Mo's blog

Des choses à dire...

28 novembre 2007

Soeurette

Les comportements névrotiques d'angoisse tendent à rendre inéluctable aux yeux de celui qui les subit la survenance de l'élément redouté. Depuis des années, une part intérieure ne parvient pas à effacer de mon esprit qu'un ennui de santé finira par m'atteindre sous peu. Inévitablement, après le décès de mon cousin d'une leucémie à 30 ans et le cancer de la prostate détecté chez mon père il y a deux ans, la prochaine déflagration me concernera forcément. La claque fut d'autant plus brutale lundi il y a un mois lorsque je décrochai le combiné de mon téléphone.

Au bout du fil, ma mère m'annonce que la biopsie réalisée après l'opération subie par ma sœur pour enlever un appendice douloureux a révélé une tumeur carcinoïde. L’oncologue, joint par téléphone, a veillé à dédramatiser la situation en estimant que cela ne devait pas être considéré comme forcément grave, fixant le rendez-vous au lendemain pour expliquer la situation. Paniquée face à l'incertitude du diagnostic, ma mère s'empressa de consulter ce qu'Internet renseignait à propos de cette maladie. Phénomène extrêmement rare, la tumeur carcinoïde vient se poser près d'un organe, le plus souvent l'appendice ou l'intestin, et prend plusieurs années pour se développer. Il est à ce titre considéré comme un cancer lent dont les effets secondaires majeurs ne se manifestent qu'au bout d'un long moment (et ma sœur n'en présente pas les symptômes). La taille des cellules cancéreuses influence le diagnostic: supérieur à deux cm, elle génère un risque réel d'une prolifération de métastases ; en dessous beaucoup moins (le risque étant réduit presque à 0 en dessous de 1 cm).

Ce coup de téléphone me déstabilisa profondément, déclenchant presqu'instantanément des crampes d'estomac. D'habitude souvent incapable de maîtriser les émotions qui la dépassent, ma mère fit pourtant preuve de tact pour m'expliquer la situation. Je m'en étonne d'ailleurs encore aujourd'hui. Les mots assez rassurants du médecin appelant à ne pas envisager le pire avaient peut-être déjà permis un certain recul tout comme l'optimisme et le sang-froid affichés par ma sœur. Quant à moi, je n'avais pas mesuré la place que conservait ma sœur au sein de mon univers affectif.

Depuis que nous avons quitté chacun la maison familiale, nous entretenons, elle et moi, des relations lâches et plutôt discontinues. Je reçois essentiellement de nouvelles de sa famille via ma mère et nous nous revoyons essentiellement lors d'anniversaires ou fêtes organisées pour ses enfants (je suis le parrain de l'aînée).
La distance géographique peut expliquer partiellement nos rencontres espacées. Je n'ai ainsi jamais hébergé ses enfants à la maison alors que le filleul de L. vient y loger 10 fois par an. Je ne suis pas certain que ce processus soit d'ailleurs facile à concrétiser. Confinés à leurs parents ou grands-parents paternels et maternels, les petits semblent rétifs à toute aventure extérieure.
Nous possédons par ailleurs une philosophie de vie foncièrement différente. La sienne se fond peu ou prou à un univers hétéro rangé: deux enfants, une maison avec un emprunt conséquent limitant les vacances à 2 semaines en été chez les parents de l’un et une semaine à la mer du Nord chez les parents de l’autre. Une existence sans improvisation qui n'ouvre à mon goût que peu de portes pour l'évasion et la surprise. Les retrouvailles avec ma soeur n'en sont pas moins chaleureuses et sans le moindre accroc. Son caractère, devenu très cool, ne s'encombre pas de polémique.

Je l'avais pourtant connue bien différente à la maison. Souvent bougonne durant nos dernières années de cohabitation, parfois autoritaire pour imposer certains choix et totalement invivable durant les sessions d'examens où elle se transformait en ours prêt à exploser à la moindre remarque contrariante. Nos oppositions portaient alors souvent sur des détails, principalement le choix du programme télé lors de nos temps de pause qui coïncidaient souvent. Un jour, en l'absence de nos parents, alors que je venais de troubler sa décision, elle se mit dans une furie monstrueuse, me poursuivant dans la maison avec un couteau de cuisine, les yeux exorbités guidés par la colère. Elle maîtrisait difficilement la pression des études pesant sur ses épaules, ce stress de l'échec qui pendait à son nez après un redoublement. Elle avait suivi ses amies en entreprenant une licence en droit mais sa mémoire peinait dans les cours aux gros syllabi. La rupture fut consommée en troisième année lorsque ses nerfs ne supportèrent plus le rythme et la pression qui leur étaient imposés. En pleine session, elle vint annoncer en pleurs à mes parents que c'était fini, il lui était devenu impossible de poursuivre. Cette crise de larmes, se terminant dans les bras d'une mère protectrice et bienveillante, résonne encore en moi comme une image déchirante emportant tous les souvenirs négatifs des périodes antérieures. 

La bienveillance manifestée par les parents - qui exerçaient une pression implicite assez lourde en vue de nous surpasser (les études leur apparaissant comme la condition sine qua non pour réussir dans la vie) - dégonfla sans doute instantanément la bulle d'air étouffante qui avait guidé les choix de ma soeur jusque là.
Elle se mit à chercher (et à trouver) un boulot et partagea le plus clair de son temps avec son futur mari. Son départ de la maison fut finalement l'entérinement d'une situation de fait. Je ne pus observer les changements fondamentaux à l'oeuvre au sein de sa personnalité à cette époque.
Elle cessa de se comporter comme une étudiante de droit catholique, bourgeoise bien pensante ne dédaignant pas l'arrogance, et acquit sans doute de son intense expérience nerveuse la conviction de pouvoir survivre à un échec retentissant en déployant un pouvoir de recul et un relativisme certain.

