Mo's blog

Des choses à dire...

17 janvier 2006

Du bobsleigh en hiver

"Je le vois bien, tu es sur la mauvais pente", me dit-il.
Je suis surpris qu'il ait détecté cette inflexion. Même si elle est visible, L. a toujours eu tendance à se voiler la face à ce niveau. Sa remarque est un encouragement à me reprendre en main, pour une bonne part dans son propre intérêt. 
"Mais ça fait 15 jours que je plonge", dois-je lui concéder.
La pente n'est pas très raide mais savonneuse. Je cherche un appui pour freiner la chute mais je lâche rapidement prise, préférant me laisser emporter confortablement par l'élan plutôt que de m'accrocher vainement contre vents et marées. Je me réfugie dans une posture qui m'évite les désillusions d'une vie "vécue à la normale". Certes, je mets au point quelques tentatives de redressement mais la montée en neige ne s'opère pas si facilement.

Après la soirée de vendredi, le samedi n'apporte guère d'eau au moulin de ma reconstruction. Ma seule sortie de la journée se solde même par un échec: un film qui ne me plaît pas et une détestable impression de ne pas pouvoir exister à l'extérieur, l'envie de fuir, de rester dans mon monde.

Dimanche, je veux me donner une nouvelle impulsion. Je suis satisfait de m'être enfin vraiment reposé en dormant 10 heures d'affilée. J'accusais un réel déficit dans ce domaine. Je refais quelques exercices physiques, que j'avais un peu délaissés ces derniers temps. J'utilise même un masque anti-fatigue pour redonner un peu d'éclat à mon visage. L'après-midi, je me rends à un goûter chez un ami avec le nouveau pull que j'ai acheté aux soldes. J’y passe un agréable moment. Nous jouons à Pyramide, je me débrouille plutôt bien. On me complimente sur ma nouvelle acquisition. Je me sens mieux.

Le lendemain, je me lève avec la gueule de bois: fatigue (mais où sont donc passées les heures de réserve acquises la nuit auparavant?), une toux tenace, des craintes d’ordre dentaire et le poids d'une nouvelle semaine de travail avec son lot de responsabilités supplémentaires suite au départ d'un de mes collègues. J'ai bien reçu quelques bonnes nouvelles lors de mon évaluation mais elles ne compensent en rien un sentiment d'étouffement.

En fin de journée, je n'ai pas la volonté d’accompagner L. à la piscine. A son retour, il ramène avec lui un de nos amis. Je suis content de le revoir après le doute récent à son propos. Ils m'expliquent qu'ils ont vu un super beau mec là-bas, le gars n'hésitait pas à les regarder. Ils en rigolent.
Je me sens blessé par ces simples évocations. L. séduit alors que je ne m'en sens pas du tout capable en ce moment, il consolide une amitié au sein de laquelle j'ai l'impression de tenir la chandelle. Je referme immédiatement la coquille et m’éloigne de leur discussion. Je cause peut-être certains dommages à cette relation d'amitié mais je ne fais que me défendre avec les moyens actuellement à ma disposition. La solitude comme muraille contre les déceptions et attaques de la vie sociale. Je retrouve même dans mon comportement des pointes de réflexe masochiste qui me poussent à accepter de me faire du tort avec un malin plaisir.

Je prends conscience que je pourrais m'en sortir plus aisément en tant que célibataire. Avec L., je me fixe un point de comparaison face auquel je trouve un élément de dépréciation personnel permanent: le voir séduire, entretenir des amitiés, être flamboyant sont autant de fêlures internes.
Point de conclusion hâtive toutefois. La réponse est en moi. La seule solution acceptable en ce moment est de me mettre à distance pour ne pas jouer dans le même registre que lui. Me mettre en retrait, expérimenter les vertus de la patience (en veillant à ne pas trop me rapprocher du gouffre) avant le retour des beaux jours. Ceux où la conscience de ma propre estime réapparaîtra et rejaillira sur mon comportement. Ceux où par magie le contact interpersonnel ne sera plus un malaise à retardement mais bien une source d'épanouissement. Ceux annonçant le printemps peut-être…

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10 janvier 2006

Intérieur

Parmi les défis d’une vie de couple, celui de parvenir à préserver son individualité propre – principalement aux yeux des autres - s’avère sans doute le plus difficile à relever. A fortiori au sein d’un couple fusionnel et dont le partenaire affiche une personnalité séductrice, dévorant les relations sociales comme un lion face à sa proie.

Bien des frustrations m’ont accompagné lors des premiers soubresauts de ma relation avec L.

Le temps a permis d’atténuer les désagréments initiaux sans pour autant régler la question. Laquelle déborde bien entendu le cadre du couple pour rejoindre la nature des complexes humains : la difficulté à transmettre une image publique de soi à sa convenance, le manque récurrent de confiance en son être intérieur ou son physique.

Une enveloppe charnelle qui dans une période faste d’appréciation de soi, joue un rôle de catalyseur de bien-être, se transforme, une fois le doute réapparu, en ennemi intime capable de miner tout épanouissement.

Je déteste la pâleur de mon visage émacié en hiver, ses traits qui semblent trahir à la face du monde un désarroi intérieur et j’envie cette peau mate aux invitations torrides.

Je marche, je danse dans un corps déglingué que l’harmonie a lâchement abandonné. Pourrais-je encore atteindre la poésie de la démarche aérienne de ce garçon?

Pourquoi mes vêtements ne forment-il pas une deuxième peau comme sur lui?

J’ai souffert et souffre encore lorsqu’un garçon regarde davantage L., le reconnaît en premier en rue ou en boîte ou parvient à nouer un contact plus intime, plus spontané avec lui. Pourquoi ne m’appelles-tu pas moi aussi ?

Quand la frustration de ne pouvoir donner la pleine mesure de mon être physique ou spirituel fait jour, je me réfugie, soulagé, dans mon blog, cet endroit où je n’ai pas à craindre mon apparence, à l’abri du monde extérieur et de ses attaques récurrentes bien que souvent non intentionnelles.

Dans ces moments de retraite intérieure, l’écriture se révèle ma religion, elle sauve mon âme, mes états d’âme, elle rend certaines épreuves moins vaines. Par des mots, mon existence prend sens. Je dévoile ma seule et véritable identité, authentique, à prendre ou à laisser. J’adresse ma part de sentimentalité cachée à un autre, inconnu. Je suis cet anonyme qui affiche une image pixelisée, la mienne par honnêteté, mais dont je me débarrasserais volontiers.

