22 avril 2008
Standard champion (ou l'impossible partage?)
Ce dimanche soir, j’ai vécu un moment historique,
inoubliable, devenu presque inespéré. Mon équipe de foot favorite, le Standard
de Liège, est parvenue à décrocher le titre de champion de Belgique pour la
première fois depuis 25 ans.
Depuis toutes ces années, les déceptions ont été régulières,
les railleries permanentes de la part des supporters rivaux. Dans ces moments
où certains ont pu céder au découragement, j’ai sans doute encore davantage
puisé un sentiment d’appartenance à ces couleurs rouges et blanches. Et bien
d’autres (plus encore que moi) ont manifesté une ferveur pour maintenir le
mythe du club (sans eux, il n’existerait probablement plus). L’enthousiasme
sans limite a permis le retour de l’enfer de Sclessin sous les chants d’un
public chaud, latin, incomparable dans notre plat pays.
Le miracle s’est produit dimanche soir avec un
scénario idéal : le match nul d’un adversaire l’après-midi autorisant à
devenir champion le soir en cas de victoire face l’ennemi de toujours
Anderlecht placé en embuscade, le coup d’envoi donné par Zizou (ami personnel
du manager du club) et cette victoire 2-0 (acquise grâce aux buts d’un joueur
ayant évolué l’année dernière chez ce rival), avant la liesse dans les rues de
la cité ardente survoltée par l’exploit (le club ne disposant
« plus » que du 4ème budget du championnat, deux à trois
fois moindre que celui d’Anderlecht mais alignant des jeunes joueurs au
potentiel phénoménal sous les ordres d’un grand monsieur).
Cet événement a généré en moi une puissance émotionnelle
phénoménale. Je revois tous les moments difficiles que j’ai connus comme
supporter, les bonheurs intenses glanés ça et là sans atteindre le climax de ce
titre. C’est un peu comme si ma vie avait atteint un objectif, une raison,
quelque chose d’inaliénable, gravé à tout jamais.
Pour certains, ce firmament (le plus beau jour de sa vie comme on dit souvent)
se matérialise davantage par des événements comme un mariage par exemple. A
cette occasion, les félicitations fusent, les marques de partage du bonheur se
répandent.
Pour mes proches, qui connaissent mon engouement et ma passion pour le club,
l’incompréhension prédomine (encore plus parmi les gays je dois avouer) et il
semble leur être impossible de faire preuve d’empathie à ce sujet.
Dimanche soir et lundi matin (à l’exception des deux à trois personnes avec qui
j’ai partagé le bonheur en direct), je n’ai reçu qu’un seul message visant à
partager mon bonheur. Cela n’entache en rien mon plaisir (les supporters d’un
club de foot, c’est aussi une grande famille, sans connaissance véritable entre
eux mais avec ce lien vague, fugace mais sublimé par des instants intenses
partagés dans un stade ou dans un café). Ceci vient seulement rappeler un
constat (sans jugement particulier car je m’associe à cette vérité) sur la
nature fondamentalement égoïste de l’être humain qui n’est probablement capable
d’altruisme que par conditionnement culturel et spécialement dans les domaines
qui le touchent.
Dire cela, c’est déjà estimer par nature l’inutilité de cet article en direction de ses éventuels lecteurs. Qu’importe, je vous ferai partager (ou non) ce cri de ralliement, presque possédé, d’un supporter « rouche ». C’était il y a deux ans. Sa prophétie ne s’est pas alors réalisée mais elle convient dorénavant si bien au contexte actuel…
http://www.youtube.com/watch?v=fbRRYHTiuOY
24 février 2008
Vacances
Voici donc les vacances
terminées. Depuis mon retour, j'ai pensé n'avoir rien à écrire avant d'y songer
puis d'encore me raviser. Au fonds, en me rendant dans une même destination
pour un même profil de vacances, je pourrais faire appel à un simple
copier-coller des autres années. Et pourtant ce serait admettre qu'elles sont
répétitives, prévisibles, ce que je ne conçois pas comme tel. A chaque fois la
tonalité du vécu diffère. Les habitudes se modifient en fonction des
circonstances (la chambre occupée, l'état d'esprit, le temps, les événements -
comme la période de carnaval cette année et tous ces jeunes canariens
incroyablement beaux circulant dans les rues) et bien sûr les rencontres.
Libidineuses forcément à
GC. Certains additionnent jusqu'à trois ou quatre mecs par jour. Conscients de
cette réalité, j'ai affirmé à L. au début de séjour (uniquement sous le ton de
plaisanterie?) que nous ne reviendrons plus à GC le jour où nous nous
chopperions une chaude pisse. Loin de moi, les objectifs chiffrés de mes
congénères, prime plutôt une exigence pseudo-qualitative (croire maîtriser tous
les critères théoriques de l’homme idéal reste une chimère). Cette année, il y
eut au moins de la nouveauté. Jamais nous n’avions baisé avec un anglais.
