. Je me reportais dès lors vers des
personnes avec qui je n'aurais rien partagé sans cette vie en communauté
imposée et F. constituait un de mes premiers refuges. Il manifestait une
certaine sensibilité qui me rapprochait indéniablement de lui. Ses propos
traduisaient souvent une colère
intérieure, qu'il dirigeait le plus souvent vers sa mère, cette
"pute" qui l'avait abandonné. Son éducation avait été confiée à ses
grands-parents qui ne pouvaient toutefois l'assumer au quotidien. Son
désoeuvrement, sa rage parfois difficilement contenue ne pouvaient que créer
des étincelles avec mon caractère bien trempé derrière ma timidité.
En fin de premier semestre, nous nous disputâmes pour je ne sais quelle raison
et nos rapports devinrent plus lâches ensuite. Il m'apprit néanmoins qu'il
avait revu sa mère. Il semblait transporté de joie. Toutes les insanités
proférées auparavant s'étaient effacées dans l'euphorie de cette annonce, seul
subsistait la perspective joyeuse de la rejoindre. A la rentrée de janvier, il
quitta l'internat et je le perdis de vue.
18 ans
plus tard, les mêmes traits de visage se dessinent devant moi, avantageusement
atténués par la maturité physique de ses 33 ans. Je suis surpris par la douceur
que dégage son élocution. Son attitude générale dévoile un caractère apaisé
bien qu'un peu dispersé, distrait face aux nouvelles informations communiquées
par son responsable et qu'il doit pêcher chez un collègue.
Je ne
peux me départir de l'envie de vérifier la justesse de mon hypothèse. Je
m'excuse auprès de lui du côté un peu saugrenu de mon approche avant de lui
expliquer que sa tête me dit quelque chose. N'osant pas vraiment me lancer, je
lui demande s'il est de Bruxelles. Sa réponse négative et la révélation de son
origine montoise m'incite à aller plus loin. Je lui évoque le collège où nous
nous serions côtoyés. Il confirme l'avoir fréquenté. Il ne se rappelle pas de
moi physiquement mais mon nom produit en lui une vague résonance. Je le sens un
peu sous la défensive, quelque peu mal à l'aise - comme moi sans doute. Bien
sûr, la foule dans un magasin, un samedi de surcroît, ne permet pas à un
vendeur de pouvoir prolonger une discussion. Mais je perçois en lui comme une
gêne, je devine que son passé ne lui a guère laissé de bons souvenirs et qu'il
s'en tient à distance. Je ne lui poserai pas la question qui me brûle la langue,
l'évolution de la relation avec sa mère qui secouait alors son existence. Je
respecterai sa discrétion, content déjà d'avoir pu confirmer ma supposition.
Il est tout de même étonnant que le rappel physique de souvenirs (que je ne peux même pas considérer comme heureux) génère le plus souvent du plaisir. Je doute que l'on tire seulement satisfaction de la vigueur de la mémoire (au-delà du simple étonnement)? Sans en faire l'apologie, ce rapprochement concret avec le passé joue probablement comme un dilatateur temporel, contribue - certainement dans mon cas - à la réconciliation entre les époques et tend à effacer l'effrayant sentiment funéraire qu'induit tout souvenir nous reliant à des personnes au destin inconnu. Les savoir en vie, les rencontrer unifie en quelque sorte notre existence, nous donne l'illusion de créer du sens. Comme si nous allions finir par tous nous retrouver un jour. Ici-bas ou quelque part ailleurs.
05 novembre 2007
Le romantisme et moi
Le chat
sur internet ou comment conjurer l’ennui du moment. On s’échange des banalités,
on écoute le dernier état d’âme de notre vis-à-vis virtuel. Et soudain surgit
parfois une discussion épique à l’instar de celle vécue il y a quelques jours.