Elle afficha constamment par la suite une décontraction, une distance par rapport aux problèmes, qui m'étonna au plus haut point. Contrairement à moi ou mes parents, elle semble appréhender la vie et la mort sous un angle de légèreté, principalement quand il s'agit d'elle.
Après son départ de la maison, elle n'hésita pas à prendre ma défense face aux parents lors des quelques litiges qui nous opposaient.
Nos relations se normalisèrent et une complicité se réanima.

C'est toute notre relation qui m'est revenue en mémoire le soir de cette terrible annonce. Je me suis conditionné à l'idée de vivre sans prendre sur moi les soucis des autres (d'autant qu'ils restaient conditionnels) mais une douleur sourde a continué à m'assommer ce soir-là. J'ai pris conscience de toute l'affection, la tendresse que j'éprouvais pour cette grande soeur que j'aime appeler soeurette. Je ne pouvais pas imaginer qu'un malheur puisse lui arriver.

La chance ou le hasard peut parfois nous sourire. Une semaine plus tard, les examens ont révélé que les cellules cancéreuses n’avaient pas dépassé 0,5 cm. Un contrôle régulier s'imposera à elle durant toute sa vie mais c'est un moindre mal lorsqu'on a envisagé le pire. A cette évacuation heureuse du problème s'est ajouté un élément plus tangible sur le terme: l'irréversibilité de  mes sentiments dévoilés.

Posté par Morrissey à 19:06 - Histoire de Famille - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

28 décembre 2006

Les aiguilles du sapin tombent à Noël

La fête de Noël paraîtrait volontiers intemporelle dans son déroulement si certains événements ne venaient pas insuffler un vent de renouveau lors des réunions familiales. Cette année, ma cousine Anne (dont j’avais abondamment parlé ici :  http://morrissey.canalblog.com/archives/2005/12/27/1155413.html) était accompagnée de son petit ami, Will, qui réside dans le même centre d’hébergement pour adultes en difficulté et handicapés (qu'elle vient d'intégrer en mai dernier pour ses 18 ans).

Arrivé le dernier dans cette arène bien fournie cette année à l’occasion du réveillon, je salue tout le monde avant d’apercevoir à l’extrémité d’un canapé, la tête baissée du jeune garçon. Je peux me retrouver facilement dans son attitude timide. Participer à une fête d’une famille à laquelle on n'appartient pas doit conférer un sentiment de malaise bien compréhensible. A moins que ce ne soit cette acné agressive recouvrant son visage qui le complexe lorsque je lui tends la main. Le regard fuyant, les mains jointes en perpétuel mouvement circulaire, rien ne semble pouvoir le dérider. Son effacement confinerait même à de l'autisme si la présence d'Anne à ses côtés n'annulait par essence cette hypothèse.

Je ne sais quelle attitude adopter entre le laisser en paix et l’intégrer au maximum. Le juste milieu semble probablement le plus judicieux même si les efforts à accomplir ne m'agréent guère. Je dois déjà m’efforcer à parler aux uns et aux autres sans en avoir particulièrement envie. Anne ne cesse par ailleurs de m'accaparer et je me sens un peu redevable envers cette cousine que je ne vois pas durant l'année. Je tente au mieux d’impliquer Will dans nos conversations. Il ne vit manifestement pas sur une autre planète. Il écoute du hip hop (plutôt hardcore), parvient à suivre des formations professionnelles (ce que ma cousine peine à pouvoir réaliser), possède quelques amis et s’avère jaloux quand l’un d’entre eux s’approche trop de sa copine.

Anne doit trouver auprès de lui cette affection qu'elle désire tant (et vice versa). Ce besoin très palpable doit compenser chez elle l’absence d’un père malade, auquel j'ai pu me substituer un moment quand je la baby-sittais. Elle me demande aujourd'hui pourquoi je ne la serre pas dans les bras. Je lui explique maladroitement qu’elle a désormais quelqu’un vers qui se tourner pour éviter de lui avouer que j’éprouve une difficulté à prendre une femme dans les bras. Par pudeur. Qui n’épargne d’ailleurs pas mes contacts avec la gente masculine quand une raison supérieure ne le justifie pas.
Je devine également que les deux tourtereaux cherchent à se protéger mutuellement. Anne doit affronter l’angoisse généralisée que génère l’incertitude de son avenir tandis que Will fait face à une profonde dépression depuis le décès de sa mère que son père violentait.  Ce grand garçon de 22 ans, qui en paraît plutôt 17 à 18, ressemble à un animal blessé, soumis, apeuré dont la fragilité se dévoile dès le premier regard et dont les marques d’une jeunesse gâchée transparaissent dans sa discrétion - tout en contraste avec le désir de contact et de paillettes d’Anne.

Le couple adolescent évoque souvent à mes yeux l’image d’une chrysalide innocente précédant l’avènement de la raison plus adulte. L’histoire d’Anne et Will relève déjà plus de la survie, de la nécessité, de l’accommodement. Dans un univers de destins contrariés, leur union ne bénéficie pas du cheminement tout tracé par la société, les tenants du romantisme échevelé estampillé fleur bleu ne leur accordent aucune place. Mais cet amour-nécessité, ce rapprochement circonstancié diffère-t-il tant de la situation de ma sœur (un mari perpétuellement angoissé minant trop souvent son épanouissement personnel, et la charge irréductible d'un emprunt hypothécaire et de deux bambins) ou de ma tante (qui accepte tant bien que mal l'intransigeance de son partenaire actuel, à la boisson par ailleurs peu heureuse)?

Bien plus qu'un reflet de romantisme projeté par le pouvoir médiatique (l'idéalisation du couple fait vendre) et politico-moral (l'anthropologique perpétuation de l'espèce), le couple se constitue avant tout autour de raisons de nature sociologique (une intégration et reconnaissance sociale au travers du statut de couple et plus tard de parent) et psychologique (la peur de la solitude), le mot "amour" étant trop souvent galvaudé.
Une réalité qui se dévoile plus aisément lorsque s'est effacé le vernis des premiers instants et que chutent les premières aiguilles du sapin.
Une vérité que les fêtes de famille, en hébergeant une diversité sociale et générationnelle, assènent avec une acuité frontale des plus désarmantes.

