27 mars 2006
Le cas J.T. Leroy
J.T. Leroy, un nom devenu mythique au cours des dernières années. Dans la foulée des romans « trash » de Denis Cooper débarquait un jeune ado androgyne, abusé et prostitué durant son enfance, avec deux livres-chocs "Sarah" et "le livre de Jérémie" (ce dernier adapté au cinéma par Asia Argento).
Certaines rumeurs coururent à propos de ce personnage énigmatique, insaisissable et peu visible. Quelques journalistes mirent même en question son existence véritable. Le soutien de personnages publics importants finit toutefois par épuiser les doutes et convaincre de la réalité d’un nouveau phénomène littéraire.
Il y a maintenant un peu plus d’un mois que le pot aux roses a été mis à jour à la suite d'enquêtes journalistiques. Derrière l'écriture des romans se cache en fait une femme de 40 ans, fan de Dennis Cooper et prête à tout pour parvenir à se faire éditer. Elle inventa un auteur, un jeune personnage qui étalerait sur papier sa vie de façon moitié auto-biographique, moitié romancée. Lorsque le succès inattendu se présenta, elle s’assura du concours de sa sœur, âgée de 24 ans, pour jouer l'image publique de ce jeune garçon désoeuvré.
Cette fascinante supercherie médiatique m’inspire plusieurs réflexions.
1. Elle révèle une nouvelle fois les méthodes incertaines de sélection des romans ainsi que les jeux de pouvoir mis en place. Nul doute que des talents se perdent dans la nature, faute d'un soutien décisif. Des tests ont déjà démontré qu'un roman rédigé par un faux inconnu ne passait pas la rampe des comités de lecture alors que le moindre doute n'aurait pas été permis avec le nom original de son auteur.
Le talent du géniteur de « Sarah » (reconnu par de nombreuses critiques bien qu’à titre personnel sa lecture ne m’ait jamais ébloui) n’aurait sans doute pas pu éclore sans la mise en scène savamment orchestrée.
2. Quel lien établir entre l'auteur et son œuvre ?
Nous devons admettre la difficulté à pouvoir estimer une oeuvre sans se différencier de son auteur. Que celui-ci soit un personnage public que l'on a du mal à supporter ou à l'inverse une star du marché.
Dans un certain nombre de cas, nous ne pouvons dissocier notre point de vue de l'intérêt initial propre à l'auteur et qui a motivé l'achat du bouquin. Tout semble parfois se jouer dans la capacité du lecteur à s'identifier au travers de cet individu ou tout du moins à approfondir la connaissance de cette personne. En connaissant le contexte autour de l'identité de l'auteur ou de sa vie, nous aiguisons notre curiosité, et ce encore bien davantage quand il s'agit d'une autobiographie. Le fait de rattacher le texte à une image médiatique, voire fantasmée aide certainement le lecteur à matérialiser davantage l'abstraction que peut représenter un livre.
La même chose prévaut pour un blog d'ailleurs. Un article identique pourrait être écrit sur deux blogs différents (un connu et un qui le serait moins), les commentaires divergeront sensiblement, au profit des stars bloggiennes. Le ressenti sera aussi différent en rattachant un article à un visage précis de son auteur, dont on s’est approprié l’image d’une façon ou une autre (c’est a fortiori le cas d’un visage attirant).
Ceci pose aussi la problématique sous-jacente entre l'œuvre et les conditions spécifiques d'écriture de son auteur: son (jeune) âge, tel ou tel problème physique,… Doit-on s'intéresser davantage à une œuvre dans la mesure où elle est écrite par quelqu'un de 14 ou 30 ans ou lorsqu’elle est rédigée à l’aide d’un pied?
3. Quelle spécificité de l'autobiographie?
Un statut différent est accordé à l'aspect largement ou totalement autobiographique d'un livre. Comme si ce dernier devait traduire une vérité et qu'au contraire une fiction devait rester totalement confinée à son précepte "toute relation avec des personnes existantes est purement fortuite". Il a d'ailleurs été difficile d'accepter une évolution en marche pour permettre l'utilisation de personnages réels dans des fictions (laquelle reste encore très précaire même si plus largement acceptée).
L'élément essentiel derrière cette idée semble résider dans le surcroît d’émotion que nous serions censés ressentir au contact d’une histoire réelle.
Nous vivons désormais dans un monde où l'image est devenue reine. Depuis 50 ans, tout ce qui ne passe pas par l'image n'existe pas. Cette tendance s’est accrue avec le développement des magazines « people » et de la télé-réalité. Tout doit se savoir et surtout se voir. L'intimité est entrée dans le domaine du grand public. Cette tendance à vivre par procuration poussée à son paroxysme nous entraîne à étendre sa notion, sa signification à des domaines moins visuels. Nous avons plus que jamais envie de percevoir le réalité des choses avec émotion. Pour que celles-ci soient vraiment fortes, il faut qu'elles aient réellement existé. D'où sans doute cette tendance à considérer différemment un bouquin à inspiration très largement autobiographique et celui purement fictionnel.