Arrivé
par je ne sais quel biais sur mon pc, mon jeune interlocuteur de 21 ans engage
la conversation en mentionnant sa rencontre avec de jeunes gays qui ne pensent
qu'à baiser avant de m’expliquer le décalage éprouvé avec sa propre vision. En
couple depuis 1 an, il n'imagine pas d’autre configuration que la fidélité à
son copain. Ce sujet suscite mon intérêt et une réaction immédiate. Je ne peux
m'empêcher de considérer que le romantisme (tel qu'il le vit) induit un déficit
de réflexion, voire un danger pour soi-même.
Conditionnés
par notre culture religieuse, les médias et le marketing racoleur, nous vivons
sous la force dominante d'une vision idéologique de l'amour pour le moins
édulcorée, sous la coupe d'un modèle normatif qui ne souffre d'aucune
contestation quant à son idéal. La réalité se révèle ensuite beaucoup plus
complexe pour nos pauvres âmes en peine. Très souvent, et chez les gays
particulièrement, l'exclusivité affective et/ou sexuelle finit par voler en
éclat au fil des années (victime entre autre chose de l'effacement du désir au
sein du couple).
Ne pas s'en rendre compte et considérer théoriquement l'infidélité comme un
comportement anormal expose à mon sens celui qui l'affirme à de graves
désillusions. Il faut pouvoir déconstruire les préjugés hérités de notre
éducation pour appréhender les vérités protéiformes de l’union entre deux
êtres, s'ouvrir aux autres conceptions - une manière de s'éveiller à la
compréhension des autres et acquérir une liberté de pensée à la fois tranquille
et enrichissante - pour prendre ensuite l'option qui nous agrée le mieux.
J'ai
donc décidé d’adopter à l’encontre de mon partenaire de chat un rôle de
provocateur afin de mesurer l'état de sa réflexion sur le sujet. Une posture
qui m’a amené à le traiter de réac face à certaines de ses réactions, du
genre "je peux avoir des envies mais je sais me contrôler en tant qu'être
humain". Le fonds de cette réflexion sous-tendait une supériorité du
contrôle de l'esprit sur le bien-être du corps, un raccourci qui a souvent
accompagné le discours religieux.
Il s'est ensuite empêtré dans d'autres considérations sémantiques douteuses qui
ne reflétaient sans doute pas sa vision profonde du monde qui l'entourait (sa
bonhomie me paraissait réelle) mais que je ne pouvais m'empêcher de relever.
Ainsi considérait-il "lamentable" de céder à l'infidélité, ajoutant
qu'il ne voulait pas juger et si tel était le cas, l’appréciation portait sur le comportement et non sur la
personne. Là aussi son discours rejoignait l'approche doctrinaire religieuse :
ne dit-on pas au sein de l’église catholique que l'on ne condamne pas le gay
mais le comportement homosexuel? Argument spécieux quand il s'agit d'une
dimension aussi fondamentale de l'identité que ses préférences sexuelles. J'ai
évoqué - avec une dose de malhonnêteté évidente - le sentiment d'agression induit
par ses propos, dans mon rôle de chantre idéologique d'une potentielle vie libertine
(que je peine par ailleurs à mettre en œuvre mais c’est une autre question).
J'ai
conclu ma diatribe en évoquant son immaturité, ce qui n'était sans doute pas
faux (il n'a probablement pas atteint le stade ultime de sa réflexion, ni été
confronté à cette problématique - le sera-t-il un jour?) mais aussi
insupportablement paternaliste (les jeunes y réagissent de manière ambiguë, détestant
une telle attitude mais conservant dans le même temps une irrésistible attraction
pour ce qui paraît encore les dépasser - n'a-t-il d'ailleurs pas trouvé la
conversation intéressante?).
Mon
discours cachait peut-être mal une forme d'aigreur. Ma condamnation du
romantisme, aussi justifiée intellectuellement soit-elle, s'est nourrie sans
aucun doute de la désillusion rencontrée lors de mes débuts amoureux alors que
la foi, vierge de toute (més)aventure, me tenait alors lieu d'espoir.