Heureusement, ce ne fut pas le genre oxfordien, au langage policé et à l'allure
pincée mais le sexy lad avec sa grosse chaîne autour du cou, buvant de la
bière, un brin vulgaire (mais pas trop tout de même). Deux jours plus tard, dans
l'effervescence d'un samedi dense, nous nous sommes retrouvés avec trois autres
garçons sans l'avoir cherché, dans un élan presque naturel, un déroulement pas
glauque le moins du monde, s'éprouvant même comme la réalisation d'un fantasme que
la raison en d'autres temps aurait repoussé.
Et puis il y a les autres.
Laurent, par exemple, avec qui nous avons dragouillé au début du séjour, avant
de nous rendre compte qu'il était en couple. L'entrée en scène de sa moitié m'a
échaudé, ne m'empêchant pas de converser ou danser en leur compagnie mais en
veillant à refermer à temps la porte car non, ça n'allait pas la faire. Les
gens ne le comprennent parfois que trop tard et peu parviennent à ne pas en
tenir rigueur. Durant la suite de la semaine, Laurent, magnanime, s'est échiné
à expliquer sa joie de nous avoir rencontrés, à créer des liens ignorant
superbement le message non verbal de son conjoint. Les promesses de maintien
d'un contact ont été répétées, reportées jusqu'à la soirée finale lors de
laquelle il m'explique qu'il s'en va sans état d'âme. Un discours en anti-thèse
du mien. Moi avec des pincements au cœur face aux souvenirs, ceux-là même qui servent ou serviront de baume au
vieillissement, qui donnent sens par la matérialisation consciente du
mouvement, de la participation à une aventure commune par opposition aux
langueurs éternelles et sans mémoire du repos final. Des souvenirs qui
dépassent ma propre personne en incluant d'autres figures. Me rappeler de leur
présence, c'est leur offrir une place dans la dynamique existentielle, c'est
les substantialiser par delà
l'effervescence de la foule dans laquelle nous semblons noyés. En renonçant aux
souvenirs, Laurent m'a exclu de sa mémoire, a nié la réalité signifiante de mon
existence. Nous nous sommes finalement quittés sans échanger une quelconque
coordonnée. Rideau, enfin pout moi souple et léger, volontiers entrouvert,
connecté avec les ombres tapies derrière le décor – j’ai vécu donc j’existe.
13 novembre 2007
Le souvenir enfoui
Comment
ne pas s'extasier devant le fonctionnement tout à la fois complexe et déroutant
de la mémoire humaine? Celle-ci, pour résumer les choses, accumule les
souvenirs qu'elle classe ensuite par ordre d'importance. Elle recycle les plus
probants, en les retravaillant le plus souvent, et les conserve dans sa
"mémoire vive". Les autres, jugés plus facultatifs, sont évacués.
L'effacement peut s'avérer définitif (rien qu'en ouvrant les yeux, nous
observons et repérons un tas d'informations sans intérêt qui sont abandonnées
immédiatement), bien qu'il semble que tout ne soit pas forcément perdu à jamais
(l'hypnose est parfois requise pour tenter de raviver certains souvenirs, même
très longtemps après, dans des affaires criminelles; pas mal de films récents
axent d'ailleurs leur trame dramatique sur la révélation tardive du point de
détail décisif à l'énigme). Mais nous stockons également de nombreux souvenirs
écartés temporairement et ranimés par la réactivation de certains signaux
précédemment enregistrés. Quand ce genre de processus se met en œuvre dans sa propre vie, cette vérité empirique se révèle
des plus troublantes.
Samedi
dernier, à la recherche d'un nouvel ordinateur, je parcours le rayon
informatique d'un grand magasin pinaultien. De nombreuses personnes ont rallié l'endroit pour le
même objectif. En ordre dispersé, nous faisons la file derrière l'un ou l'autre
commercial afin d'obtenir le judicieux conseil. Mon tour arrive enfin. Je pose
quelques questions précises à mon vis-à-vis, sans doute un peu plus âgé que
moi, perdant ça et là quelques cheveux et arborant d'importants favoris. Déjà
convaincu avant de me rendre sur place, je me décide à acheter le modèle repéré
et me rends à la caisse avec mon vendeur afin qu'il me délivre le bon d'achat.
Face à lui, je suis saisi par d'étranges détails. Ce nez crochu proéminent, ce
menton, la forme prise par sa bouche quand il parle, tous ces détails me
paraissent bizarrement familiers et impriment en moi une ébauche de souvenirs
confus. J'aperçois son nom affiché sur l'écran de son ordinateur. Il ne produit
pas de révélation mais au fil des secondes, sa consonance polonaise (?) tend
tout de même à confirmer mon impression. Je l'observe une nouvelle fois.