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31 octobre 2006

Une promesse tenue

Je descends l’allée. Je m’habitue progressivement à la pénombre mais je dois encore me fier à ma mémoire pour appréhender les dénivellations d’une pente raide que j’emprunte trois à quatre fois par semaine. Un jeu de réflexes bienvenu pour suppléer mon esprit absorbé par d’autres préoccupations.
Le ventre noué, j’entre à l’arrière du véhicule. Je me plains régulièrement de l’absence de baffles arrières pour entendre correctement les résultats sportifs. Mais ce soir, je devine déjà que ma priorité ne portera pas sur une question de son.

Ma sœur, à mes côtés, a déjà fui. Je voudrais l’accompagner. Voler vers notre maison. Doté de petites ailes, je traverserais le centre-ville, désert à une heure du matin. Les lumières me serviraient de balise. Je repèrerais mon école, l’église à ses côtés. J’accompagnerais du regard les lacets d’un des versants de la vallée. A son sommet, je redescendrais quelque peu d’altitude pour m’engouffrer entre ces deux rangées d’arbres centenaires qui préservent l’anonymat de la haute bourgeoisie locale. Je contournerais ensuite le bois mystérieusement angoissant avant d’aborder le versant opposé. Je narguerais de ma hauteur les tournants en épingle qui ralentissent d’ordinaire notre trajet quotidien. Je redéploierais lentement mes ailes pour contempler ce faux-plat conduisant jusqu’à notre demeure. Je me rendrais directement vers ma chambre et m’installerais sur mon lit. Je pourrai alors respirer. Le silence aura gagné le monde entier. Chacun dormira, rassuré, apaisé, envahi par la quiétude d’une vie dominée par la sérénité.

Le claquement d’une portière. Mon voyage s’est arrêté bien avant sa destination finale. J’ai peur, je prie pour que ce trajet finisse au plus vite. Quand bien même ils ne me sont pas adressés, les mots lourds qui happent l’atmosphère résonnent comme autant de gifles reçues en pleine figure. Plus encore leur ton me remplit d’un effroi paralysant.
….tu m’énerves, tu n’arrêtes pas de régir ma vie….je n’y serais pas obligé si tu ne buvais pas autant au cours de la soirée...laisse-moi un peu vivre… mais moi je ne peux pas vivre quand tu es comme cela… c’est chaque fois la même chose, j’étais de bonne humeur et me voilà emmerdé…

Je me sens obligé d’endosser le rôle de médiateur mais les mots me manquent. J’esquive une tentative mais on ne m’écoute pas. Je réessaie, je suscite une première réaction. J’entre dans la discussion, j’en deviens le témoin involontaire, je ne pourrai plus échapper à l’abandon de ma neutralité. Mon parti-pris est déjà clair dans mon for intérieur. Je dois protéger maman que je trouve sensible et trop fragile. Elle a besoin de mon secours, je serai à nouveau son soutien. Je ne dois toutefois rien laisser transparaître à papa. Je m’adresse à lui en cherchant les mots apaisants. M’appuyant sur mon expérience glanée lors de précédents exercices, je cherche le point décisif qui permettra de détendre l’atmosphère. En pure perte.

Un chemin de retour alternatif, une voie toute cabossée, plongée dans le noir le plus total.
Le moteur s’arrête soudain, le contact interrompu par papa. Il quitte la voiture. Se met à marcher le long de la route. Sur le côté, une vingtaine de petits jardins de ville au fonds desquels se dessinent les façades arrières de maisons. Ma grand-mère maternelle habite une d’entre elles. Les lumières sont éteintes. Elle ignorera le triste spectacle qui s’y joue à quelques mètres.
Maman sort à son tour. Paniquée, elle demande à papa de remonter dans la voiture. A mon tour, les larmes aux yeux, le ciel d’un noir apocalyptique tombé sur la tête, je le supplie de revenir sur ses pas.
Il faut trois minutes pour que tout le monde rejoigne la voiture. La pression retombée, le reste du voyage s’effectue en silence. Sous le choc, je suis partagé entre le soulagement et l’envie de pleurer ou de crier mon désarroi.

Je ne comprends pas pourquoi le retour du basket le samedi soir rompt ainsi la quiétude de la vie quotidienne. Ou plutôt si, tout cela n’arriverait pas si ces chopes descendues tournée après tournée ne venaient perturber ces fins de soirée. Le message prend forme peu à peu, la conclusion semble jaillir des effluves de bière qui inondent la voiture. L’alcool à distance, je me fais la promesse de ne jamais finir une soirée ivre de ma vie. 

    

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15 août 2006

Les yeux en amande

papa

Quelle vérité se cache donc derrière le voile impénétrable de ses lunettes, me suis-je souvent demandé?
Des yeux en amande, tout d’abord, mieux discernables lors de ses jeunes années, quand il abîmait ses coudes sur les bancs de l’école.
Ils n'expriment aujourd'hui que peu de choses, si ce n’est de très communes manifestations de joie, de colère ou, dans leur opacité, une souffrance physique régulière depuis deux ans. Un passage difficile pour soigner sa prostate, suivi bientôt d'autres douleurs plus sournoises, dorsales, cervicales, à l'incommodité continue. Elles réclament de lourds efforts pour sourire, tromper le mal, cette gêne qui ne laisse aucun répit. Vieillir n'est pas aisé. Il se tait, se terre quand il souffre. A sa place, j’irais crier mon désespoir mais lui ne lâche rien, ne traduit verbalement pas la moindre de ses angoisses ou de ses déprimes, conscient des ravages que peut générer l'expression de quelques mots à la face du monde, spécifiquement celui qui l'entoure. Certaines vérités trop dramatiques ne se dévoilent pas.