Certes je suis virtuel mais j’existe. Je suis virtuel mais je m’offre nu, sans artifice.

Quand la vieillesse flétrit nos corps et la mort la décompose, dans ce mouvement irréversible vers la dématérialisation, l’être n’a d’autre choix que de se recroqueviller vers un dernier rempart, sa part intérieure, celle ici partagée depuis quelques temps et pour quelques temps encore, avant d’elle-même se tarir au gré des sentiments fanés d’une vie qui ne vaudra plus la peine d’être racontée ou ne pourra plus l’être car elle aura simplement disparu.

Il subsistera alors juste la trace invisible d’avoir frôlé à l’une ou l’autre occasion quelques âmes sensibles.

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13 décembre 2005

Amitié (3): Amitié-intrusion

Les amitiés s’ébauchent parfois au moment où on s’y attend le moins.
Lorsque j’étais au plus bas (http://morrissey.canalblog.com/archives/2004/12/29/980751.html ), elle a surgi de nulle part. Elle est venue imposer sa présence, rompre mon détachement, briser ma solitude. Elle a suscité réactions et réanimé un sentiment d’altruisme.
Elle m’a bousculé pour nourrir des sentiments réciproques et plus tard pour les réveiller, avec des « Tu ne me considères pas » émouvants d’authenticité.
La diversion que cette intrusion provoque au sein d’un moi perturbé ne peut laisser indifférent et y dépose une trace indélébile. Celle d’une amitié réelle, quand bien même nos vies, nos préoccupations puissent diverger.

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11 décembre 2005

Amitié (2): Amitié et incompréhensions

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Grâce à la vie à deux et plus spécialement aux initiatives de rencontres de L. (mon antithèse avec son souci d'entretenir ses amitiés en permanence et son besoin vital du contact à l’autre), j’ai découvert la socialisation. J’ai développé avec lui un tissu de relations à la fois solide et mouvant, duquel j’ai retiré un certaine satisfaction tout en regrettant une forme d’inaboutissement.

Quelques fois, le contexte restrictif du partage commun de l’amitié avec L. a pu créer des barrières dans l’amorce de certaines relations et freiné, voire empêché l’émergence d’amitié profonde.

Trop souvent, je me suis gardé de donner de mes nouvelles et d’en prendre auprès de ceux que j’appelais (parfois par défaut) amis, me réfugiant vers le passeur d’informations que représente L. ou trop à l’écoute de mes propres problèmes - dans un repli égocentrique confortable bien que souvent nécessaire. Cette mise à distance et la tendance culpabilisante que j’éprouve par ricochet m’ont fait douter de mériter mes quelques amis.

Régulièrement, je me suis senti gagné par l’ennui en leur compagnie (les compromis de la vie de couple ne permettent pas toujours de choisir le moment opportun de l’échange).  Plutôt avare en effort de représentation et délesté de la vertu de la patience, j’ai adopté une position de retrait, attitude peu prisée parmi les modes d’expression modernes.

A maintes reprises, j’ai espéré que l’on ne considère pas mon isolement, mes silences comme une défiance concrète envers l’autre, mais bien comme une part d’intériorité à prendre comme telle. Que l’on dépasse les apparences pour appréhender la personne dans sa totalité, en ce compris sa forme souterraine et pas seulement la partie immergée qui communique tant bien que mal. Un certain manque de confiance en soi peut naître d’une incapacité à être apprécié dans son être quotidien.

Toujours, je me suis demandé pourquoi l’amitié s’avérait si compliquée pour moi…

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08 décembre 2005

Amitié (1): Amitié Vs Solitude

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Souvent, par le passé, j'ai craint tout intérêt que pouvait me manifester quelqu'un de mon âge. Je ne pouvais détacher le moment présent de la suite qui lui serait éventuellement réservée. Mon esprit ignorait le plaisir de l’échange simple et convivial en se laissant envahir par l’angoisse de décevoir, de ne pas être à la hauteur et, plus pernicieux encore, de ne pas pouvoir répondre à « l’investissement » que l’autre me consacrait. Je me révélais incapable d’articuler ma nature solitaire et mon désir d’amitié de sorte que je sacrifiais ce dernier.

J’entassais mes doutes, mes interrogations, mes sentiments d’enfant dans un écrin intérieur, souvent inaccessible.  Je vivais au sein d’un environnement familial riche en attention et affection, qui me préserva longtemps de l’isolement. Les premières traces de solitude ne s’imprimèrent en moi qu’à l’adolescence, sans doute après avoir coupé le cordon ombilical qui me reliait encore virtuellement à ma génitrice.

La solitude se forge souvent au-delà du vide affectif momentané. Elle s’appuie de manière insidieuse, insolente sur la mémoire des événements passés et sur l’anticipation du futur. Si le poids des souvenirs douloureux peut, après ô combien d’efforts, finir par s’estomper, il subsistera toujours cette idée latente et déchirante de la solitude éternelle face à la mort. Se détacher de ses proches pour partir vers un ailleurs indéfini. Effacer tout souvenir, tout contact. Tout oublier.

Ce constat implacable incite à se préserver de toute confrontation directe à la vie, aux gens et aux souffrances du genre humain. On cherche à effleurer la présence des autres sans la palper. Sans doute n’est-il pas anodin que j’ai toujours voulu vivre dans une grande ville. Dans une métropole où, diront certains, l’individu peut plus facilement se perdre, je trouve au contraire une forme de communion, un partage d’activités, ne serait-ce que tacite. Ce bouillonnement des badauds, ce fourmillement d’âmes en peine participe à la vision d’une humanité grouillante et organisée au sein de laquelle chacun a la sensation de prendre une place, même dans son individualité la plus singulière.

Cette optique conduit à se contenter du minimum en terme d’investissement humain : les parents d’abord, quelques personnes-refuges ensuite et pour finir (quand on a cette chance) le conjoint qui vient apaiser en surface les angoisses sans parvenir à dissiper ce sentiment indicible d’une solitude éternelle, indélébile.