L'image d'une autre personne revue encore assez récemment se profile à mes
yeux. Peut-être ne ferais-je qu'une association de certains traits physiques.
Je demeure cependant convaincu qu'il s'agit de lui.
Les
faits remontent à cette fameuse année où j'avais quitté le confort douillet de
la maison familiale pour rejoindre un sport-études basket et l'internat (http://morrissey.canalblog.com/archives/2004/11/10/985913.html).
J'avais alors 15 ans et la vie en communauté m'avait paru un supplice. La
plupart des étudiants de mon âge avaient été envoyés en internat en raison d'un
manque de discipline et leur côté extraverti s'accommodait mal avec ma timidité
et mon effacement. Il y avait bien F., ce garçon avec qui j'avais développé des
rapports ambivalents. Une image de "looser" devait sans doute lui
coller à la peau: pas très beau, plutôt rondouillard, assez capricieux, le
genre de personne dont la fréquentation semble devoir nuire à sa propre image.
Soucieux de me valoriser en fonction de mes relations, je me retrouvais plus
dans le physique avenant et la réussite scolaire de quelques camarades de
classe qui rejoignaient cependant leurs parents en soirée. Après la classe, ils
ne retrouvaient pas la cour, cette salle d'études, ce réfectoire et cette
petite maisonnée où logeaient les internes. Je me reportais dès lors vers des
personnes avec qui je n'aurais rien partagé sans cette vie en communauté
imposée et F. constituait un de mes premiers refuges. Il manifestait une
certaine sensibilité qui me rapprochait indéniablement de lui. Ses propos
traduisaient souvent une colère
intérieure, qu'il dirigeait le plus souvent vers sa mère, cette
"pute" qui l'avait abandonné. Son éducation avait été confiée à ses
grands-parents qui ne pouvaient toutefois l'assumer au quotidien. Son
désoeuvrement, sa rage parfois difficilement contenue ne pouvaient que créer
des étincelles avec mon caractère bien trempé derrière ma timidité.
En fin de premier semestre, nous nous disputâmes pour je ne sais quelle raison
et nos rapports devinrent plus lâches ensuite. Il m'apprit néanmoins qu'il
avait revu sa mère. Il semblait transporté de joie. Toutes les insanités
proférées auparavant s'étaient effacées dans l'euphorie de cette annonce, seul
subsistait la perspective joyeuse de la rejoindre. A la rentrée de janvier, il
quitta l'internat et je le perdis de vue.
18 ans
plus tard, les mêmes traits de visage se dessinent devant moi, avantageusement
atténués par la maturité physique de ses 33 ans. Je suis surpris par la douceur
que dégage son élocution. Son attitude générale dévoile un caractère apaisé
bien qu'un peu dispersé, distrait face aux nouvelles informations communiquées
par son responsable et qu'il doit pêcher chez un collègue.
Je ne
peux me départir de l'envie de vérifier la justesse de mon hypothèse. Je
m'excuse auprès de lui du côté un peu saugrenu de mon approche avant de lui
expliquer que sa tête me dit quelque chose. N'osant pas vraiment me lancer, je
lui demande s'il est de Bruxelles. Sa réponse négative et la révélation de son
origine montoise m'incite à aller plus loin. Je lui évoque le collège où nous
nous serions côtoyés. Il confirme l'avoir fréquenté. Il ne se rappelle pas de
moi physiquement mais mon nom produit en lui une vague résonance. Je le sens un
peu sous la défensive, quelque peu mal à l'aise - comme moi sans doute. Bien
sûr, la foule dans un magasin, un samedi de surcroît, ne permet pas à un
vendeur de pouvoir prolonger une discussion. Mais je perçois en lui comme une
gêne, je devine que son passé ne lui a guère laissé de bons souvenirs et qu'il
s'en tient à distance. Je ne lui poserai pas la question qui me brûle la langue,
l'évolution de la relation avec sa mère qui secouait alors son existence. Je
respecterai sa discrétion, content déjà d'avoir pu confirmer ma supposition.
Il est tout de même étonnant que le rappel physique de souvenirs (que je ne peux même pas considérer comme heureux) génère le plus souvent du plaisir. Je doute que l'on tire seulement satisfaction de la vigueur de la mémoire (au-delà du simple étonnement)? Sans en faire l'apologie, ce rapprochement concret avec le passé joue probablement comme un dilatateur temporel, contribue - certainement dans mon cas - à la réconciliation entre les époques et tend à effacer l'effrayant sentiment funéraire qu'induit tout souvenir nous reliant à des personnes au destin inconnu. Les savoir en vie, les rencontrer unifie en quelque sorte notre existence, nous donne l'illusion de créer du sens. Comme si nous allions finir par tous nous retrouver un jour. Ici-bas ou quelque part ailleurs.