Dans son couple, il assure le pôle quiétude face aux traits d'anxiété de son épouse. Autant elle ne peut gérer tout trop-plein émotionnel, autant il paraît armé d'un bouclier pour faire face aux blessures et contrariétés infligées par le cours de l'existence. Il s'en est accommodé, blindé par une enfance compliquée au cours de laquelle il cacha bien vite ses yeux en amande sous d'épais verres foncés. Il s'érigera en muraille, figure d'autorité solide pour ses enfants, leur témoignant de son amour par une disponibilité sans faille davantage que par d’impudiques attentions affectives.

-      Et toi tu penses à la mort?
-      Oui, tout le temps

Dans sa sérénité d'homme de conviction aux coups de sang passagers, sont apparues ces douleurs répétées, tourments de suite intériorisés. Et quand, à l’occasion d’une discussion entre amis, il s'exprime sans carapace, d’une parole brute, révélatrice, le mal prend soudain racine au plus profond de l'âme. Sans parvenir sans doute à diluer ses propres blessures, ces mots fragiles innervent le corps de ses proches - ce dont il avait toujours voulu les préserver.

Le monde ne s'est pas pour autant écroulé. Il m’intime juste de garder les yeux - forcément un peu les siens
à l’air libre et grands ouverts.

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07 août 2006

Hors-Cadre

Août, mois des grands rassemblements familiaux.
Le paternel et sa seconde épouse accueillent dans leur nouvelle demeure à Cabrières la mère de ses enfants et son nouveau conjoint. Ses deux filles, son petit-fils les ont également rejoints au détour de leurs vacances.

A ce tableau, il ne manque plus que lui, le fils aîné, la figure médiane de ce noyau dur.
Pour combler son absence, chacun appose sa signature sur une carte postale en se fendant au passage d'un petit mot. "Un seul être vous manque...".

Deux jours plus tard, le courrier atterrit dans la boîte-aux-lettres que je relève rapidement ce matin.
Pour la première fois, elle ne m'est pas adressée, ne serait-ce que par l'inscription de mon prénom brièvement accolé à celui du fantôme de cette réunion provençale.
Le signal est clair, limpide. Le rendez-vous raté il y a quelques semaines semble avoir scellé mon sort. Jouissant d'un prétexte rêvé pour s'en dédouaner, ce gommage en règle ne consacre-t-il pas l'aboutissement d'un état latent depuis toutes ces années, mon cher L. ?
 

Même si le message est subtilement distillé, j’ai la nette et cinglante impression de ne plus exister aujourd'hui pour ta famille... 

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03 août 2006

La solitude, ça n'existe pas

La scène remonte à 6 mois à peine. Accoudé sur la table de sa cuisine, j'enregistre les souvenirs de ma grand-mère retraçant son histoire familiale. Sa mémoire vive lui permet d'énumérer avec moult détails différents épisodes d'une période couvrant plus de 80 années. L'idée avait surgi un jour de l'interroger afin de pouvoir rédiger ultérieurement une série d'articles axés sur ma famille.
L'âge avancé de ma grand-mère m'avait incité à ne pas trop traîner. Les informations périssent avec le temps. Le bien-fondé de cette initiative s’est bel et bien confirmé au cours d'événements récents.

Début juillet, mes parents, qui viennent d'arriver en France pour leurs vacances annuelles, reçoivent un coup de fil de ma grand-mère. Mami, qui vit seule dans une maison de plein pied non loin de celle de mes géniteurs, affirme avoir été agressée et spoliée, notamment par sa femme d'ouvrage. Son récit empreint de certaines incohérences est jugé suffisamment préoccupant par son médecin-traitant pour la conduire à l'hôpital. Dans une entité psychiatrique, son délire se poursuit. Elle y aperçoit des chiens, se montre agressive avec les infirmières. Le premier diagnostic, peu encourageant, semble accréditer la thèse d'une démence ou d'un Alzheimer.

Sans encore imaginer une détérioration si brutale, quelques signes précurseurs auraient-ils pu éveiller notre attention au cours de ces derniers mois lorsqu'elle sombrait de temps à autre dans des obsessions particulières débouchant sur des épisodes tragi-comiques ?

Dans le dernier en date, elle traita ma mère de menteuse pour je ne sais quelle raison extravagante. Consciente ensuite du mal réalisé, elle vint s'excuser auprès de sa belle-fille et pour prouver l'affection qu'elle lui portait, lui expliqua avec un sens du détail à la fois touchant et burlesque les propositions concrètes (suivies d'effet apparemment) qu'elle avait soumises il y a une dizaine d'années à mon père afin qu'il s'occupe mieux de son épouse - le basket, sa passion, accaparant la majorité de son temps. Elle lui conseilla ainsi de se rendre dans un magasin de lingerie en s'adressant à la vendeuse de la façon suivante: "madame, je voudrais la plus belle culotte et le plus beau soutien du magasin pour ma femme" (sic). Lorsqu'elle me raconta cette conversation, je ne pus réprimer un fou rire dont elle sembla ignorer l'origine.

La dégénérescence, mal inéluctable avec l'âge, mobilisera sans doute tout un pan de la recherche dans le futur, à la fois dans la lutte pour y remédier (partiellement) et pour déterminer son origine présumée. Sans fondement scientifique, je me demande cependant si une certaine dimension psychologique ne pourrait y être étrangère.

Ma grand-mère subissait jusqu'à aujourd'hui une vieillesse triste, solitaire. Une existence de plus en plus mécanique, programmée, sans surprise, où le moindre contretemps s'avère rapidement une catastrophe. Dans ce décor plat et silencieux, les périodes d'attente paraissent interminables.