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28 novembre 2005

Ritournelle

« Loveball ». Un nom qui évoque une partouze géante bien qu’il s’agisse avant tout d’un « événement gay européen » (sic): le plein de soirées ininterrompues durant 3 jours dans une ville européenne, différente chaque année. Cette fois, c’est Bruxelles qui endosse l’habit d’hôte. Pour accueillir une foule nombreuse lors de la soirée du samedi soir, les organisateurs ont jeté leur dévolu sur un endroit quelque peu décentré. Une ancienne brasserie transformée en un hangar géant pouvant accueillir jusqu’à 6.000 personnes. De la place donc mais aussi rapidement une sensation de vide quand l’endroit n’est pas rempli. Les organisateurs de la soirée officielle de la Gay Pride doivent encore se souvenir du flop il y a un an et demi.

La curiosité pousse à nous y rendre ce samedi soir. En me préparant, je me sens un peu stressé, sans raison évidente. Après tout, je ne dois même pas craindre de ne pas plaire depuis que j’ai opté pour la sagesse à propos de nos escapades sexuelles. Je suis conscient que L. ne partage pas mon point de vue. Même si le sujet n’est pas tombé sur la table récemment, il ne pourra rester au placard éternellement. J’émets moi-même certains doutes quant au respect de cette ligne de conduite. Je profite réellement de la tranquillité détachée de tout souci de maladie mais je dois bien concéder que ma vie quotidienne a une furieuse tendance à manquer de piment pour l’instant. Pourquoi donc ne parviens-je pas à me satisfaire des petits plaisirs d’une bonne soirée entre amis, de la vision d’un film plaisant? Je partage avec L. ce besoin de vivre des moments dits intenses. Comme un lapin sorti du chapeau, ceux-ci peuvent surgir d’un événement de la vie quotidienne mais la magie n’opère que peu souvent. Trop peu souvent…

Si je devais prendre l’initiative de réveiller quelques sensations fortes, je reprendrais rapidement le chemin de la drague et du sexe. Y replonger signifierait sans doute une concession à la facilité mais s’en écarter ne constitue-t-il pas une réponse hâtive et démesurée au problème ? La question de la pondération du risque s’impose à nouveau : le jeu n’en vaut-il pas la chandelle? Rien de tranché pour l’heure, je repousse la question à une date ultérieure. D’ailleurs, question timing, il est temps de partir si nous voulons profiter du « free pass ».

Nous pénétrons dans l’enceinte principale. Bon nombre de gens attendent le début des festivités. Nous ne sommes pas les seuls à avoir bénéficié du privilège de la gratuité. La salle n’est pas encore accessible en totalité, des rideaux d’une hauteur insensée la coupe en deux. Le bruit sourd d’une musique lointaine s’échappe avec peine de la partie fermée au public.

Les gens s’amassent progressivement dans cet espace confiné bien qu’aéré, qui me donne une désagréable impression d’être mis en cage. J’observe les conduits d’aération, j’imagine un gaz indolore en sortir, j’échafaude l’hypothèse d’un traquenard dont la trame rappelle une page d’histoire de sinistre mémoire. Avec un certain soulagement, j’assiste à l’ouverture des rideaux qui dissémine la foule dans un élan de liberté retrouvée.

La salle se remplit rapidement. La place ne manque pas pour danser. Tant mieux, j’aime profiter de larges espaces pour me déployer dans un style plus chaloupé.  Chaque heure, un nouveau DJ prend les manettes de la sono. Un concept qui peut nuire à une certaine unité mais limiter aussi les dégâts d’un set banal. Je m’ennuie ferme entre 1 et 2…

Si beaucoup de monde a répondu présent, aucun de nos amis n’a rallié la soirée, juste quelques connaissances.

L’une d’elles vient nous saluer. Ce matin, ce beau garçon m’a avoué sur msn qu’il était amoureux depuis 7 ans d’un de nos amis G., qu’il aurait ressenti une ouverture il y a un an quand G. était séparé de son copain (avant de recoller les morceaux quelques temps après). 7 ans !? Comment peut-on vivre avec un tel état d’esprit sans même être sorti avec cette personne ? Mon jugement paraîtra peut-être péremptoire mais j’y déniche une forme d’immaturité intellectuelle et émotionnelle. Certains seront condamnés au célibat j’en suis persuadé.

Pendant qu’il me parle, j’observe son  « ex » (leur histoire vient de se terminer après 8 mois mais ils continuent provisoirement à vivre ensemble). Il m’ignore. Situation risible quand on sait qu’il nous avait écrit il y a un mois (alors que leur couple tenait encore) avec des intentions évidentes.

Une autre connaissance fuit l’endroit avant même que je ne puisse lui parler, perturbé sans doute par une musique trop club (« David Guetta est le plus grand DJ » a-t-il probablement dû affirmer un jour).

J’aperçois aussi notre petit homme d’Ibiza, toujours accompagné de ses deux mêmes amis. Il refuse désormais de nous parler. Nous aurions trop joué avec ses pieds selon lui. Pour certains, manifester de l’intérêt après le sexe, jouer du terme « sexy boy » sans consommer une nouvelle fois semble perturbant. Maturité émotionnelle ai-je dit ?

Un autre ancien amant, moins compliqué, nous présente son nouveau copain. Je suis content pour lui, il semble sortir enfin de son microcosme provincial (le même que le mien) avec un certain succès. Il possède, il est vrai, quelques arguments solides. En se liant à lui, les amateurs de « big cock » sont immédiatement démasqués.

Quand la fatigue interrompt la cadence, j’aime me réfugier dans l’observation. 

Je me demandais comment les genres allaient se fondre dans cette salle. La césure se révèle particulièrement originale. Au centre de la piste se sont concentrés les corps torses nus au profil typique: musclé, sorteur, amateur de circuits touristiques gays. A l’intérieur du cercle règne un sentiment d’étouffement, de chaleur, d’étoffe superflue. Quand bien même l’espace est extensible en ce lieu, la devise demeure de rester bien compact. Le reste de la foule, toujours en T-shirt, s’est positionnée par défaut en périphérie, profitant à la fois d’un air plus respirable et d’une distance plus respectable.

Je prends aussi plaisir à guetter l’un ou l’autre beau gosse, même si une petite phrase prononcée durant l’après-midi me trotte dans la tête. Alors que nous déambulions dans les rues de Bruxelles et que L. s’ était  arrêté devant une boutique d’objets de luxe hors de prix, j’ai poursuivi mon chemin en lui expliquant que « je n’aime pas regarder ce que je ne peux même pas imaginer pouvoir disposer un jour ». Et ce soir me voilà à dévisager ce que je ne peux même pas convoiter, discipline personnelle oblige.