Tout comme le baiser de l'hôtel de ville de Doisneau apparaît bien décevant quand on apprend que la photo n’a pas été prise sur le vif, nul doute que les livres de JT Leroy ne seront plus lus avec la même appréciation en connaissant la supercherie qui les a accompagnés.
Sans cette mise en scène, j’imagine aisément la solitude qu’aurait ressentie cette femme face à ses écrits, finalement un peu comme nous avec nos blogs…
03 février 2006
Une caricature de la liberté d'expression?
Depuis le début de la semaine, la polémique ne cesse d'enfler: les caricatures de Mahomet secouent l'actualité avec de multiples retombées (touchant même un proche).
Sans doute faut-il encore le répéter une bonne fois pour en être quitte (là j'ai des doutes tout de même): oui, la liberté d'expression est inaliénable dans le cadre présent de dérision de la religion.
Si nos démocraties doivent condamner les propos qui incitent à la haine, à la violence, à la discrimination envers les minorités (c'est bel et bien un impératif pour qu'elles puissent continuer à exister), il ne faut pas pour autant tomber dans un excès qui conduit à la censure. D'autant plus quand il s'agit d'une question comme la religion qui relève, dans nos sociétés laïques, de la sphère purement privée. Rien n'empêche donc de la railler pour ceux qui ne partagent cette croyance.
Evidemment il s'agit toujours idéalement d'y mettre la manière et force est de reconnaître que la provocation de certains dessins (on pense forcément à Mahomet avec un turban surmonté d'une bombe) semblait tout-à-fait inutile car réductrice (dans un raccourci islam-terrorisme), ni drôle, ni subtile.
Il n'empêche, la question de fonds a changé de socle. Si certaines réactions musulmanes peuvent se comprendre quand elles ont trait à ce dessin particulier, les autres qui concernent la simple question de la représentation du prophète démontrent un dangereux glissement organisé par les organisations islamistes.
Si dans les sociétés arabes dont la vie politique et publique demeure influencée par la religion (mais aussi la censure et pas forcément des fondamentalistes), l'image du prophète et du Dieu ne peut ne pas être représentée, il paraît tout-à-fait inconcevable de demander à une société laïque d'observer cette même réserve.
Cette affaire mise en épingle et fomentée par les groupes islamistes (les dessins incriminés ont été publiés il y a plusieurs mois il faut le rappeler) démontre à souhait le radicalisme que souhaite instaurer une fraction intégriste dont le discours cherche à jouer sur la confusion et l'émotionnel pour prendre une place toujours plus importante au sein de la vie politique. Car là est bien le risque, le peuple musulman peu informé va y voir une offense à l'islam alors que le sujet dans sa globalité se situe bien ailleurs, en fait dans des conceptions différentes du système de philosophie politique.
Et malheureusement force est de constater qu'à nouveau les seules voix qui se font entendre au sein du monde musulman sont à nouveau celles des plus radicaux.
Même Dalil Boubakeur, le recteur modéré de la mosquée de Paris, s’est trompé en ne parvenant pas expliciter un pont de vue clair et différencié sur le sujet (oui à la liberté d'expression, non aux dessins réducteurs et inutilement polémistes). Il est tombé les pieds joints dans le piège lancé par les intégristes qui dictent de plus en plus l’orientation du discours de la communauté musulmane.
Dans ce contexte dichotomique, la seule réaction qui s'avère aujourd'hui possible face au concert de protestations teintée ça et là d'une violence verbale (à Gaza principalemennt) et économique (boycotts, tiens vont-ils s’étendre à tous les pays qui ont diffusé les dessins, bientôt il n’y aura plus d’importations dans ces pays…) est de marquer sa solidarité pour défendre la liberté d'expression, notamment en publiant les dessins incriminés.
Jamais le choc des civilisations cher à Huntington n'aura été aussi fortement ressenti et ce suite à des dessins pour l'essentiel médiocres et sans grande importance factuelle.
Et même les plus pacificateurs se voient obligés de prendre position dans un camp.
Si je me range volontiers dans une approche constructive et optimiste, tout ceci n'annonce tout de même rien de bon...