Ai-je
vraiment le droit de chercher à dénaturer une vision romantique idéale à
laquelle des gens croient fermement?
Bien
que rare soit sa matérialisation réussie, elle se produit encore ça et là et il
serait malheureux de pourfendre ceux qui peuvent le vivre en toute sincérité
(certes souvent avec les œillères qui vont avec). Ne vit-on d'ailleurs pas tous avec nos chimères- même après les échecs -
pour garder le cap de nos existences?
Mon
innocence perdue (travestie en posture protectrice raisonnable) doit-elle
altérer l'espoir de pureté - ne serait-ce que momentanée - d'une communion
entre deux âmes, deux corps?
29 octobre 2007
J'ai enfin vu Brokeback Mountain
C'est
l'un des nombreux paradoxes qui traversent toute vie : le cinéma exerce
sur moi une fascination inversement proportionnelle à ma fréquentation des
salles obscures. Cette constatation révèle sans doute certaines vérités sur
moi-même. Au delà de la non maîtrise de l'environnement extérieur (une salle
trop chaude ou trop froide, l'inconfort éventuel des sièges ou encore le bruit
de pop-corn du voisin), je dois concéder une impatience qui s'accommode mal
d'horaires prédéterminés et de l'impossibilité de pouvoir suspendre le temps
lors de mes moments de distraction trop nombreux. Sans signifier mon point de
vue sur le film, je consulte régulièrement le temps écoulé depuis le début d'un
film (et donc celui qui reste à venir, comme s'il me tardait de passer à autre
chose quand bien même je prendrais plaisir à le voir). Je suis en quelque sorte
victime d'une réalité que je pourrais dénoncer par ailleurs : l'asservissement
à la consommation rapide et aux séquences de hobbys plus courtes et la
difficile concession à la lenteur permettant de prendre un recul bienvenu. J'en
suis conscient et je me bats contre cette nature qui colle si bien à ma
génération influencée par la jouissance immédiate (qu'internet prolonge
indiscutablement).
A ce
titre, le succès prodigieux des séries (auquel je succombe souvent) ne doit
guère étonner. Certes, la qualité est désormais au rendez-vous et certaines
séries déploient une évidente puissance formelle ou narrative (telle qu'elle
peuvent prétendre aux titres d'œuvre). Mais plus commercialement
parlant, ne tirent-elles pas avantage de la durée courte des épisodes et de la
présence de personnages récurrents (qui dispense de s'identifier à de nouvelles
figures) pour devenir le standard paresseux de consommation cinématographique.
Bien sûr, pour beaucoup de gens, cela reste une distraction mais le triomphe
des séries ne rend-il pas encore plus difficile la plongée dans des formats
plus longs et plus audacieux ? Si je peux encore m'expliquer l'attraction pour
une série habilement construite comme 24, comment ne pas voir dans
Prison Break par exemple la concession à de la pure distraction, tirée
d'ailleurs en longueur et accaparant de nombreuses soirées, au détriment
forcément d'autres choses. Nous sommes dans une société d'abondance de tout (de
loisirs comme de blogs) et notre choix imprime notre option face à la gestion
de cet univers d'hyper-offre.
C'est
peut-être d'ailleurs cette prise de conscience qui génère une angoisse chez moi
: celle de ne pas pouvoir profiter de toutes les opportunités, de forcément
gâcher quelque chose en n'y prenant pas part. Cette inflation réclame des choix
sereins, sans regret et quiconque n'y parvient pas en souffre.
La raison a cependant ses vertus en tentant, dans la mesure du possible, de
recadrer son esprit dans un champ idéologique idéal qui lui corresponde.
J'essaie ainsi de réintroduire davantage d'art, de point de vue, de sens en
imposant par exemple le long métrage au cœur de mes soirées.