05 novembre 2007
Le romantisme et moi
Le chat
sur internet ou comment conjurer l’ennui du moment. On s’échange des banalités,
on écoute le dernier état d’âme de notre vis-à-vis virtuel. Et soudain surgit
parfois une discussion épique à l’instar de celle vécue il y a quelques jours.
Arrivé
par je ne sais quel biais sur mon pc, mon jeune interlocuteur de 21 ans engage
la conversation en mentionnant sa rencontre avec de jeunes gays qui ne pensent
qu'à baiser avant de m’expliquer le décalage éprouvé avec sa propre vision. En
couple depuis 1 an, il n'imagine pas d’autre configuration que la fidélité à
son copain. Ce sujet suscite mon intérêt et une réaction immédiate. Je ne peux
m'empêcher de considérer que le romantisme (tel qu'il le vit) induit un déficit
de réflexion, voire un danger pour soi-même.
Conditionnés
par notre culture religieuse, les médias et le marketing racoleur, nous vivons
sous la force dominante d'une vision idéologique de l'amour pour le moins
édulcorée, sous la coupe d'un modèle normatif qui ne souffre d'aucune
contestation quant à son idéal. La réalité se révèle ensuite beaucoup plus
complexe pour nos pauvres âmes en peine. Très souvent, et chez les gays
particulièrement, l'exclusivité affective et/ou sexuelle finit par voler en
éclat au fil des années (victime entre autre chose de l'effacement du désir au
sein du couple).
Ne pas s'en rendre compte et considérer théoriquement l'infidélité comme un
comportement anormal expose à mon sens celui qui l'affirme à de graves
désillusions. Il faut pouvoir déconstruire les préjugés hérités de notre
éducation pour appréhender les vérités protéiformes de l’union entre deux
êtres, s'ouvrir aux autres conceptions - une manière de s'éveiller à la
compréhension des autres et acquérir une liberté de pensée à la fois tranquille
et enrichissante - pour prendre ensuite l'option qui nous agrée le mieux.
J'ai
donc décidé d’adopter à l’encontre de mon partenaire de chat un rôle de
provocateur afin de mesurer l'état de sa réflexion sur le sujet. Une posture
qui m’a amené à le traiter de réac face à certaines de ses réactions, du
genre "je peux avoir des envies mais je sais me contrôler en tant qu'être
humain". Le fonds de cette réflexion sous-tendait une supériorité du
contrôle de l'esprit sur le bien-être du corps, un raccourci qui a souvent
accompagné le discours religieux.
Il s'est ensuite empêtré dans d'autres considérations sémantiques douteuses qui
ne reflétaient sans doute pas sa vision profonde du monde qui l'entourait (sa
bonhomie me paraissait réelle) mais que je ne pouvais m'empêcher de relever.
Ainsi considérait-il "lamentable" de céder à l'infidélité, ajoutant
qu'il ne voulait pas juger et si tel était le cas, l’appréciation portait sur le comportement et non sur la
personne. Là aussi son discours rejoignait l'approche doctrinaire religieuse :
ne dit-on pas au sein de l’église catholique que l'on ne condamne pas le gay
mais le comportement homosexuel? Argument spécieux quand il s'agit d'une
dimension aussi fondamentale de l'identité que ses préférences sexuelles. J'ai
évoqué - avec une dose de malhonnêteté évidente - le sentiment d'agression induit
par ses propos, dans mon rôle de chantre idéologique d'une potentielle vie libertine
(que je peine par ailleurs à mettre en œuvre mais c’est une autre question).
J'ai
conclu ma diatribe en évoquant son immaturité, ce qui n'était sans doute pas
faux (il n'a probablement pas atteint le stade ultime de sa réflexion, ni été
confronté à cette problématique - le sera-t-il un jour?) mais aussi
insupportablement paternaliste (les jeunes y réagissent de manière ambiguë, détestant
une telle attitude mais conservant dans le même temps une irrésistible attraction
pour ce qui paraît encore les dépasser - n'a-t-il d'ailleurs pas trouvé la
conversation intéressante?).
Mon
discours cachait peut-être mal une forme d'aigreur. Ma condamnation du
romantisme, aussi justifiée intellectuellement soit-elle, s'est nourrie sans
aucun doute de la désillusion rencontrée lors de mes débuts amoureux alors que
la foi, vierge de toute (més)aventure, me tenait alors lieu d'espoir.
Ai-je
vraiment le droit de chercher à dénaturer une vision romantique idéale à
laquelle des gens croient fermement?
Bien
que rare soit sa matérialisation réussie, elle se produit encore ça et là et il
serait malheureux de pourfendre ceux qui peuvent le vivre en toute sincérité
(certes souvent avec les œillères qui vont avec). Ne vit-on d'ailleurs pas tous avec nos chimères- même après les échecs -
pour garder le cap de nos existences?