18 octobre 2005
Europe
Deux faits d'actualités récents:
- A Anvers, les syndicats viennent de protester vigoureusement contre une situation assez inquiétante. Une entreprise (ex-filiale d'Unilever) a licencié dans une section de l'usine 20 ouvriers alors que 10 ouvriers polonais ont été engagés dans une autre entité. Ceux-ci ont été embauchés par intérim via une société hollandaise (en effet, la Belgique - au contraire des Pays-Bas - a obtenu, lors du passage de la Pologne au sein de l'UE, l'instauration d'une période transitoire pendant laquelle la libre circulation des travailleurs polonais n'est pas encore acquise). Ces ouvriers étaient engagés à un salaire horaire 10 EUR moindre que celui des travailleurs belges (19 contre 29). Devant la médiatisation de l'affaire, la direction a découvert une erreur juridique et a annulé le contrat des travailleurs polonais…
Il n'empêche. On a parlé de la mondialisation et de ses risques mais voilà une situation nouvelle et intra-européenne qui inquiète: une entreprise étrangère présente en Belgique, qui utilise son positionnement géographique et ses infrastructures générales et engagerait des ouvriers de l'Est à des conditions salariales presque deux fois plus basses. Un message qui donne du grain à moudre à l'extrême droite très puissante à Anvers: "le modèle social sera défendu en combattant l'immigration", a dit son leader. En oubliant ainsi que le problème n'est pas la nationalité du travailleur mais les conditions auxquelles ils sont engagés, susceptibles de détruire le modèle social belge (ou européen).
- Dimanche, victoire du conservateur aux élections présidentielles en Pologne. Nationaliste, eurosceptique et ultra-conservateur, il est frère du maire de Varsovie qui s'illustre régulièrement par son homophobie notoire, empêchant la tenue de Gay Pride dans sa ville notamment.
Bref le pouvoir polonais aux mains d'ultra-conservateurs catho.
On s'est posé quand même moins de questions sur l'entrée de ce pays dans l'Union européenne que pour la Turquie alors que pas mal de craintes sont communes: une population nombreuse, un certain retard économique, un conservatisme important avec le poids d'une religion très puissante. Avec pour différence fondamentale que l'Islam n'est sans doute pas le catholicisme pour beaucoup...
04 octobre 2005
Une gauche en exemple?
L'actualité est politique en Belgique depuis quelques semaines.
La « multi-francophonie » du site demande sans doute d'éclairer ce qu'est l'affaire de la "carolorégienne" qui a abouti vendredi à la démission du Ministre-président Wallon, le socialiste J-C Van Cauwenberghe.
Face à ce petit séisme politique, nous avons eu droit à tous les commentaires du monde. Des articles d'ailleurs souvent peu éclairés pour rendre compte de la réalité. Par exemple, le Monde, par l'entremise d'un journaliste belge établi maintenant en France, a titré « le PS englué dans les affaires ». Un résumé tellement éloigné de la réalité concrète qu'on se demande si ce journaliste a posé le moindre pied en Belgique depuis son départ.
Le PS francophone a connu des dossiers assez lourds au cours des années 80 et début 90 avec les caisses noires du parti, l'affaire Dassaut-Agusta,…Une entreprise de rénovation a été menée à la tête du parti, singulièrement depuis 1999 et l’intronisation de son nouveau président, le charismatique Elio Di Rupo. Pour la petite histoire, cet italien de Mons, ville dont il est le bourgmestre (maire), s'assume pleinement comme gay et a survécu à une cabale lancée au lendemain de l'affaire Dutroux où il fut accusé injustement de pédophilie sur base du témoignage d'un mythomane.
Elio Di Rupo est devenu l'homme fort du parti et de tout le paysage politique wallon (il est d’ailleurs le politique francophone le plus populaire) grâce à la clarté de son discours: résolument progressiste quand il s'agit de débats éthiques (les avancées en Belgique ces dernières années sont portées par le PS: le mariage gay et aujourd’hui défense de l'homoparentalité, légalisation de l'euthanasie réglementée,... - avancées devenues possibles il est vrai par la mise dans l'opposition des sociaux chrétiens flamands) et son langage clair de gauche (en gros, la préoccupation continuelle de défendre le plus faible, la solidarité interpersonnelle, notamment via une sécurité sociale forte). Une clarté de discours qui positionne le PS wallon à la pointe de l'idée qu'on peut se faire de la gauche moderne, bien que certains envisagent la modernité sous forme de "réformes" libérales (c'est une tendance claire en Angleterre, Allemagne et même en Flandre). Un discours qui doit certainement faire réfléchir le PS français qui en comparaison semble incapable d'édicter une ligne claire à son parti et manque manifestement d'audace dans le domaine éthique.