Avec
décalage, je découvre en DVD les films qui ont parfois fait l'actualité au
cours des derniers mois, voire des années auparavant. Avec ce délai, je perds
une matière pour participer au débat public mais je peux également poser un
avis dégagé du contexte médiatique. A tête reposée, j'ai pu me faire une idée
de certains films qui avaient déclenché polémique ou avis contrastés (je n'ai
ainsi toujours pas compris la quasi-unanimité qui a entouré l'indigent Amélie
Poulain). Récemment, L. et moi avons regardé Brokeback Mountain, dont nous
avions repoussé la vision de peur de découvrir un film trop sentimental
fleur-bleu. Il a au contraire emporté toutes mes réticences.
Je suis
étonné de la présentation qui fut faite du film. J'avais souvent entendu parler
d'une histoire d'amour universelle, plus accessoirement homo, d'un film sans
"propagande" (sic). Brokeback Mountain est pourtant bel et bien un
film politique qui dénonce, avec tact certes, la force paralysante des
valeurs morales des sociétés conservatrices face à l'homosexualité (cette
histoire singulière, dans les magnifiques décors montagneux du Wyoming, est
transposable à bien d'autres lieux encore de nos jours). Il réussit à nous
prendre les tripes devant ces trajectoires gâchées. La véritable réussite du
film réside à mon sens dans cette approche déchirante des effets du temps. Les
rencontres périodiques des deux protagonistes traduisent la lente déchéance
d'une vie quotidienne qui ne répond pas à leurs attentes et finit par altérer
le plaisir des retrouvailles. La légèreté des premiers moments semble laisser
la place à des moments, qui sont certes des bouffées d'oxygène, mais qui
apparaissent figés, dans une pâle reconstitution des instants initiaux. Ang Lee
semble nous rappeler que l'amour se décline sous deux aspects: le fonds (une
fois que l'on aime quelqu'un fortement, ce sentiment est en quelque sorte
éternel) et la forme (la vigueur d'un amour doit s'entretenir pour pouvoir le
vivre en pratique). Et finalement seul le second appartient véritablement à la
vie (le premier étant de l'ordre du transcendantal).
Dans le
noir de la pièce, L. et moi nous sommes rapprochés à l'issue du film. Il y
avait ce sentiment de déchirement face à la perte de l'être aimé qui demeure à
chaque fois émouvant et transposable (l'universalité se trouve là sans doute)
mais aussi la volonté de conjurer l'histoire du film. Personne ne peut bien
heureusement nous empêcher de vivre notre union. Si ce n'est nous et
l'incertitude de nos parcours individuels qui plane au sein du couple,
peut-être de manière plus aigüe en ce moment. Lorsqu'on ne se forge pas un
avenir individuel précis (comme c'est le cas pour nous deux, sur le plan
professionnel et à propos de notre environnement géographique et social), on
rend de facto les fondations du couple plus mouvantes. Loins de ces enjeux,
Ellis et Jack peuvent alors nous servir à ouvrir ces yeux-là.
Ps: des deux acteurs du film, je n'avais retenu que le nom de Jake Gyllenhaal dans le brouhaha médiatique. Suis-je le seul à préférer Heath Ledger?
23 octobre 2007
Billet octobre
Le
retentissement de l’affaire Cantat ne semble pas s’essouffler avec le temps. La
blogosphère a réagi de toute part à l'occasion de la libération conditionnelle
du chanteur la semaine passée, souvent d’ailleurs de manière hostile.
Il est pourtant apparu clairement que Bertrand Cantat avait été traité comme un
détenu normal, remplissant les critères pour bénéficier de cette sortie
anticipée. Il aurait été injuste que la médiatisation extrême de cette histoire
influence un juge au nom de l'exemple de la lutte contre la violence faite aux
femmes.
Quant à ceux qui prétendent qu'il n'aurait pas dû faire appel à cette requête,
j'imagine qu'ils conçoivent le masochisme comme une pratique éthique idéale
pour expier leurs fautes. Oublient-ils par ailleurs que rien ne viendra sans
doute enlever à B. Cantat le poids de la responsabilité d'avoir ôté la vie de
quelqu'un (a fortiori la personne qu'on aime)?