Une nouvelle contradiction, une première faille.

Des visages épanouis, des sourires complices, des regards de feu, des corps en ébullition, des échanges de fluides. Une concentration. De la promiscuité. La machine est en marche. Le désir ne peut rester à quai.

D’autant qu’il trouve matière à s’investir.  Un look streetwear, un visage géométrique aux traits néanmoins fins, un regard intimidant. Une enveloppe très masculine mais un genre « garçon sensible ». Son attitude naturellement élégante, sa retenue légère le rendent spécialement attirant, très différent du tout venant du jour. Je n’ai pas à travailler mes sensations, elle se mettent en branle dans un mélange de fascination et de convoitise.

Je ne danse pas loin de lui. Mon regard balaie la salle de gauche à droite en s’attardant, l’espace d’une seconde, sur son visage angélique. Je le vois se retourner régulièrement sans toutefois oser fixer le sien. Le doute est permis mais je ressens tout de même une certaine réactivité.

J’ai cependant perdu l’habitude de la drague, de la confiance en moi en pareille circonstance et l’absence d’échange visuel complique encore un peu plus la démarche. Le petit jeu se poursuit pendant près d’une heure sans la moindre avancée. Lorsqu’il se rend aux toilettes, je me décide à le suivre. Je n’ai aucune envie pressante mais ce nouveau contexte pourrait déboucher, qui sait, sur une opportunité de rompre notre silence. Je m’installe à côté de lui. Il tourne la tête de l’autre côté, j’en profite pour jeter un coup d’œil par-delà la cloison. Ma présence semble l’empêcher de pisser. Il finit d’ailleurs par abandonner. C’est sans doute le moment de tenter ma chance, de lui adresser la parole mais je m’abstiens. Non pas suite au retour soudain de ma discipline originelle qui a bel et bien volé en éclat, juste une audace en rade.

Les atermoiements ont raison de ma patience. Je suis fatigué et L. ne supporte pas trop l’alcool aujourd’hui. Un peu déçus (il était vraiment bien ce garçon !), nous rentrons nous coucher. Nos chemins se croiseront peut-être ailleurs.

Si le retour du sexe est différé, les démons antérieurs ont resurgi. Je me retrouve comme ce gay qui veut se persuader qu’il peut devenir hétéro. Il a beau essayer, rien n’y fera. Me voilà prévenu…

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26 octobre 2005

Trav-esti

Un décor royal. Un bâtiment qui rappelle les châteaux de la Loire. Si ce n'est une façade à la coloration ocre, très dans l'air du temps. Confort et faste pour redonner à cette Wallonie malade son lustre perdu.
Les participants à l'exposé du jour, des hommes pour la plupart, la cinquantaine passée ou proche, prennent place dans le salon élégant à l'étage qui offre à l'arrière une vue plongeante, superbe, sur la vallée de la Sambre.

Je me sens comme un étranger en ce lieu, parmi les professionnels d'un secteur que je ne maîtrise pas au quotidien. Je perçois aussi que ma jeunesse fait tâche dans ce tableau.

Une jeune femme, asiatique, s'est assise seule dans un coin du salon. Elle ne cherche pas à s'affairer dans une quelconque tâche pour dissiper un sentiment d'isolement. Elle observe calmement le monde autour d'elle d'un regard vide, salue occasionnellement l'un ou l'autre participant. Je croise son regard, toujours aussi inexpressif. Veut-elle me manifester une certaine solidarité de jeunesse?

A la table d'à côté, un jeune homme esseulé. Plus nerveux, il n'ose guère relever la tête et triture ses mains inlassablement. Il ne semble pas connaître le reste de l'assistance. Son profil agréable m'attire ostensiblement. Je finis par capter son regard l'espace d'une seconde, puis à plusieurs reprises.
Un beau mec assurément. J'en viens à me demander s'il ne serait pas gay. Difficile à dire. Je prends toujours du plaisir dans ce jeu qui consiste à débusquer le gay parmi une population inconnue. Bien souvent il s'en cache un, perceptible par un certain détachement. Perdu dans mon évaluation du jour, je tarde à le voir se diriger vers nous. Il s'adresse spécifiquement à moi. Il n'est pas de la profession mais lié à un pouvoir public. Il cherche à partager des données. Il est néerlandophone dans un univers aujourd'hui totalement francophone, ceci peut expliquer son embarras. A moins qu'il ne s'agisse d'autre chose. Il laisse sa carte. Il s'appelle Kurt. Nous en resterons là.

Les effluves de la brume recouvrant la vallée percent les minuscules pores des châssis de fenêtres pour imbiber mon esprit de son flou cotonneux. Les visages soudain déformés de leur composition originelle dévoilent une caricature des protagonistes du jour. Loin des certitudes que leur ambition satisfaite a générées, je les perçois dans leur costume ridicule de petit chef sérieux. Le sourire s'impose à mes lèvres. Fuir cette atmosphère. Non pas physiquement, je ne le peux pas. Juste m'évader. Comme à chaque fois que l'étouffement menace. La compagnie de mes collègues m'offre l'opportunité de sortir quelques blagues. Leur rire, le mien, anachroniques en ce lieu, me libère. Je n'ai plus qu'à être moi-même. Condamné d'avance à incarner la jeunesse, l'inexpérience, l'insouciance, je me love dans ce rôle.

Quatre heures plus tard. Le quai d'une gare. Un jeune garçon, grand et élancé, au visage mince et magnifique, réplique adolescente d'un vrai sex-symbol (Popov). Un jean's taille basse, une veste sport. Il passe devant moi. Je l'observe sans gêne. Il le constate et jette un coup d'œil dans ma direction. En tentant de refermer ma veste, j'aperçois ma propre image: le costume, la cravatte; tout me rapproche du "cadre dynamique" que j'incarne sans doute aux yeux de cet étudiant qui sortira à la prochaine gare, celle du campus universitaire. Je me sens vieux, irrémédiablement sérieux. Sans doute devrais-je me déshabiller, quitte à finir nu. La sagesse me préservera du ridicule mais pas de cette question lancinante : le travail est-il un travestissement?