Mon
innocence perdue (travestie en posture protectrice raisonnable) doit-elle
altérer l'espoir de pureté - ne serait-ce que momentanée - d'une communion
entre deux âmes, deux corps?
15 octobre 2007
Une nuit d'octobre bruxellois
Ce
samedi, j'effectue ma première sortie gay nocturne depuis plus d'un mois. L'été
indien a ses vertus: nous sommes mi-octobre et la température clémente autorise
les couche-tard à se réunir sans crainte à l'extérieur des bars et éviter la
chaleur suffocante des espaces intérieurs compressés.
L'arrivée à proximité du lieu sur lequel nous avons jeté notre dévolu pour
entamer la soirée constitue un moment fondamental. La réaction du public déjà
présent est censé refléter l'attrait que nous pouvons encore susciter. Les
regards qui se portent sur nous (et finalement peu importe qu'ils traduisent du
désir) viennent confirmer notre existence, ne serait-ce que momentanée, au sein
de leur univers personnel.
Autrefois, lors de mes premiers pas dans le milieu, ces yeux rivés sur moi me
gênaient terriblement. Je ne pouvais soutenir ces regards et me sentais épié
lors du moindre de mes déplacements, paralysé par ces faisceaux invisibles
convergeant vers ma frêle personne.
Si la sortie ne s'assimilait qu'à une démarche de réassurance, je me baladerais
de bar en bar rien que pour observer la réaction d'autrui. Mes inquiétudes
narcissiques présentent bien heureusement certaines limites.
Sur le
trottoir, L. et moi entretenons une conversation en compagnie de deux amis.
Avec le premier, D., aperçu pour la première fois en ce même lieu il y a un peu
plus d'un an, nous n'avons pas cherché à cumuler les statuts (d'ex-amant par
exemple) bien qu'il soit indéniablement mignon. Sa sagesse apparente n'a
peut-être pas réveillé d'instinct plus animal en nous et c'est finalement très
bien ainsi. Le second, F., ami de longue date de L., est un étrange
boute-en-train tout en dualité. Aspirant snob depuis son plus jeune âge, il
rêve du faste de la grande bourgeoisie friquée tout en se fondant sans le
moindre problème dans les milieux gay plus populaires où il déniche avec une rare
constance le partenaire sexuel de son choix. Le récit de ses différentes
aventures se transforme en sketch digne d'un théâtre de boulevard. Je ne peux
m'empêcher de repenser à l'évocation de ce lit cassé par la fougue d'un amant
polonais réveillant F. à plusieurs reprises au cours de la nuit et lui
susurrant d'un accent germanique romantique les mots essentiels "gel"
et "capote".
Autour
de nous, je reconnais ça et là des profils internet jusqu'alors
seulement virtuels. Rien de bien attirant ne vient troubler mon attention. Il y
a bien ce jeune mec toujours aussi mignon mais dont un chat avait dévoilé trop
de paraître et de perversité dans le jeu, calmant illico mes ardeurs.
Si
l'envie sexuelle n'a en soi pas disparu, le désir semble avoir pris une pause.
Derrière la simplicité apparente d'un acte sexuel se cache pour moi une
montagne d'enjeux à relever. A côté de la peur de maladie qui ne disparaît jamais
vraiment, d’autres craintes viennent bousculer ma fragile sérénité : celle
de ne pas plaire dans un premier temps, de plaire moins que L. ensuite et enfin
de ne pas assurer l'attente sexuelle du partenaire. Je concède qu'il faut une
fameuse dose de confiance en soi et de désinvolture pour s'embarquer dans cette
aventure révélant à son climax la puissance absolue du partage des corps et des
émotions. L'un ne va pas sans l'autre, contre-pied exigeant face à la magie
d'un instant. La réussite d'un tour impose une discipline et une préparation
sans faille, d'une durée inversement proportionnelle à la rapidité avec laquelle se perd
cette maîtrise.
Au bout
d'une heure et demi, nous décidons de changer de lieu et de nous rendre vers un
autre bar. Le monde nous y a cependant précédé et nous oblige à changer nos
plans. F. nous soumet une autre idée : un bar étiqueté cuir mais avant
tout un bar à dark-rooms. Bien qu'il s'agisse d'une institution bruxelloise,
jamais encore je ne m'y étais rendu en 10 ans. Depuis mes vacances aux Canaries,
l'idée de fréquenter un tel lieu ne me rebute plus. Je n'éprouve d'ailleurs
aucune gêne en débarquant dans cet intérieur sombre, définitivement ancré dans
le passé, celui des bars discrets, coupés de l'extérieur et capable de
distiller une toute autre atmosphère une fois la porte passée. Au rez, dans une
configuration de bar classique, nous buvons le verre de trop pour D. qui n'a
visiblement pas supporté l'alcool de ses consommations antérieures. L. et moi
visitons les étages plus ludiques. La seule surprise réelle réside dans ces
glory holes bien visibles, plus drôles que réellement excitants à mon goût.