Elio Di Rupo a donc modernisé le PS autant qu'il pouvait mais son emprise ou celle de son parti sur la Wallonie (et désormais sur Bruxelles mais de manière moins prononcée) a créé des animosités, notamment du parti libéral relégué récemment dans l'opposition au niveau régional wallon et bruxellois. La vengeance ne s’est pas faite attendre avec la divulgation d'affaires pas vraiment scandaleuse mais dont l'appui médiatique va entraîner une démission ou un certain trouble dans l’opinion. Des erreurs plus que des fautes d’ailleurs (erreur dans la gestion de ses collaborateurs dans l'affaire Simonis, essentiellement dans la communication dans l'affaire Arena et plus litigieux dans l'interpellation d'un juge pour une affaire privée dans le cas Lizin).
Le PS ne s'en est guère sorti fragilisé avant que ne sorte l'affaire de la carolorégienne. Des dépenses démesurées de frais de restaurants et d'achats de vins de la part d'administrateurs d’une société de logement, par ailleurs échevins de la ville. Des faits scandaleux qui obtiennent un prolongement en justice et témoignent de pratiques répréhensibles sur le plan éthique. Nous en venons à une vérité: la puissance de certaines fédérations locales qui concentrent le pouvoir via un réseau d’amitiés et d’hommes de confiance, sur fonds de clientélisme. C’est notamment le cas dans les communes à majorité absolue : Charleroi (première ville de Wallonie) dont J-C Van Cauwenberghe a été bourgmestre pendant près de 20 ans et est resté l'homme fort autour duquel tout se joue.
Ces "baronnies" connues de longue date touchent essentiellement deux régions (Liège et Charleroi). Ces barons accrochés à leur pouvoir exercent naturellement un certain pouvoir au sein même du PS national et n'ont pas vu d'un bon œil la démarche de modernisation du parti entamée par Elio Di Rupo qui s'est donc heurté à des résistances locales importantes.
Les révélations récentes sur la carolorégienne sont à la fois un coup dur pour le PS (on n'en connaît pas encore la portée) mais aussi une chance majeure pour rénover plus en profondeur le parti face à une fédération locale fragilisée.
Nous sommes donc face à deux visages d'une même réalité: un PS moderne incarné par son président et un PS clientéliste et hégémonique dans certaines sections locales et voué à disparaître aujourd'hui (c’est du moins un espoir).
Une réalité pas toujours clairement explicitée dans les discours alambiqués des journaux mais ouvrant des perspectives qui réjouissent in fine ceux qui veulent que le PS incarne probité, combat et progressisme.
28 septembre 2005
Femme en politique
Après l'échec de la gauche aux dernières élections (mais avec la politique pratiquée par Schroeder pouvait-il en être autrement?) et malgré le succès très relatif de la droite (une chute vertigineuse dans la dernière ligne droite avant le vote), voilà donc Angela Merkel chancelière allemande.
On peut se montrer satisfait de voir une femme arriver à la tête de la nation la plus peuplée d'Europe. Une éventualité qui ne semble pas encore réalisable en France, au vu de la façon dont la gent féminine est traitée dès lors qu'elle se rapproche des rênes du pouvoir. De même, la féminisation enclenchée en Belgique n'a pas encore effacé toute forme de machisme, ni permis l'arrivée d'un premier ministre de sexe féminin (quoique le n°2 du gouvernement actuel est une femme au pouvoir non négligeable).
Cette nomination n'est pas une première (on se rappelera essentiellement du long règne de la "dame de fer", il y a déjà maintenant 20 ans de cela) mais m'amène à me demander quand nous pourrons voir une femme progressiste à la tête d'une nation européenne?
Il semble aujourd'hui que pour accéder au pouvoir, la femme doive effacer sa sensibilité particulière (c'est du moins ce qui est suggéré comme argument en faveur de l'apparition des femmes dans le champ politique, par delà l'idée pure de parité) pour se révéler gestionnaire redoutable et faire preuve d'un certain conservatisme de façon à ne pas donner l'impression de remettre en cause l'ordre social. Il n'est d'ailleurs pas étonnant de constater que la femme la plus présidentiable en France soit Ségolène Royal.
Alors la véritable révolution, c'est pour quand?
15 mai 2005
Référendum et didactisme
Chaque jour nous rapproche d’un référendum qui donne des sueurs froides à une bonne partie de la classe politique française et même par-delà.
Les sondages en faveur du non ont cet aspect positif qu’ils posent l’attention sur ce vote et le débat qui l’entoure (quelque soit la qualité de celui-ci, c’est positif).
Il ne permet cependant pas à la classe politique majoritaire (l’essentiel de la gauche et de la droite démocratique) de convaincre son électorat à voter oui.
Pourquoi le politique peine-t-il tant à imposer ses idées dans l’opinion publique ?
Avant tout, il me paraît logique de s’intéresser plus particulièrement au camp du oui vu que la défense d’un non, même légitime, est plus facile à mettre en œuvre. Il peut en effet s’appuyer sur certaines peurs parfois très diverses (encore une fois justifiées ou non) dans l’opinion publique et les agréger dans un vote protestataire même sans unité de propos. Les partisans du oui doivent quant à eux davantage convaincre, tâche bien entendu plus difficile. Ils doivent faire face à ces craintes citoyennes dans une société insécurisée sur le plan social et dans son environnement proche.