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11 octobre 2005

Doute

Il a suffi de cette petite phrase adressée par mon collègue : « je dois te dire une chose : je change de service ».
Les idées se bousculent dans ma tête. L’équilibre précaire dans lequel j’évolue se met à vaciller au fil des images qui défilent devant mes yeux : un nouveau partage de tâches, de nouvelles responsabilités, une ambiance qui devient délétère. Tous les scénarios s’ébauchent, forcément catastrophiques, aux portes de mon imagination devenue irrésistiblement, inutilement fertile.
Mon collègue me parle d’une fonction vacante, il ne fait qu’accentuer le « pogo » des idées dans mon esprit qui ne s’attendait pas à un tel déchaînement soudain. Une nouvelle fonction ? Mais vais-je m’y plaire au niveau ambiance, au nouveau du contenu même ? Vais-je pouvoir satisfaire aux exigences de la tâche qui m’est confiée ?
Le chemin est tout tracé dans ma tête : un changement de fonction (forcé ou non), une inadaptation, une perte de job, l’incapacité à en retrouver un. Oui mes angoisses vont jusque là, comme si toutes mes fonctions intellectuelles se paralyseraient par le stress de situations incertaines.
Le doute s’est immiscé en moi. Il y a une semaine, je pavoisais devant la confiance qui m’animait dans une démarche ordinaire de séduction. Ai-je naïvement cru qu’elle s’appliquerait à tous les domaines ?
Le questionnement, une vertu ? Toujours est-il que lorsque je me réveille le lendemain des vertiges sont apparus et qu’ils n’ont pas disparu le surlendemain. Il ne faut guère de temps pour établir un diagnostic : assurément de l’hyperventilation consécutif à une crise d’angoisse. Je me découvre minablement incapable de lever la tête sans avoir l’impression que mes pieds s’enfoncent dans le sol. Honteux de voir mon aptitude au changement se révéler aussi evanescente que la confiance que je place en moi en ce moment...

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23 septembre 2005

"Tout est gris dehors"

Nous voilà revenu depuis 10 jours d'Ibiza - après un crochet parisien le week-end dernier.
Tiens à ce propos, nous sommes sortis pour la première fois à Paris alors que nous nous y rendons certainement 3 à 4 fois par an depuis plus de 5 ans. Le contexte familial de la visite nous détourne souvent de cette perspective. Ma belle-famille nous gave tellement de nourriture que la seule énergie restante à l'issue du repas est celle de nous traîner dans le lit.

La présence depuis peu d'un ami sur place a modifié la donne. C'est décidé: sortie prévue le samedi soir. Un peu par hasard, sur base d'un flyer et d'un certain "on-dit", nous voilà à la scène Bastille pour la soirée "Eyes Need Sugar". Un public pas super jeune, ni top beau, une ambiance un peu molle (quand on vient d'Ibiza, ça manque de sourires et de joie de danser) dans un espace restreint et surchauffé. Voilà pour le négatif (lourd le constat vous me direz). Ceci dit, la musique électro était fort sympa et on s'est plutôt bien amusés au final. Dans ce "sauna", on a même pu évacuer la majorité des calories du repas du soir. Bref du positif, non?
En rentrant, un des amis a voulu passer par le carrousel du Louvre. Juste le temps de prendre froid et de se taper (à défaut d'autre chose) un bon rhume. Merci Fifi!

Une fois revenu à Bruxelles, c'est une autre réalité qui s'impose: la fin des vacances.
Avec un seul sentiment dominant: beurk! Tout paraît si sombre et froid ici. Tout semble si sérieux et ennuyeux au boulot.
Une connaissance d'Ibiza nous écrit qu'il se languit déjà de l'île. Nous aussi.
Certains découvrent l'endroit et n'en repartent pas. Je les comprends. Telle n'est pourtant pas ma destinée. Mais la philosophie de l'endroit me conviendrait si bien : une vie légère et animée dans un climat chaud. Tout un décalage avec mon quotidien. Concomitamment (ça n'existe pas?), L. et moi avons ressenti ce sentiment d'ennui et d'absence de fun dans notre vie. Comme si nous devions apporter des changements. L'audace nous empêchera sans doute d'approfondir cette idée. Il faut probablement attendre que le souvenir s'efface, que de nouveaux bons moments resurgissent pour ressentir le côté agréable de la vie bruxelloise.
En parler comme nous l'avons fait entre nous, comme je le fais ici aide sans doute.
Mais Dieu qu'il est difficile de retrouver le rythme. Dans sa vie ou dans son blog. Je me demande d'ailleurs quelle orientation lui donner, quelle fréquence lui accorder, quel intérêt lui est porté.

La fatigue pousse à la morosité. Il est temps d’aller se reposer..

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21 juillet 2005

L'enfer

Perdu dans des pensées de finitude, de désintérêt général, je cherche, cette semaine-là, les chansons susceptibles de former une compil personnelle sur mon PC. Je m’oriente vers des morceaux de mon enfance, que j’ai parfois rejetés en bloc suite à leur estampillage « années 80 ». Certains d’entre eux prennent une connotation alternative et chérissable avec le temps (parfois pour de bonnes raisons, parfois pas), même ceux au côté commercial assumé apparaissent plus acceptables, détachés du succès populaire de l’époque.
En dépoussiérant un disque devenu rare à l’écoute, un souvenir vaguement enfoui finit parfois par éclore, réactivant tout un pan de notre mémoire occulté jusque là par une défense particulière (ou tout simplement l’absence d’intérêt).
Cet affrontement avec le passé remue régulièrement en moi un sentiment hybride, oscillant entre une volonté de le réinvestir et le désir net d’y échapper.

Mon absence de projet créatif trouve dans cette recherche musicale un substitut. Je m’y investis tant et plus. Les sites d’échanges offrent cette opportunité magique de satisfaire immédiatement mon désir. L’ivresse des premières réussites alimente l’espérance des autres. Je plonge les yeux fermés dans cette quête d’un absolu momentané. En fin de journée, l’angoisse pointe le bout de son nez. Pourquoi pas moi ? Les procès de « consommateur » sont rares mais mon assiduité récente me conduit à penser que je suis devenu un profil pour ceux cherchant quelques exemples à leur combat d’anti-piratage.
La peur pénètre en moi. J’ai beau constater le nombre important de gens connectés en ligne, j’ai l’impression qu’un œil quelque part n’a de vue que pour moi.
Le lendemain, sans nouvel objectif fort, je me persuade de l’intérêt de poursuivre ma recherche initiée la veille. Le même sentiment d’envie irrésistible me ramène sur les sites d’échange. Cette fois, je prends conscience du conflit intérieur. J’éprouve comme une culpabilité à prendre du plaisir, à l’image de la vision sacrée et honteuse que j’attribuais à l’acte sexuel durant mon enfance.