La proximité géographique avec mes parents ne suffisait pas à lui apporter la compagnie dont elle avait besoin. Lors de mes rares visites, elle me retenait longuement à mon arrivée ou lors de mon départ pour me dire combien elle m'aimait, parfois les larmes aux yeux. Cette confession d'une femme qui fut si dure envers mon père (éducation rigide qu'il n'a jamais vraiment pu lui pardonner au fonds de lui) relevait autant d'un appel déchirant à partager son affection que d'une démonstration poignante d'un amour difficilement exprimé jusqu'alors. En mon absence, elle collectionnait les cartes postales que je lui envoyais depuis mes destinations de vacances. Elle les prenait en main quotidiennement et veillait chaque matin à tourner une d'entre elles pour redécouvrir un nouveau décor, à la manière de l'effeuillage d'un calendrier.
Ce minimum d'attention suffisait déjà à la rendre heureuse, illustrant sans doute le profond isolement dans lequel elle s'était enfermée, volontairement ou non. Ces gestes de tendresse traduisaient peut-être la peur d'une solitude encore plus abyssale.
La distance m'empêchait concrètement d'en faire davantage et je ne le pouvais de toute façon pas sur un plan émotionnel. Déjà en proie à mes démons quant à la question du vieillissement, l'image qui m'était offerte lors de chacune de mes visites réclamait une force intérieure puissante pour ne pas succomber à la sinistrose.

Fragilisée par la solitude, des maux divers, elle pourrait fort bien être tombée dans un état d'angoisse généralisé (généré par toutes les micro-anxiétés susceptibles de traverser notre existence). Celui-ci se formalise dans tous les domaines relatifs à la sécurité d'existence, notamment l'argent dans le cas de ma grand-mère. Une obsession - à l'origine d'ailleurs de ses délires récents - qui tient autant à son âge qu'à son vécu personnel et son ancrage au sein de la classe moyenne et populaire durant sa vie active. Au fonds, ce glissement progressif, ce lent délitement de l'esprit pourrait relever d'une explication moins médicale comme celle d'un cerveau vieilli. Victime de cauchemars et d'hallucinations nocturnes, je suis bien placé pour savoir combien il peut être difficile de se reconnecter à la réalité, de la nécessaire présence d'autrui pour se remettre dans le droit chemin de la raison. Vivre seul, être obligé de dialoguer avec soi-même peut nous enfermer dans une réalité différente dont on finit par ne plus sortir.

Une telle explication autorise sans doute une possible amélioration de son état une fois les conditions de socialisation retrouvées. Force est de constater que Mami a retrouvé aujourd'hui toute sa tête dans la maison de repos où elle a été placée. Si l'absence du médecin ne permet pas de déterminer s'il s'agit juste d'une rémission et d'autres théories plus médicales et tout aussi rassurantes peuvent justifier ce malheureux épisode (les effets de la canicule, une prise de médicaments inappropriée), elle affiche en tout cas une forme rarement observée au cours de ces derniers mois, tirant profit du service et du soutien constant prodigués sur place, qui semblent l'avoir débarrassée de tous les soucis matériels rencontrés dans son domicile.
Alors oui, vraiment, la solitude ça n'existe pas?

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13 mars 2006

Fil(s) de renaissance

Une visite nocturne de la somptueuse Grande Place bruxelloise.
Il fait froid ce vendredi mais le détour par ce lieu mythique s'impose en la présence de mes parents.
Le programme du soir s'inscrit dans la tradition bruxelloise. Nous tournons le dos à l'hôtel de ville et bifurquons vers une des rues adjacentes pour rejoindre les Galeries de la Reine. Une table nous attend à la Taverne du Passage. L'ambiance y est conviviale, les serveurs joviaux sans être envahissants, et les tables à une distance respectable protégeant de l'étouffement propre aux lieux plus confinés. Sans oublier l'essentiel, une nourriture à la qualité jamais démentie.
Le lendemain, je reçois un sms de ma mère confiant que la soirée avait été "super". Ainsi fut-elle en effet. Une conclusion qui ne doit cependant (presque) rien au hasard.

Lorsque je mis un terme à ma vie antérieure il y a déjà quelques années maintenant, je ne pus en gommer tous les aspects. Le tribut d'une telle attitude se serait révélé (trop) lourd dans la mesure où il m’aurait conduit inévitablement à un sacrifice sur le plan familial. Au vu de la nature des liens avec mes parents, jamais distendus, je n'envisageai jamais sérieusement cette éventualité.
Au cours des premiers mois de prise de distance avec ma vi(ll)e d'origine, je revins à intervalle plus ou moins régulier leur rendre une petite visite.
Je dois bien admettre qu'au delà de l'amour et l'affection que je pouvais leur porter, je me sentais quelque peu redevable envers eux.
L'incertitude entourant mon nouveau mode de vie - sur lequel ils ne pouvaient exercer aucun contrôle - aiguisait dans leur esprit une inquiétude diffuse, typique de l'être humain face à l'inconnu. Pour les rassurer, je me forçais à leur montrer en chair et en os que l'enfant dont ils s'étaient chargé de l'éducation durant des années n'avait pas totalement disparu au détour d'un virage existentiel.
Chaque week-end, je ralliais l'autoroute séparant nos points de chutes respectifs. Au sein de la demeure familiale, théâtre essentiel d'une existence dont la longue parenthèse devait à mes yeux se refermer au plus vite, je tentais de me forger de nouveaux repères. A vrai dire, je subissais de plein fouet un rythme de vie et une série d'habitudes disparues au premier coup de vent bruxellois et dont la lourdeur soudain révélée m'indisposait rapidement.

Les mois s'égrenèrent, mes visites s'espacèrent progressivement. Dans ma tête, l’unité de la structure familiale classique avait volé en éclat. La configuration mentale « parents-enfants » traditionnelle diffusée au travers des médias (un père, une mère, leurs enfants, réunis dans un esprit « Ricoré » de compréhension mutuelle) tend à changer de peau quand ces derniers deviennent adultes.
Eclatés dans des lieux de résidence différents, je ne percevais plus que la sensation d'un fossé générationnel mettant en lumière le terrible vieillissement de mes parents. Les critères utilisés pour un tel jugement empruntaient autant à la subjectivité qu'à des constats cinglants: des rides plus prononcées par ci, une énergie émoussée par là.
Mes retours vers la capitale s’accompagnaient de pincements au cœur incessants. Je pris conscience que derrière la renaissance qu'il généra instantanément, le départ de la maison familiale incarnait également une petite mort. Après ma sœur, je désertais les lieux, laissant mes parents se mor-fondre dans un quotidien qui serait celui de leurs dernières heures.
L'idée de leur disparition inévitable rejaillissait
à la moindre de mes visites. Un malaise renforcé par l’impression qu’il s‘était enclenché un décompte du nombre de nos rencontres avant leur extinction, comme si à chacune d’entre elles je coupais un petit peu plus la corde soutenant leur cercueil au dessus du caveau.