Parmi la foule, seuls deux jeunes mignons pourraient aiguiser mes sens mais
nous les avons déjà connu intimement par le passé (et comme nous ne nous
répétons pas), nouvel exemple de l'étroitesse du milieu bruxellois qui nous
ramène ostensiblement vers les mêmes têtes.
Je parcours les allées d'un oeil plus observateur qu'intéressé. Le parfum sexuel peut flotter autour de moi, je ne le perçois pas. Seule une question finit par s'imprimer en moi. Cette distance face au désir ouvre-t-elle la voie à une sagesse nouvelle dont la prédominance me sera plus qu'utile au fil des années ou traduit-elle le triste constat d'un comportement blasé, rétif à tout défi que m'autorise pourtant encore mon jeune âge?
06 octobre 2007
Des murs et des portes
Des murs et des portes. La vie pourrait se résumer à cette formule
binaire lors de chaque événement au devant duquel nous nous présentons.
Des murs auxquels nous nous heurtons frontalement avec une intensité plus ou
moins appuyée sans nous empêcher forcément de mener une existence normale,
notre carapace psychologique étant sans aucun doute bien plus solide que notre
enveloppe corporelle en cas de pareille confrontation. Nous encaissons les
coups, buttons sur cette surface rugueuse avant de parvenir à ouvrir une porte
débouchant sur de nouveaux horizons.
Des portes qui nous paraissent parfois invisibles ou inatteignables et
dont l'accession revêt parfois du miracle, révélant en nous des réserves
insoupçonnées de nature à transformer la vision de notre quotidien.
Face à l'accumulation de problèmes, sous le ciel assombri d'une traversée du désert surgit parfois la lumière. La torche est parfois portée par un quidam dont la rencontre impromptue vient miraculeusement éclairer le chemin pour émerger de notre labyrinthe mental. Mais la lueur peut jaillir aussi d'une étincelle interne ouvrant la voie à une perception modifiée de notre propre condition.
Mon exemple le plus frappant - avant celui sur lequel je vais revenir - remonte à une trentaine de mois lors de ce terrible épisode où j'ai craint une possible infection hiv. J'avais pris ce traitement d'urgence dont les effets secondaires venaient sans cesse me rappeler les affres de la situation que j'aurais à endurer en cas de contamination. Je m'étais enfermé dans une muraille intérieure pour survivre. Je ne pouvais affronter l’environnement extérieur au quotidien, qui négligeait le drame en action (inévitable à mes yeux malgré le risque statistiquement faible). Les livres ont constitué ma balise de secours. Trois semaines après les événements - et alors qu'il me restait une semaine d'attente avant les premiers résultats, l'apaisement intérieur m'est apparu au fil de la lecture d'un roman. Une pensée positive, réconfortante, remplie de sagesse s'est mis à inonder mon corps et m’a rendu la vie extérieure plus tolérable. Ce moment n'a pas évacué le stress durant les heures précédant le verdict mais j'étais parvenu à réconcilier mon âme avec le goût de l'existence avant même le soulagement apporté par la science.
Dans le marasme qui a dominé mon mois de septembre, mes problèmes dentaires ont constitué particulièrement un moment difficile à supporter. En prime, les événements post-opératoires sont venus ouvrir une brèche supplémentaire dans mon armure liquéfiée sous la forme de difficultés de coagulation qui, en regard de ceux connus par mon cousin ensuite décédé d'une leucémie, ont agité le spectre de la maladie. Pour évacuer cette peur, seule une prise de sang pouvait soulager mon esprit. L'attente des résultats même courte paraît toujours trop longue. J'ai imaginé devoir rejoindre illico la chambre stérile d'un hôpital, quitter mon chez-moi, ma vie, mon amour dans un cauchemar insupportable. Mais au milieu de ces idées sombres, j'ai pu envisager un détour, un autre avenir.
Une phobie s'inscrit dans le terreau d'angoisses plus générales (cette
fois, le doute sur mon apparence physique, sur mes capacités à affronter le
changement, à retrouver le goût de la vie quotidienne bruxelloise). Engagée
dans un processus inflationniste, la peur se répand à tous les secteurs de la
vie et transforme le moindre événement défavorable en malaise révélateur d'une
catastrophe en germe.
Pour enrayer le mécanisme, il fallait s'attaquer à la source et puiser le
remède de survie qui apaise l'angoisse originelle, cette inquiétude sur mon
paraître face aux ennuis dentaires et plus généralement l'usure du temps. Et un
changement mineur peut parfois suffire pour rebondir.