Malgré la relative difficulté du texte (les projets de loi nationale sont-ils tous automatiquement simples ?), il me paraît tout de même réalisable d’exposer des arguments probants pour défendre ce traité constitutionnel.
Mon hypothèse pour expliquer l’échec actuel de l’entreprise s’inscrit dans une vision plus large du mode d’action de l’homme politique moyen. A savoir une incapacité à rendre compte de la complexité du débat.
Pendant longtemps, l’homme politique est apparu omnipotent, capable d’agir dans de nombreuses sphères de la vie publique et plus particulièrement en matière économique.
La mondialisation de l’économie a rendu l’idée du territoire national quelque peu caduque. Désormais, les entreprises délocalisent beaucoup plus facilement devant la concurrence de certains marchés émergents et le déplacement des centres décisionnels à l’étranger. D’un autre côté, l’ouverture des frontières offre des perspectives en matière d’exportations, lesquelles évoluent notamment au gré du marché des devises et du prix du pétrole. Autant d’exemples illustrant que l’environnement économique est devenu sensiblement plus complexe que le monde dans lequel nous vivions il y a 30 à 50 ans. Devant ces évolutions, l’homme politique paraît démuni pour assurer l’objectif affirmé du plein emploi. Il dispose certes toujours d’une certaine capacité d’action en agissant sur plusieurs moyens de politique économique. Une bonne politique de l’emploi peut donc favoriser le recul du chômage (et inversement). Cependant, il est évident que l’évolution du nombre de sans-emplois dépend aussi et surtout du contexte économique mondial.
L’homme politique a souvent nié cette évidence ces dernières années. Il a souvent cherché à simplifier aux yeux du public la complexité croissante du monde économique, de peur peut-être de perdre une partie de son électorat en avouant une certaine impuissance.
En prenant le parti de la simplification, il a rejeté tout effort didactique qui s’impose pour expliquer la réalité des choses et adopté plutôt un discours fédérateur autour de thématiques fortes censées répondre à une peur, maintenant ainsi son rôle prédominant aux yeux de l’opinion publique (thématique de la fracture sociale en 1995, de l’union de tous les français face à l’extrême droite en 2002, vite contredits par les politiques menées).
Aujourd’hui, l’homme politique est soudainement obligé de se battre sur un seul sujet : oui ou non à la constitution européenne. Un sujet complexe on le sait, surtout en raison des conditions de sa mise en oeuvre : une synthèse reprenant des sensibilités politiques et culturelles différentes.
Face à ce sujet, les partisans du oui ne parviennent pas à trouver l’argumentaire juste. Ils ne peuvent pas dans cette matière agiter de nouvelles thématiques, de nouveaux espoirs, simplifier la forme de façon à apporter une réponse définitive aux problèmes. Ils sont obligés de défendre une position qui inclut en son sein des éléments négatifs, inaboutis, insuffisants.
Au lieu de cerner les véritables enjeux stratégiques - et donc complexes - d’un oui (améliorer le mauvais traité de Nice, reconnaître les latitudes que le traité laisse pour envisager une Europe Sociale qui ne décide pas ici, insister sur la renégociation impossible d’un texte réalisé à 25 sans compter que les appelants au non ne parlent pas d’une seule voix), le politique continue à bassiner des simplismes auxquels n’échappe ni le non (la Turquie, la fin définitive de l’Europe Sociale), ni le oui. N’a-t-on pas entendu Jacques Chirac dire que le traité est tout sauf libéral ? Que le non serait un séisme presque apocalyptique (la peur version oui) ?
Par manque d’habitude du débat complexe, l’homme politique ne parvient pas à sortir de la guerre de propos simplistes pour faire pencher la balance dans le camp du oui.
Ces prises de position tendent à rendre le débat opaque et ainsi l’exposer à des points de vue, des thématiques qui le dépassent. Sont alors abordées des questions plus proches du débat de 2007 que de celui qui occupe. Peut-on parvenir à convaincre la population quand on admet ne pas en comprendre toute une frange qui incarne la société de demain (les jeunes)?
Le oui l’emportera peut-être mais le chemin pour y parvenir aura été révélateur de l’inconsistance du discours de bien trop de politiques actuels.
Ps : j’ai pris une cible évidente (J. Chirac) mais le PS français manque furieusement de clarté dans son discours lui aussi et ne s’en sortira sans doute qu’en adoptant un discours plus clair, didactique et cohérent.