Les choses ne pouvaient plus durer ainsi. Je devais apprendre à changer mon état d'esprit mais je sentais que je n'y parviendrais pas sans me donner les moyens d'opérer le déclic nécessaire.
Au début de ma relation avec L., je m'étais étonné de sa façon très particulière d'organiser les retrouvailles avec sa mère. Embrassades et mots tendres exprimés dans un décor soigné, régulièrement autour d'un repas (que ce soit à la maison ou au restaurant). Dans ce jeu de mise en scène, de
théâtralisation un brin excessive à mon goût sur le plan de l'effusion sentimentale, je devais en retenir l'essentiel: il fallait éviter de replonger dans un quotidien duquel on s'était extirpé pour privilégier un cadre nouveau, une atmosphère de rencontre plus festive.
Je décidai de franchir le pas en invitant mes parents dans un resto à Bruxelles. Ils assurèrent la réciprocité dans un bel endroit proche de chez eux.
Nous les accueillîmes à la maison autour d'un repas méticuleusement préparé avant qu'il ne nous propose de partager une conviviale fondue chez eux.
Le mode opératoire était lancé: nos rencontres s'initiaient par le biais d'invitations, à l’instar de la relation entretenue avec les
amis.
La réussite de ce principe ne s’est pas démentie. Il contribue à ne plus trop éprouver ces sentiments qui obscurcissaient autrefois mes pensées lorsque je les quittais.

Le destin de la vie est implacable, à nous d'y mettre un peu de forme avant qu’il ne nous rattrape. 

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30 janvier 2006

Quand le blog nous dépasse...

La première interrogation qui s’impose en débutant un blog réside sans doute dans l’orientation que nous souhaitons lui donner.
Dans mon cas, je m’étais fixé pour objectif premier de combler une de mes frustrations, celle de voir mes réflexions sur le monde, la politique,… se perdre dans les limbes du néant sans possibilité de les exposer et de les confronter.
Quelques semaines plus tard, j’en découvris une autre facette, le moyen de se libérer du poids de ses états d’âme. Le déclic décisif se produisit plus tard en parvenant à exprimer une souffrance récente que je n’avais partagée qu’avec une ou deux personnes et que j’avais besoin d’expulser en m’ouvrant à un autre, quel qu’il soit. Il m’avait néanmoins fallu du temps pour oser l’aborder, pour m’autoriser à braver mes interdits. Parler de moi, de mes blessures cachées me paraissait à la fois inconvenant, insolent d’impudeur et totalement égocentrique, comme si en mettant en scène mon existence par l’écriture, je me conférais une certaine importance, considérant que ma vie valait la peine d’être racontée. Mes confidences constituaient un outrage à la pudeur et la modestie qui me furent inculquées par mon éducation.

Peu à peu, mon blog prit une tournure que je ne pouvais envisager au départ. Replonger dans mon passé, parler de certaines aventures personnelles dans un souci d’écriture plus nourri.
Dans ce modèle d’expression, je me suis progressivement rendu compte de la difficulté de courir plusieurs lièvres à la fois. J’ai mis en veilleuse mes pensées sur le monde et la politique qui s’articulaient soudain difficilement avec l’approche peu à peu définie. Je me voyais mal devenir un inlassable militant de gauche alors que je tendais par ailleurs à aborder de sujets plus universels. Et puis force est de constater que bien des gens développent nettement mieux que moi ces thématiques.

Au fil du temps, je me suis donc concentré sur une approche presque psychanalytique de moi-même, sous forme de bilan de mon passé, du plus ancien au plus récent.
En travaillant ainsi en amont, j’ai poussé récemment ma réflexion jusqu’à envisager ma pré-existence. J’avais marqué peu d’attention pour mon histoire familiale jusqu’il y a peu. Peut-être l’avais-je quelque peu dénigrée. Je suis finalement allé au-delà de ce préjugé en m’intéressant d’abord au point de vue purement factuelle des événements familiaux, ce concours de destinées qui me permet au final de rédiger ces mots.

En entreprenant cette démarche, je me suis rendu compte de la vérité de l’adage « mieux vaut tard que jamais ». Avec un arbre généalogique comme point de départ, j’ai rapidement dû concéder la perte d’informations utiles, envolées au décès d’un grand oncle il y a plus d’un an de cela. Je ne pouvais plus attendre d’interroger ma grand-mère qui n’est plus toute jeune et demeure ma dernière mine d’informations sur des générations aujourd’hui disparues (ou presque). Vendredi, je me suis donc rendu chez elle pour recueillir certains renseignements qui me serviront ultérieurement pour l’un ou l’autre article sur le sujet.

Si je m’attendais à pouvoir illustrer certains propos par quelques photos, j’ai été surpris par leur abondance, découvrant non sans fierté des portraits soulignant une élégance que je n’avais jamais alors imaginée dans cet univers familial.

papa

Je ne m’attendais pas non plus à  trouver des clichés de mon père lors de sa jeunesse, dont beaucoup ne ressemblent pas à son image d’aujourd’hui. Je découvre ses yeux en amande qu’il cachera bientôt par des lunettes.
Je ne l’avais jamais vu à cet âge, aussi bizarre que cela puisse paraître. Mes parents n’ont d’ailleurs jamais été très friands de cet outil. Il y a sans doute un côté démystifiant dans la démarche de montrer une image de soi, enfant ou adolescent, auprès de ses enfants ; une sorte de dévoilement qui a amené sans doute mes parents à rester discrets. Je l’ai déjà exprimé ici : découvrir la jeune personne cachée derrière l’adulte révèle pas mal de choses sur celle-ci. Le passé illumine le présent en quelque sorte.