La
réflexion la plus intéressante à mon sens porte sur l'avenir de B. Cantat. Je
ne vais pas spéculer sur la manière précise dont il réintégrera (peut-être) la
vie active et publique mais je me demande dans quelle mesure il pourra
redevenir un artiste exposant sa vision du monde aux autres et incarner cette
balise comme par le passé en tant que leader charismatique d'un des plus grands
groupes de rock français. Pourra-t-il encore, aux yeux de la société actuelle,
légitimement représenter une opinion publique, endosser le rôle de figure
morale après avoir fauté ? Le laissera-t-on exprimer autre chose que des
considérations d'ordre purement psychologique, intimiste et porter un avis sur
le monde et tous les sujets "politiques" qui tournent autour? Un
homme condamné perd-il automatiquement tout droit d'affirmer une opinion
morale, voire de servir de guide sur toute une série de sujets? En lui déniant
ce droit, ne lui ferait-on pas encourir une double peine?
Dans un
domaine il est vrai bien spécifique (la gestion officielle du bien commun), une
même question se pose dans le champ de l'éthique politique: après une
condamnation, un politicien peut-il encore se présenter devant des électeurs?
Au delà de la peine judiciaire qui détermine la durée d’une éventuelle
interdiction, certains partisans d'une éthique irréprochable en politique
estiment que cette privation devrait valoir à vie tandis que d'autres
différencient leur appréciation en fonction des délits commis (une affaire
purement privée ne créerait ainsi pas une incapacité morale à pouvoir conduire
une action publique).
Au
fonds, dans l’affaire Cantat, la véritable interrogation tapie derrière tout ce
débat revient peut-être à ceci : accepte-t-on aujourd'hui la faillibilité de
l'être humain?
Dans
toutes les strates de la société semble se renforcer l'intransigeance quant à
la capacité de l'homme à affronter son existence. L'individualisme ambiant
s'accompagne d'un déficit d'empathie manifeste. Certes, la population est
encore capable d’envolées altruistes ponctuelles à l'occasion de grandes
manifestations, principalement quand l'homme se retrouve démuni et sans prise
face à des éléments externes qui lui sont imposés : la maladie, l'handicap ou
plus généralement la position de victime (de plus en plus médiatisée et placée
au centre du débat public, jusqu'à voir les usurpations se multiplier pour
bénéficier de l'attention offerte à celle-ci). Dans bon nombre d'autres
matières, rien n'est pardonné à l'être humain. S'il ne trouve pas de travail,
c'est qu'il le veut bien (peu importe les conditions sociales ou psychologiques
dans lesquelles l'individu peut se trouver). S'il commet un délit, la punition
doit être maximale (renforcement du volet répression de la criminalité avec
l'instauration de peines planchers et incompressibles,...). La plupart des pays
n’autorise toujours pas à un individu de choisir l'heure de sa mort malgré la souffrance
d'une maladie incurable.
Plus
que jamais aujourd'hui, on attend de l'être humain qu'il soit vertueux,
infaillible dans l'accomplissement de sa vie professionnelle et privée. La
frontière entre le bourreau et la victime se densifie tous les jours davantage
alors que nous traversons en permanence ces deux états (un peu comme dans le
jeu de l'affaire « clearstream » en France).
Pour
ma part, sans chercher à les excuser, je pense qu'il faut en permanence établir
une différenciation des actes commis - comme la justice tend d'ailleurs à le
faire. Un comportement malsain adopté régulièrement et de manière pleinement
consciente me paraît plus grave qu'une réaction impulsive aussi atroce
soit-elle. L'emportement exceptionnel, qui peut atteindre un être humain dans
des conditions spécifiques (notamment un déphasage émotionnel important), ne
révèle pas de facto la nature profonde d'un individu.
Je ne sais pas quel chemin empruntera Bertrand Cantat à l'avenir mais je suis
d'ores et déjà curieux de l'espace de parole qui lui sera laissé.