16 avril 2005
Le débat sur la constitution européenne vu de Belgique
La thématique dans notre pays est bien différente de celle de la France. A vrai dire, le débat s’est posé ces dernières semaines davantage sur l’idée d’organisation d’un référendum que sur le projet de constitution lui-même.
C’est en effet sur cette question qu’une opposition est apparue entre les partis démocratiques (même au sein du gouvernement): l’idée de la tenue d’un référendum étant soutenue principalement par les libéraux et rejetée par les sociaux-chrétiens et socialistes.
Les socialistes francophones, première force politique dans la partie du Sud du pays, ont étayé leur refus de référendum sur base de plusieurs arguments :
- La complexité de la matière, trop technique que pour en faire un sujet de consultation populaire. Un argument théoriquement valable mais peu convaincant: il paraît probable que le oui parlementaire serait confirmé par un oui populaire, la Belgique ayant toujours eu une tradition européenne.
- La nécessaire modification de la constitution belge pour permettre la tenue d’une telle consultation. Avec en coin la peur de voir des questions douteuses faire l’objet de référendum.
- La monopolisation du débat autour du VB, le parti d’extrême droite néerlandophone, deuxième parti au Nord et seule formation politique à s’opposer à la constitution. Avec le risque de concentrer l’enjeu sur la Turquie, comme le font déjà certains en France. Or la Belgique est soucieuse de préserver une paix culturelle (c’est ainsi que la question du voile n’a pas vraiment rebondi en Belgique, notamment sur le plan législatif).
Le débat s’est terminé hier sur un vote négatif au Parlement pour modifier la constitution en vue de permettre un référendum.
Personnellement, la consultation ne m’aurait pas déplu mais la démocratie participative dont on parle tant mérite certainement un meilleur sort que les questions très générales qui font l’objet de référendum.
Concernant la constitution elle-même, j’aurais tendance à adresser un petit oui. Un oui combattif ou un oui désillusionné selon qu’on se veuille optimiste ou pessimiste. Oui, l’Europe est constituée économiquement (et non pas politiquement) et de tendance manifestement libérale mais la construction politique et sociale ne dépendra pas de ce traité qui a déjà pu évacuer la question de la référence chrétienne en son sein et comporte quelques avancées par rapport à Nice. C’est sans doute peu mais déjà ça…
11 avril 2005
Kitsch libérateur
Par quels moyens parvenir à une libération de soi ? Sujet vaste et complexe dont je ne connais pas la réponse. Pourtant, je me demande parfois sur tout ne se joue pas sur des détails.
L’année dernière, pour une soirée d’anniversaire, nous avons organisé une soirée « kitsch ». Pendant les mois qui l’ont précédée, nous avons cherché et sélectionné les meilleurs (?) titres.
On s’est amusés avec quelques amis proches dans des dîners préparatoires, on s’est surpris à chanter des morceaux parfois franchement mauvais (« Acropolis Adieu » de Mireille Mathieu, inimitable et terriblement irrésistible), d’autres finalement pas si nuls (« Soleil soleil » de Nana, très baba), voire même plutôt bons sans qu’on s’en rende compte (« Pauvre Diable » de Julio, oui je vous assure, les arrangements sont plutôt bien foutus).
L’héritage sérieux qui m’accompagné pendant bien des années et que j’ai progressivement tenté de gommer devait sans doute passer par cette libération des passions inavouables issues pour l’essentiel de ma jeunesse.
La gêne passée, on finit par évacuer cette honte qui nous ronge terriblement, nous enfants de cette fameuse (car si pauvre) génération « années 80 ».
On la partage avec d’autres, sans la peur du regard de l’autre.
Et à partir du moment où on n’a plus peur du regard de l’autre quand on chante « Never Gonna Give You Up », on ne craint plus son image tout simplement.
« A Face on a lover with a fire in his heart,
A man undercover but you tore him apart.
Maybe next year.
I'll give it to someone,
I'll give it to someone special »
Ca vous dit quelque chose?
14 mars 2005
Littérature de la déprime
En faisant le tour des rayons librairie ces dernières années, j’ai constaté une tendance (qui était peut-être en marche depuis plusieurs années ou qui a toujours existé, je ne suis pas un fin spécialiste en matière de littérature, je tiens à le signaler) : à savoir la prédominance de récits soit dramatiques avec une fin forcément funeste pour le(s) héros, soit critiquant férocement notre civilisation contemporaine.
En effet, j’entrevois fréquemment des romans déchirants où l’issue foncièrement dramatique, rarement sans demi-mesure semble indispensable sous peine de passer pour un sombre naïf. Il semble apparemment logique et très respectable de poser ce regard pessimiste et distancié par rapport au monde (« la descente aux enfers d’un tel… », « une histoire qui laissera des traces… »).