Lors de la discussion avec ma grand-mère, au-delà des histoires qu’elle m’a racontées, toute une foule de détails ont saisi mon attention.
Le mélange des appellations quand on devient parents par exemple. J’ai compris fort tard dans la conversation que quand elle parlait de « papa », elle désignait tout autant son père que son mari…
Dans le récit d’histoires vaguement connues jusqu’alors, découvrir certains détails que mon propre père ne connaissait pas (à propos d’éléments pas si anodins que cela, comme la façon dont mes grands-parents se sont connus).

Dans cet écheveau d’histoire familiale à démêler, j’apprends beaucoup des non-dits, des ignorances qui trahissent tout autant les relations entretenues entre les individus qu’une certaine approche philosophique personnelle (au sens de la façon de concevoir la vie - la sienne et celle de ses proches).

Quand j’interroge mon père sur son passé, je perçois une différence d’intonation dans sa voix. Je ressens cette gêne qui ne lui ressemble pas, aguerri par des années de communications professorales. Il s’en tient souvent aux mêmes souvenirs, cachant au fonds de lui toute une série d’autres, consciemment ou inconsciemment. La pudeur élevée au rang de valeur ne peut pas s’effacer sous les salves de questions indiscrètes.

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Dimanche matin. Réveil brutal. Dans ma tête trotte encore le souvenir de mon dernier rêve interrompu.

Dans un lit familier, je me redresse. Le reflet du soleil envahit la pièce, les rideaux sont grand ouverts. Une luminosité de fin de matinée. L. est à mes côtés. J’aperçois deux chemisiers sur la garde-robe blanche qui me fait face. Ceux de ma mère. Je ne peux réprimer mes larmes. L. se réveille et vient m’entourer de son affection. Ce lit que nous occupons est celui de mes parents, cruellement absents. Nous avons pris place en tête de liste des générations prochaines à rendre l’âme.

Je me lève. Le soleil, tout aussi présent que dans mon rêve, m’apparaît bien moins pesant. A chaque période suffit sa peine. La journée s’annonce radieuse…

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27 décembre 2005

Noël : Acte 1

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Un réveillon de Noël en famille, chez mes parents comme à chaque fois. Sans L. qui nous rejoindra le lendemain.
L'occasion de revoir Anne (http://morrissey.canalblog.com/archives/2005/11/23/1030936.html). Elle a grossi, surtout ses joues un peu bouffies désormais. Une conséquence visible de la prise de nouveaux médicaments, au même titre qu’une fatigue tenace. Le nouveau traitement tient compte d'une nouvelle donnée:  des pics épileptiques ont été détectés par électrocardiogramme, bien qu'elle ne présente aucun symptôme y relatif. Ma tante trouve la médication lourde eu égard aux effets secondaires mais se dit prisonnière de l'institution à qui elle a confié sa fille. Plus tard, j'entends néanmoins une justification plus proche de la vérité: ces médicaments fatiguent tellement Anne qu'elle n'a plus la moindre volonté de fuguer...

Les perspectives la concernant apparaissent toutefois assez rassurantes en discutant avec ma tante. L'institution veut croire en un projet pédagogique pour Anne, avec un objectif final conforme à son souhait de vivre en appartements supervisés. Pour y parvenir, Anne devra être accueillie pendant 2 ans dans un centre pour adultes. Elle y disposera d'une liberté relative: sorties possibles jusque minuit mais un nombre de nuits à l’extérieur limité (2 par mois), interdiction de toute relation sexuelle à l'intérieur du centre.

Je pense à un épisode de Star Wars vu quelques jours plus tôt à la télévision. Le jeune Luke quitte son guide/éducateur avant la fin de sa formation, provoquant la désapprobation de ce dernier qui le juge trop impatient, trop précipité et pointe le risque de tomber dans le côté sombre de la force. La situation d'Anne m’apparaît quelque peu similaire:  sera-t-elle assez patiente, acceptera-t-elle une vie partiellement ascétique durant 2 ans pour aboutir au but qu'elle s'est fixée ? Si elle trouve un petit ami qui lui propose de passer une nuit ensemble, comment parviendra-t-elle à refuser cette proposition?

Cette règle interdisant les relations sexuelles à l'intérieur de l'institution apparaît d’ailleurs assez symptomatique d’une certaine vision de la sexualité : assimilée à une forme de bestialité, elle constitue un élément potentiellement perturbateur, susceptible de créer le chaos au sein du centre. Un point de vue moral que les psychiatres s’empressent de mettre en pratique quand ils disposent d’un pouvoir de contrôle sur les individus, à défaut de pouvoir régir la société toute entière. 

Je me veux optimiste quant à l'avenir d'Anne. Je me sens un peu responsable d'elle et depuis ce week-end, il s’agit d’une vérité plus concrète. J’ai accepté de devenir au décès de ma tante administrateur de bien d'Anne, au même titre que son parrain. Une mission qui n'est pas tant d'élaborer une solution à ce moment mais plutôt de veiller au suivi correct du respect de la procédure.

Posté par Morrissey à 19:52 - Histoire de Famille - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

23 novembre 2005

Fugue

Une rubrique de faits divers en apparence : une jeune fille en fugue peu avant le week-end.
Une banale histoire si ce n'est que la jeune fille en question est ma cousine, Anne.
Une situation bien complexe qui mérite un retour en arrière.