Cela fait trois jours que je tente d’alimenter cette compil. Mon esprit est totalement absorbé. J’ignore L. le plus souvent. Il cherche à sortir en cette veille de jour férié. J’ai compris que je devais l’accompagner. Aujourd’hui, ce sera dans ce club à la musique techno efficace et à l’ambiance chaude. Peut-être nous perdrons-nous dans les nombreuses dark-rooms de l’endroit. Danser, baiser. Une sensation animale dans un décor glauque où se mêle l’odeur de la transpiration et du sperme. Une certaine vision de l’enfer. Mais celui dans lequel on cherche à se perdre, attiré par la part sombre de soi-même. Celle qui flirte avec le dépassement de soi, de son milieu, de ses repères, de la maîtrise des événements.

La fatigue m’envahit assez tôt ce soir-là. Suffisamment pour me décourager de danser pendant un long moment. Je n’ai pas eu le temps de faire de sieste. J’en ai pourtant désormais bien besoin. Absorbé par mon PC, j’ai fait l’impasse.
Me voilà à errer avec L. dans les méandres de la boîte. La proximité des dark-rooms donne envie de m’enivrer de son atmosphère même si j’y reste sage. Cela fait un an que j’y tente quelques incursions avec L. avec l’un ou l’autre bon souvenir.
Un premier tour rapide nous convainc que nous ne trouverons pas satisfaction. Je me sens frustré par l'élimination de l'étape de la drague dans ce lieu. Mais le plaisir facile, directement consommable emporte souvent tous les doutes.
Je croise des regards. Je n’y prête pas attention. Je réponds par un sourire à ce garçon que je connais un peu. T, le copain actuel d’un ancien amant. Je sais que leur relation est ouverte. Il est mignon sans pour autant être mon genre. Ce sourire sonne peut-être comme une invitation. Nous verrons plus tard.
Nous replongeons à nouveau dans le noir. Nos déplacements sont réguliers et sans attache. Nous n’espérons rien. C’est peut-être le dernier tour de la soirée avant de retourner dormir. J’y aspire mais je veux donner de la consistance à cette soirée. Du sens à une existence qui en manque cruellement depuis quelques jours. Il ne s’agit pas d’une obligation de résultat mais bien de saisir une opportunité. Le hasard procure parfois des surprises.
Aujourd’hui, il prend la forme d’un garçon à la chemise blanche et aux yeux bleus. X. Très mignon. Nous le connaissons de vue depuis des années. Le voilà pour la première fois de la soirée à l’intérieur de ces pièces sombres. Il apparaît tel un ange dans cet endroit où la plupart sont vêtus d’un t-shirt (c’est notre cas) ou l’ont laissé au vestiaire. Mais une chemise blanche, Dieu non ! Le contraste est saisissant.
Il est à peine entré que je comprends qu’il sera notre amant du soir. Du moins s’il veut de nous. Il m’inspire une certaine confiance, loin du malaise que suscitent parfois à mes yeux ces corps offerts sans retenue.
Je m’approche de lui, saisit sa hanche. Il se retourne, paraît nous reconnaître malgré le peu de clarté. Il semble surpris mais ne réagit pas quand L. prend l’initiative de le tirer à lui. Je tente de m’immiscer dans leur intimité naissante. Il semble mal à l’aise. Je perçois chez lui un intérêt manifeste pour L. Il semble marquer moins d’entrain pour moi. Je déteste cette idée. Le trio est peut-être trop dérangeant pour lui, trop déstabilisant. Je décide de prendre l’initiative. Je saisis sa main pour qu’il tâte mon pantalon. Je l’aide à enlever les boutons. Il branle L. de sa main droite tandis que sa gauche se met à accomplir le même geste sur mon sexe. L. tente de rapprocher sa tête de la sienne mais aboutit dans son cou. X. ne veut manifestement pas embrasser.
Cela fait maintenant quelques temps que nous sommes occupés à nous branler. L’ennui me gagne. Tout cela manque de piment. Il ne paraît pas vouloir sucer, il me faut improviser. Au fonds, il a une bonne bite. Je me lance.
Je prends un certain plaisir à sucer cette queue longue et épaisse. Quand soudain, très vite, je sens un goût âpre au contact des papilles de ma langue. Mon cerveau le rattache assez vite à une expérience passée avec L. Il s’agit de sperme. Je me redresse et recrache. Je le regarde, il termine de se branler avant de relever rapidement son pantalon et quitter la pièce. Je reste sans réaction. Je me tourne vers L. et lui lance: « Il m’a joui dans la bouche, le con ». Je commence à sentir les prémisses de la peur mais l’excitation n’est pas totalement retombée. La double tension m’incite à jouir rapidement. Je quitte la pièce en sueur en prenant progressivement conscience que ma vie quotidienne va s’en sortir chamboulée. Les soucis du piratage paraissent désormais bien loin.
Juste avant la sortie, je patiente quelques instants avant de rejoindre la lumière. Je transpire trop, je suis mal. Je vois le monde grouiller dans la lumière. Je me retourne vers l’intérieur. Malgré la pénombre, je croise le regard de T. Il me sourit. J’ignore ce qui apparaît désormais clairement comme un appel. Je me dis que j’aurais pu attendre quelques temps encore et tout aurait été différent avec lui.
Je sors de la pièce. Mon enfer a débuté.