Parmi les succès critiques les plus populaires de ces dernières années, on retrouve également volontiers des livres posant un regard désenchanté sur l’évolution actuelle de nos sociétés. Il est devenu porteur de chanter la désillusion de nos semblables, leur solitude, leur individualisme, leur bassesse, leur mégalomanie, leurs ambitions démesurées,…
Je dois bien l’avouer, il faut avoir parfois le cœur bien accroché pour continuer à lire sans déprimer…
Peut-être s’agit-il d’une capacité naturelle des gens à se trouver plus en phase avec le monde dans la douleur que dans le bonheur. La souffrance semble universellement comprise alors que le bonheur est si épars, si disparate dans ses formes que l’individu n’y retrouve pas un miroir ou une consolation. Peut-être aussi jalousons-nous quelque peu le bonheur d’autrui, en constatant soudain la difficulté d’atteindre le sien. Le partage de la lecture semble donc se réaliser dans des domaines comme le sentiment de peur, de perte, d’abandon. Au bout du compte, peut-on encore toucher les lecteurs en abordant le bonheur, le désir (sans pour autant tomber dans le côté baba ou mielleux) ?
D’autre part, je constate que si les souffrances restent le fil rouge de récits (et que des romans « télé-réalité » plus commerciaux qu’auteuriste ont fleuri désagréablement ces dernières années), celles-ci semblent faire l’objet aussi d’une échelle de gradation au sein de laquelle certaines d’entre elles seraient plus légitimes que d’autres. A titre d’exemple, je lisais récemment dans un magazine que j’apprécie par ailleurs beaucoup (les « Inrocks » pour ne pas le citer), une critique acerbe du livre de Mazarine. Soyons clair, le livre n’est peut-être pas bon (je ne l’ai pas lu) et son écriture ou ses états d’âme naïfs et sans talent. Néanmoins, j’ai été plus qu’énervé de constater qu’une des critiques les plus virulentes portait sur une soi-disant indécence dans la confession de sa solitude, de sa souffrance, eu égard à celles endurées par d’autres, plus réelles, moins bourgeoises. Comme s’il existait une souffrance de classe inversée, le privilège revenant cette fois au moins nanti.
Je suis sans doute naïf mais je n’ai pas encore l’intention de supprimer de mon blog des moments gais ou des souffrances de petit bourgeois narcissique et consumériste. Vous pouvez toujours fuir…
04 mars 2005
A propos de l’interdiction du tabac dans les bars et restaurants
Voilà le nouveau sujet d’actualité qui agite le landernau politique belge et sans doute européen sous peu. Avec un regard tourné vers le Québec ou l’Irlande et l’Italie, premiers pays européens appliquant une telle législation.
Pour appuyer cette proposition, la notion de santé publique est évoquée comme argument indéboulonnable, justificatif de tout. A l’heure où ce domaine est irradié par la question écologique (souvent avec à-propos quand il s’agit de relever le danger lié à la production et la distribution de biens alimentaires,…), il est manifeste que la tendance actuelle consiste à atteindre non plus seulement un processus économique mais bien l’individu (j’y reviens).
Au delà de cette question de santé publique, on avance déjà bien d’autres arguments (d’ailleurs parfois utilisés comme raison principale) tels que « je ne veux pas manger un steak parfumé au tabac». Preuve que la gêne provoquée par la fumée alimente la polémique autant voire davantage que les raisons de santé. Au nom de ce type d’inconvénient, quelle sera la proposition suivante? Interdire l’alcool dont les effluves peuvent parcourir la pièce ou la transpiration qui indispose légitimement les voisins?
Pour contrer les arguments économiques relevés par les établissements concernés (chute du CA), les partisans d’une telle loi argumente aussi sur le fait que l’ennui causé par la cigarette (fumée, danger de tabagisme passif) ferait fuir un certain type de clientèle des bars ou restaurants. Mais jusqu’où ira-t-on ? Puisque la problématique n’est pas purement de santé publique, n’ira-t-on pas demain jusqu’à interdire la voiture pour permettre à cette clientèle de ne pas subir les effets nocifs de la pollution automobile à la sortie de ces endroits?
Il ne s’agit pas de rentrer dans un débat écologique, ou de nier l’importance de mener une politique de développement durable mais un certain rapprochement existe entre ce type de mesure et des idées circulant sur les méfaits de la voiture. La volonté d’agir de façon unilatérale, de culpabiliser l’usager a parfois tendance à prendre le pas sur des mesures visant à inciter des comportements, notamment par des politiques fiscales d’encouragement ou découragement (qui sont de vraies mesures politiques dans les sociétés libérales dans lesquelles nous vivons).