Il y a 17 ans naissait Anne, quelques temps après le mariage de ma tante, la sœur de mon père, et de son deuxième mari. Ma tante a alors 39 ans. Son existence s'était déroulée jusque là de façon plutôt chaotique. Peu stable émotionnellement, Chris connut des ups et downs réguliers. Habitant la maison mitoyenne à la sienne, j'ai vécu ses crises d'hystérie, ses emportements, ses pleurs,...
Son deuxième mariage laissait augurer un bonheur enfin à portée de main, couronné par cette naissance. Malheureusement, cette euphorie se révèle de courte durée. Alors que Chris est enceinte, son nouvel époux montre les premiers signes d'une maladie qui changera son existence, la schizophrénie. Les changements comportementaux deviennent rapidement perceptibles. Il doit quitter son environnement professionnel. La maladie (ou serait-ce les médicaments?) le rend apathique, tendance autiste.
La séparation est inévitable. Ma tante élèvera Anne seule. Pour elle, qui éprouve déjà tant de difficultés à organiser sa propre vie, l'éducation d'un enfant se transforme en un parcours du combattant.
Au cours des premières années, je vais faire du baby-sitting régulièrement chez elle. Anne m'apprécie, j'incarne une image masculine que son papa peut difficilement assumer.
Elle n'est pas une enfant facile. Elle pique régulièrement des colères. Chris doit parfois appel à mes parents ou moi-même pour contrôler ses petites crises.
Dépassée, Chris cherche une solution auprès de son médecin traitant. Ne sachant trop que faire lui-même, il finit par conseiller le recours à un psychiatre. C’est alors que le verdict tombe, implacable: Anne a hérité de la maladie de son père.

Les explications restent assez confuses sur la caractérisation de ses problèmes. Tous les termes sont conviés pour donner une image « psychiatrisante » des problèmes d'Anne. Tous ses comportements sont analysés au départ de sa maladie, quand bien même certains d’entre eux puisse relever de la simple crise d’adolescence. Le mot plus ou moins définitif de maniaco-dépressif sera finalement retenu pour expliquer ses crises qui la conduisent à des comportements du genre "crier en pleine rue ou sur des gens dans les magasins" (sic). Un traitement au lithium lui est administré.
Ses problèmes semblent cumulatifs. Elle peine à suivre à l’école, avec un QI inférieur à la moyenne. Plus inquiétant, elle n’a pas conscience du danger, prête à faire confiance à n’importe qui. Son autonomie paraît irréaliste.
Anna vit une scolarité erratique. Elle quitte rapidement le cycle normal pour rejoindre un enseignement spécial avant d’être placée dans un centre pour jeunes handicapés ou en difficulté au sein duquel elle est hébergée et prise en charge, avec une fréquentation scolaire limitée à 2 jours par semaine.

Les perspectives futures apparaissent de plus en plus inquiétantes. Si elle dispose encore d’un zeste d’autonomie (qui lui permet de prendre librement le bus pour se rendre à l’école ou de disposer d'un week-end de sortie sur deux), Anne devra quitter le centre à 18 ans avec pour seule apparente possibilité son intégration dans une structure adulte, ce qui équivaudrait à un enfermement pur et simple au milieu de toutes les formes de maladies psychiatriques.
Pour l'heure, Anne profite de sa semi-liberté pour s'octroyer de temps à autre un bon de sortie. Des fugues sans conséquence dramatique jusqu'à présent, même si elle fut retrouvée un jour avec un homme d'une quarantaine d'années, une autre fois avec une bande de jeunes « drogués ».
Des fugues qui expriment le désir de liberté d'une jeune fille qui rêve, comme toute autre jeune fille de son âge, de Lorie - à qui elle ressemble quelque peu - à la Star’ac. Une jolie fille qui, comme les autres, est attirée par les garçons.
Lors des dîners de Noël, un des rares moments où j'ai l'occasion de la revoir, je la retrouve toujours souriante, pleine de vie, remplie d'espoir d'une vie heureuse. Rien ne pourrait laisser transparaître le constat psychiatrique lourd qui lui est attribué. Peut-être est-ce cette vision d'une jeune femme éprise de liberté qui m'influence mais je ne peux m'empêcher de douter de l'efficacité du traitement qui lui est réservé. Comment ne pas entrevoir dans ses fugues une volonté de vivre sans toutes les chaînes qui l’entourent, la fuite d’une existence en tant que malade au profit d’une vie d’adolescente classique avide de sensations de liberté, de découvertes, de tendresse,...

Evidemment, Anne ne disposera sans doute jamais du sens de la prudence, de la pondération et de la rationnalité indispensable pour mener une existence normale. Mais ne pourrait-on pas innover avec des solutions médianes où la surveillance s’accompagnerait d’autorisations de sorties sous contrôle et responsabilité d’un de ses amis ? Bref lui permettre d’entretenir une vie sociale qu’elle parvient de moins à moins à construire à force de l’isoler de tous les dangers et en la stigmatisant systématiquement aux yeux des autres.

J’entends des arguments de réticence qui s'appuient sur les risques que les contacts externes pourraient engendrer : drogue, prostitution,… Mais la boisson, le joint, le sexe sans protection, les mauvaises rencontres sont-ils l’apanage de gens aux problèmes psychiques ? Si la société avait décrété à tous les parents que leur enfant manque de maturité, croyez-vous qu’ils leur laisseraient encore une once de liberté dans leur souci protecteur ? L’émancipation intervient (quasi) toujours à l’initiative de la progéniture à qui la société octroie ce droit. Dans le cas d’Anne, ne peut-on pas lui ouvrir partiellement une telle perspective ? Tout danger ne pourra être écarté mais ne sera-t-il pas plus maîtrisé que dans la situation actuelle ? De manière plus générale, une liberté - ne serait-ce même que pendant quelques années - ne sera-t-elle jamais préférable à un enfermement de longue durée?
Certes je ne peux rien objecter à ceux qui – comme ma tante - affirment « mais tu ne vis pas avec elle, tu ne peux donc pas comprendre les difficultés ». Mais admettre l’existence d’alternatives dans cette problématique ne peut sans doute pas faire de mal si ce n’est à ses propres certitudes fatalistes...

Ps : après des recherches infructueuses pour la retrouver durant le week-end, Anne s’est présentée spontanément à l’école…

Posté par Morrissey à 18:37 - Histoire de Famille - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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