J’ouvre les yeux. Je perçois le soleil à travers les rideaux. Une belle journée de mai qui commence, sans travail à l’horizon. Il ne faut pas 10 secondes pour que les affres de l’angoisse resurgissent.
Grâce à l’absorption d’un Xanax, j’ai pu me reposer quelques heures durant la nuit. L’effet s’estompe rapidement après m’être levé. Je téléphone à un des centres de référence-sida pour qu’on m’indique s’il est nécessaire que j’entreprenne un traitement de manière préventive. Nous sommes un jour férié, le téléphoniste des urgences me conseille d’attendre le lendemain pour me mettre en contact avec le service spécialisé.
Encore sous le choc de l’événement qui s’est produit quelques heures plus tôt, mon corps est pris de spasmes de tremblement. Les images me reviennent incessamment, sous la forme d’une vision quasi-cinématographique du contact avec le démon. Le décor glauque et noir, irrémédiablement noir.
Durant une heure, je navigue sur le net, sur des sites de rencontre afin de chercher l’hypothétique profil de ce garçon à l’origine de mes tourments. Peut-être pourra-t-il me rassurer, voire même s’excuser? Je ressens cet acte au plus profond de moi comme un affront, un manque de respect à mon égard.
Je tente de comprendre comment l’image qu’il véhiculait à mes yeux s’est transformée en l’espace d’un instant d’ange à démon. Peut-être ces lieux étaient-ils nouveaux pour lui? Le peu d’habitude, l’excitation ont pu favorisé cette éjaculation précoce. A-t-il voulu m’avertir sans que je le comprenne ? Ou a-t-il pensé que le respect n’existait pas dans ce genre de lieu, l’incitant à mépriser tout partenaire. A moins qu’il ait sciemment voulu me faire prendre ce risque de contamination. Hypothèse la plus lugubre, la plus pernicieuse mais que je ne peux a priori pas écarter.
Les têtes défilent sur mon écran. Sans succès. Cette tentative est vaine et destructrice. Je dois occuper mon esprit à autre chose. Je décide de réorganiser ma bibliothèque musicale. Une tâche longue et répétitive. Inintéressante, énervante même le plus souvent. Tout ce qu’il me faut à ce moment. La journée sera longue et vide.
Le lendemain matin, je téléphone dès mon réveil au centre qui me réserve un rendez-vous dans l’heure. Je m’y rends accompagné de L. La perspective d’en parler m’a déjà quelque peu calmé. La doctoresse est charmante. Elle écoute mon histoire et veille à me rassurer quelque peu. Elle ne peut rien garantir mais cite au hasard 1 chance sur 10.000 de contamination. Le risque faible conjugué à la non-certitude de la séroposivité du partenaire la conduisent à ne pas me recommander de traitement préventif. L. lui explique mes angoisses et, dans cette optique, justifie l’intérêt de minimiser encore les risques avec un médicament. Avec un peu d’insistance, elle me prescrit une bi-thérapie préventive.
Même si j’hésite un moment à entreprendre le traitement (le prix du médicament est prohibitif et les effets secondaires non négligeables), je me décide à l’acheter. Chez le pharmacien, la vendeuse me demande si je n’ai pas une attestation médicale pour la mutuelle. Je lui réponds qu’il s’agit d’une prescription dans un but préventif. J’ai beau ainsi me distancier du statut de séropositif, je vais entrer dans la peau du « malade ». Le médicament va m’accompagner chaque matin, chaque soir. Dans une poche, dans un tiroir, au bureau, le nom de la maladie apparaîtra en filigrane du nom du médicament absorbé.
Je ne suis pas convaincu d’être infecté mais je ne m’autorise pas de me voir comme sain. Je dois me préparer à la possibilité d’être malade, à l’idée potentielle que plus rien dans ma vie ne sera comme avant. Je ne mesure pas la situation à l’aune des probabilités que ce séisme ait lieu, je prends seulement en compte que le risque s’est accru notablement lors de cet acte. Du risque faible, je suis passé dans la catégorie plus élevée, celle à proscrire. Que le risque ne soit pas équivalent à celui d’une pénétration non protégée n’a pas d’importance, j’ai sauté dans la catégorie à risque. En consultant tous les manuels explicatifs, il est clair que j’ai commis une infraction au code de la prévention. Cette sensation amère en bouche a agi tel un flash sur une autoroute, susceptible de résulter en une amende à payer quelques temps plus tard. Le délai d’attente est ici déjà balisé. Il sera long, je vais devoir m’en accommoder. Peut-être. Ou plutôt non, je ne m’y fais pas pour l’instant. Je revis cet instant, je saisis le drame pouvant résulter de ce petit événement sans grand intérêt (même pas un super coup !) dans une soirée médiocre.
Je réalise que ce genre de contact sexuel ne m’agrée pas vraiment. Je n’en retire qu’un plaisir bref, j’y côtoie des gens qui adoptent le plus souvent un comportement cynique ou honteux. Bien loin d’un certain « sentimentalisme » (le mot est sans doute mal choisi), les dark-rooms (mais aussi dans le prolongement, les saunas) n’apportent manifestement pas les vibrations fortes d’une relation sexuelle idéale. Sans parler que le risque y sera toujours plus accru et moins maîtrisable que le contexte plus feutré d’un intérieur domestique.

Je perçois également qu’un sentiment de gêne m’envahit quelque part. En parlant avec la doctoresse, en abordant analytiquement la situation, s’est mise en marche une forme de médicalisation de ma sexualité, une intellectualisation qui me ramène à une image : moi suçant dans une dark-room. Une image qui sort soudain de son contexte intime et renvoie maintenant à une potentielle explication publique. Je pense forcément en premier lieu à mes parents : comment leur expliquer que je puisse me faire contaminer ? Je me rappelle qu’au moment de mon coming-out, ma mère a dû faire des efforts pour accepter cette réalité. Je la revois KO mais déjà compréhensive, me conseillant de me protéger. Elle avait peur que dans un monde nouveau, je prenne des risques insensés. Ce soir-là, je lui avais promis de faire attention et l’avais rassuré pour qu’elle ne s’inquiète pas. Il y avait dans cet échange une forme de convention tacite consistant à accepter ma sexualité pour autant que je préserve ma santé de toute forme de danger. Ce contrat moral est resté ancré dans ma mémoire. Je ne m’imagine pas devoir le rompre.
Cet embarras est renforcé par ma situation de couple, qui implique une très évidente fidélité. Sortir de ce schéma suppose une forme de perversion. Rechercher du sexe ailleurs, c’est pour certains satisfaire un besoin animal qu’on pourrait combler à l’intérieur de son couple. Fondamentalement, la pression sociale n’autorise pas ce genre de pratique à une personne en couple alors qu’elle considère sans doute avec une certaine de pitié ce genre « d’égarement » d’un célibataire. Bien que dans l’absolu de mes convictions personnelles, j’assume totalement mes choix de vie (partagés d’ailleurs avec L.), les renvoyer à une explication publique qui dépasse le cercle de ses amis proches me place dans un sentiment de malaise. Peut-être illustre-t-il une difficulté de m’assumer vis-à-vis d’une partie de ma vie. La césure que j’ai tant voulu créer avec ma « vie d’avant » n’empêche pas de ressentir comme un écho sourd cette confrontation entre le passé et le présent, non réconciliés.