La vraie question de fonds est de savoir dans quelles conditions, dans quel type de société nous voulons vivre à l’avenir. Car derrière cette problématique se manifeste une tendance croissante et lancinante de nos sociétés : d’une part l’idée que le comportement individuel est potentiellement dangereux pour autrui (la critique de l’individualisme ambiant de nos sociétés a donc eu tendance à générer des réponses non tant sous un angle global qu’individuel : ont été visés ces dernières années tour à tour le fumeur (et par extension le « drogué », le buveur), celui qui a une relation sexuelle et le conducteur automobile) et d’autre part, sous-tendue à la première, l’idée de la recherche d’un risque zéro.
Le risque zéro aujourd’hui, c’est s’imaginer l’impossibilité qu’un problème puisse survenir lors de l’accouchement (ou même dans toute opération) au nom de la prétendue maîtrise scientifique totale ; chercher forcément le responsable (bouc-émissaire) lorsque des phénomènes naturels imprévus ou difficilement prévisibles surviennent ; adopter un régime alimentaire restrictif au nom de tel ou tel danger pour la santé.
Cette pratique du risque zéro pourrait trouver son prolongement dans des idées politiques : fermer ses frontières pour se prémunir d’une attaque terroriste ou d’une invasion de réfugiés ; interdire aux couples gays d’adopter sur base de l’idée qu’un enfant ne peut trouver un équilibre psychologique qu’avec un père et une mère ; réclamer des peines incompressibles pour les criminels sexuels alors que 90% ne sont pas récidivistes ; arrêter les clochards, au nom d’un potentiel désordre public ; créer des quartiers ghettos (comme aux USA) où les riches peuvent se protéger du peuple violent, pervers et profane (autrement dit se prémunir contre les manifestations de l’inégalité sociale).
Le prolongement peut aussi se situer dans la paranoïa individuelle : la vie sous masque à gaz de Michaël Jackson, rester chez soi pour ne pas chopper la dernière grippe ; ne pas prendre l’autoroute pour éviter les chauffards qui roulent à contre-sens.
En soi, certains choix de risque zéro sont personnels et respectables (même si on peut ne pas les partager). Mais lorsqu’ils entrent en concurrence avec d’autres intérêts, celui du comportement individuel d’autrui, la question de fonds doit être posée et le point de vue de risque zéro sous-pesé. Au nom de la protection de l’individu, jusqu’où va-t-on restreindre la liberté d’autres individus ?
La cigarette peut être vu comme un symptôme du stress de nos sociétés contemporaines. S’attaquer au problème de la cigarette, n’est-ce pas avant tout agir sur sa prévention et sur les facteurs qui incitent à sa consommation ? Tout en laissant à chacun le droit d’apporter sa propre réponse. Je ne vois rien à reprocher à certains qui ont préféré une vie plus courte mais intense à une vie longue mais ennuyeuse.
La question qui nous occupe génère à mon sens un double danger :
1. En rendant délictueux l’usage de la cigarette dans un lieu public comme un bar ou restaurant, on amène progressivement la population à assimiler tout usage reconnu mauvais pour la santé comme une infirmité sociale. Le risque est de ne plus tolérer l’usage de la cigarette ou de tout autre « danger pour la santé » tout court. Une fois ce regard grave posé sur le fumeur (ou le buveur, le sex-addict), la question ne va-t-elle pas se porter sur son exclusion sociale ? Notamment en retirant de la protection de la sécurité sociale, le fumeur qui a un cancer de la gorge, le buveur régulier qui a un cancer du foie, l’homosexuel qui a attrapé le sida…
2. Si on veut régenter la vie privée pour satisfaire les partisans du risque zéro, ne va-t-on pas progressivement créer une société de plus en plus aseptisée ? Avec le retour d’une certaine prohibition : dans la lignée de la lutte contre la cigarette, le pétard, ne va-t-on pas interdire l’alcool puisqu’il est à la base d’accidents de voiture le week-end ou qu’il crée de la violence conjugale ? Fermer à l’avenir les saunas et darks rooms aux séropositifs (voire à tous) car le sida est susceptible de s’y propager ? Le vrai risque est donc qu’il s’agisse d’un premier pas vers d’autres mesures se basant sur cette notion vague d’externalité négative.
Si une demande existe, il est toujours possible à des initiatives privées de créer des bars sans cigarettes. Et rien n’empêche qu’on applique avec plus de suivi qu’aujourd’hui une séparation entre les coins fumeurs et non-fumeurs dans les restos.
Mais laissons aux individus l’occasion d’allumer une clope dans des endroits de détente que sont les bars et restos dans lesquels nous ne passons qu’un moment finalement relativement court de notre quotidien et au sein desquels l’individu vient chercher un peu de joie, de réconfort, de détente et se laisser aller loin du stress de la vie quotidienne.
Signé : un non-fumeur que la fumée dérange parfois…