J'avais envisagé de me couper les cheveux très courts en cas
d'extraction de dents. Privé d'une partie de moi, je devais avaliser de manière
nette un changement aux yeux du monde, me donner un air plus dur qui
corresponde à l'état de mon âme. Cette hypothèse étant pour l'instant effacée,
je ne pouvais l'utiliser pour d'autres buts. L'idée d'envisager son contraire
s'est alors imposée. Laisser les cheveux repousser, proliférer anarchiquement,
se déstructurer. Renoncer à une coiffure nette, une image d'ordre, de
perfection à laquelle je ne peux plus aspirer au fils des années. J'ai renoncé
à mon rendez-vous chez le coiffeur et me suis mis à envisager un nouveau
départ. Les résultats de la prise de sang me pendaient encore au nez mais
j'avais fait reculer ma phobie et je pouvais imaginer à nouveau des activités
au-delà de cette date. J'appellerais mon docteur dans la confirmation de mon
bon état de santé et non dans le miracle d'avoir échappé au pire. Qui n’est par
ailleurs pas arrivé.
Je conserve pour l'instant mes cheveux plus longs. Je ne sais pas si cela sera une réussite. Qu'importe, cette décision m'aura au moins relancé. Et en parfait symbole de ma génération consommatrice, je subodore qu'une petite séance de shopping me remettra définitivement sur rail.
13 août 2007
Confusion
Etrange période. Les préoccupations demeurent les
mêmes en cette période estivale (le goût des vacances passées et futures, le
besoin de rupture magique du quotidien, l'attrait de peaux tannées et de corps
mieux dessinés sous les étoffes légères) mais elles se perdent dans leur
infinie répétition.
Le monde s'agite autour de nous, interagit avec nos comportements, nos choix,
notre occupation de l'espace temporel et géographique. Les idées se bousculent,
certains repères se mettent à vaciller (pour le meilleur ou pour le pire?).
Le désir transpire partout, dans les vapeurs moites d'un bar bondé, dans la
brise légère d'une ruelle animée, le long des connexions cuivrées qui nous
relient virtuellement. Mon esprit réclame de la patience pour l'aventure mais
quelques poussées libidineuses me projettent dans l'arène. Derrière la volonté
d'un contact social et émotif demeure bien ancré le désir primaire de
découverte phallique et d'accaparement. Toi, gueule d'ange, laisse-moi déflorer
ton intime virilité, te posséder un instant pour m'appartenir éternellement.
L'animal se dressera devant toi sous des oripeaux d'être humain civilisé, digne
de confiance - le pire étant peut-être dans mon cas l'absence de tromperie
derrière l'apparence.
Le jeune et le moins jeune s'en donnent à cœur joie. Sur le net, je réponds à leurs messages sans
trop savoir pourquoi. Celui-ci aura bientôt 19 ans et n'a jamais osé
concrétiser ses fantasmes. L'expérience s'annonce excitante. Il doit encore
être convaincu, je m'y emploie en le laissant libre des initiatives et de leur
rythme. Tout ceci se révèle pourtant laborieux. Le plaisir se fige, la
sensation d'avoir succombé à la perversité me gagne. J'aimerais que cela n'ait
pas eu lieu - même si je dois renoncer à toute conclusion hâtive, chaque cas
est unique, ne jamais l'oublier.
Je me réfugie dans un roman. Le portrait de
Dorian Gray. Le premier qui me dit encore que j'ai l'air d'avoir 22 ans
(ils sont de plus en plus rares certes), arguant en filigrane que j'aurais
vendu mon âme pour la jeunesse éternelle, il prend mon poing! Quelques jours
plus tard, pourtant, je m'en abstiendrai (pour le bénéfice de 6 à 7 années
accordé). Avouons-le, cela me plaît toujours autant.
Je ne suis pas Dorian, lui y correspond sans doute davantage. Ses cheveux devaient être horribles la veille, personne ne l'a regardé, me dit-il sur internet. Et le reste de la conversation à l'avenant. Je le laisse à l'inquiétude existentielle de ses 20 ans. Un mois plus tôt, nous nous étions étripés sur le net. Je l'avais un peu allumé sur son immaturité, il en avait pris ombrage. De l'orage, j'aurais pu transformer notre relation en tornade sexuelle mais je m'en suis abstenu. Le goût de la domination que j'aime éprouver à un moment donné bute souvent sur une soumission (sexuelle) trop explicite ou l'outrance de son expression. Les mecs fondent quand ils peuvent utiliser leur poing en moi, avait-il fini par me confier, prêt à devenir ma (notre) proie pour autant que j'endosse la posture dominatrice avant, pendant, voire après l'acte. Mais cette idée heurte encore ma fragile carapace se fendillant devant les atteintes aux émotions légères et délicates. Le décloisonnement potentiel me fait peur. Il n'est ni le premier, ni le dernier mec sexy, excitant auquel je renoncerai pour préserver mon équilibre intérieur. Et ces derniers temps, j'en concevrais même quelque regret. Confusion, étrange période. Mes très chers livres, espace de sérénité, je vous rejoins.