Les jours passent. Les nausées ne tardent pas à partager mon quotidien. Les sensations sont d’autant plus désagréables lorsque je ne suis pas en condition optimale : quand je suis fatigué, quand j’ai chaud, quand j’éprouve du stress.
Je ne pense pas trop à la maladie mais je l’ai intégrée en moi. C’est comme si je la vivais déjà au moins dans la tête. Aussi insensé que cela puisse être, je vis, je réfléchis dans un état d’esprit qui a peut-être 1 chance sur 10.000 de se réaliser. Mon esprit est entravé par la potentialité de la maladie. Je vis avec cette bombe à retardement, qui dicte mon présent, mon futur proche.
Je ne vis plus, je survis. Exit les sorties, GA ou tout ce qui m’incite à réfléchir au monde, voire à créer. Je me concentre sur des activités récréatives. Notamment la fin de saison de football à l’issue de laquelle mon équipe devrait se qualifier pour la coupe d’Europe. Je tente de reporter sur elle mes préoccupations. Il lui suffit de remporter le dernier match en déplacement face à lanterne rouge du classement, déjà condamnée à la division 2.
Le match débute bien avec un but de mes couleurs mais l’équipe adverse égalise peu avant la pause. L’équipe concurrente au classement ne gagne cependant pas son match et est même menée en début de seconde mi-temps. Pas de péril en la demeure donc. Néanmoins il faudrait marquer ce but de la délivrance, ne compter que sur soi. Mon équipe joue cependant mal, paralysée par l’enjeu. La chance ne nous sourit pas avec un poteau qui repousse une tête d’un de nos attaquants. La pression s’intensifie avec la fin de match. Je pressens des ondes négatives qui ne tardent pas à se concrétiser : l’équipe concurrente au classement renverse la vapeur en fin de match en l’espace de 3 minutes et remporte son match. De l'autre côté, incapable de marquer, mon équipe concède le nul et va devoir disputer un test match en aller-retour.
Plus personne n’y croit vraiment. Pourtant, nous remportons le match aller 3/1 après avoir encaissé en premier. Je crains néanmoins ce retour avec la fragilité mentale affichée par le groupe. Je n’ai pas tort, après 10 minutes, le score est passé à 2/0 et finira sur un 3/0, nous excluant de la prochaine coupe d’europe.
La déception est immense. Pour l’équipe adverse, c’est un miracle. Peut-être y avait-il une chance sur 1.000 ou 10.000 d’y parvenir. J’ai déjà entendu ce genre de statistiques récemment, ranimant une certaine peur.
Devant ce coup du sort, je tente de me plonger dans un univers extérieur qui m’isole de celui qui ne me sourit décidément plus. J’attaque l’un ou l’autre livre. Je prends du plaisir notamment avec « Bienvenue au club » de Jonathan Coe.
La lecture a souvent tendance à éveiller en moi des idées, des modes d’analyse du monde, de ma vie. Dans la scène finale, je repense à certains moments de la mienne. Cela me donne envie d’insuffler à une partie de mon passé une aura romanesque qui lui a peut-être manqué. J’imagine pouvoir en effacer les aspects négatifs. Pouvoir être en paix avec moi-même, me dire que j’ai bien vécu même si la vie demain risque de ne plus être la même avec cette foutue maladie. Cette idée m’aide, dans ma construction mentale du moment, à sortir de la torpeur qui est la mienne depuis plus de trois semaines. Je me sens libéré d’une certain poids, j’entrevois la possibilité de recommencer à vivre. A envisager d’agir sans trop penser que la maladie va me tomber dessus. La paralysie fait place à un stress empreint d’optimisme. Dans quelques jours, les premiers résultats après un mois.
La prise de sang, le rendez-vous chez le toubib. Résultat négatif. Seul bémol : la doctoresse m’apprend que la prise de médicament rallonge la période du test final de 3 à 6 mois. J’aurai donc 2 tests encore à passer. 6 mois ? Une demi-année ? Je ne peux pas me stresser une aussi longue période. La fatigue du mois passé m’incite à ne retenir que la bonne nouvelle du jour. Certes encore inquiet au fonds de moi, je vais tout de même pouvoir vivre à nouveau.

Deux mois plus tard, après un week-end plutôt morne, nous nous rendons en boîte, afin de prendre un verre, une petite heure.
Je suis à peine entré dans le cœur de l’animation que je l’aperçois. Je ressens un choc. Cela n’est pas la première fois que ce genre de vision m'accapare mais ici je ne pense pas me tromper. Je jette un nouveau coup d’œil, c’est bien lui, j’en suis sûr désormais. Je le trouve un peu plus petit que je ne l’imaginais et pas vraiment attirant. Je ne peux lui parler, je suis trop stressé et je supplie L. de le faire à ma place. Je ne sais pas trop ce que j’attends. Sans doute j’espère des choses qu’il ne fera pas (s’excuser,…).
Leur explication dure 1 minute. L. revient vers moi, m’explique qu’il ne se souvient apparemment pas de cet épisode (et tu te souviens encore qui est ta mère par hasard?), que cependant « c’est possible», et qu'il a ajouté pour me rassurer « qu’il avait fait un test il y a quelques mois, négatif ».
Je ressens d'abord un certain doute : était-ce bien lui ? Se tromper à deux paraît tout de même peu probable. Sa réaction se révèle finalement banalement humaine : il a dû prendre peur et s’est protégé comme il le pouvait en évoquant l’ignorance ou l’oubli. Je ne devais sans doute rien en attendre de plus. Je préfère tout de même le revoir, en bonne santé et affirmant qu’il est sain que mal en point et/ou avouant être séropo. Certes, l’incertitude demeure car finalement peut-on croire une vérité majeure après un mensonge même mineur?

ps: Un test à 3 mois, un autre à 6 mois. Le pire est évité…

Posté par Morrissey à 23:48 - Me, myself and I - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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