19 juin 2007
Au fil du rasoir
Une victoire politique inattendue, un avenir
radieux qui s'annonce et puis bientôt plus rien. Un malaise, une embolie
pulmonaire, un arrêt du cœur fatal. A 43 ans, trois jours après élections fédérales, le
leader du parti libéral à Bruxelles décède.
Quelques jours plus tard, L. a prévu dans son
calepin une visite aux "puces" et notamment dans ce magasin de tissus
où nous nous sommes déjà approvisionnés pour nos rideaux par le passé. Un autre
programme s'y substituera, sans quoi L. aurait pu faire lui-même la macabre
découverte des corps des gérants sauvagement assassinés (avec l'idée
frissonnante de tomber – qui sait ? - sur l'agresseur).
La vie ne tient décidément qu'à un fil.
Sombrer dans le sommeil sur cette dernière
information me laissait présager de facto une nuit chahutée ce dimanche.
Dans la phase finale de mes rêveries
nocturnes, j'ai endossé mon équipement sportif. Je me rends à la salle de
basket où je vais reprendre la compétition, longtemps après l'avoir abandonnée.
J'ai dû être mal informé sur les horaires, le match a déjà débuté. Sur le banc,
je constate avec surprise le visage de l'entraîneur, la femme d'un ancien
joueur avec qui j'entretenais d'excellentes relations depuis tout petit avant
qu'elle ne devienne aussi ma prof dans le secondaire. Elle a connu des moments
bien difficiles dans son existence, elle semble s'en être sortie et avoir
acquis sur le tard des compétences sportives. J'aperçois mes parents non loin
de là, occupés au bon déroulement administratif du match.
Je suis prêt à entrer au jeu. Une dose puissante
d'adrénaline m’envahit, l'excitation de remonter sur le terrain ne cesse de
croître. J'ai manifestement très envie de goûter à nouveau aux joies de ce
sport et aux exploits personnels que je pourrais engranger.
L'entraîneur m'appelle pour remplacer un de mes coéquipiers mais je découvre,
interloqué, que je ne dispose pas des chaussures adéquates aux pieds. Je
m'affaire, mes parents soupirent devant mon amateurisme. Je finis par retrouver
mes Nike dans mon sac. Je les enfile et tente de nouer les lacets au plus vite.
Sur la chaise des remplaçants, mon tour va bientôt arriver, je vais pouvoir
fouler à nouveau le parquet. Un sifflet retentit pour procéder au changement de
joueurs mais je ne parviens décidément pas à m'en sortir avec ces foutus
cordons. Il est trop tard. Je me réveille.
Si la vie ne tient qu'à un fil disais-je plus haut,
mon histoire se résume à une gestion de simples lacets. En interrompant l'ordre
des choses, ont-ils condamné mon retour à la compétition ou m'ont-ils préservé
d'un choix malheureux? A défaut d'un aboutissement lors du songe, le nœud
(gordien) se doit d’être tranché au réveil.
Ces lacets qui se tortillent, insaisissables, autour de mes pieds ne constitueraient-ils pas le symbole de la césure inévitable, indispensable qui s'est
produite il y a près de 10 ans de cela quant à mon sport favori et plus encore
quant à ma vie quotidienne?
En traversant la salle de sport, j'avais été happé
par sa luminosité étouffante. Le décor imposait sa structure lourde comme un
ciel sombre s'abattant sur une ville à la tombée du jour. Cet environnement
familier mais adverse ne m'accueillait pas, ce monde ne m'appartenait pas.
Derrière l'excitation du jeu, l'enjeu le
plus fondamental a fini par se matérialiser dans ce double fil qui échappait à
mon emprise, s'affalait le long des chaussures, désordonné, détendu, dénoué. Jamais
noué pour être exact: dans le feu de l'action, je ne suis pas parvenu à
relier les deux bouts avant de pouvoir sereinement évaluer la situation,
éventuellement me raviser, démettre leur enchevêtrement croisé, fuir un terrain
devenu moins propice à mon épanouissement. L'urgence de l'instant exigeait une issue claire face à un choix binaire. Une part de ma vie devait forcément
m'échapper. Comme dix ans plus tôt.
Mon réveil soudain m'a abandonné sur cette image :
mon corps, moins frêle qu'autrefois, assis sur cette chaise, en tenue sportive.
Mon cœur qui
s'emballe, non plus dans la précipitation des événements mais par l'émoi
ressenti devant le souvenir de toutes ces joies rencontrées en maillots et shorts
rouges et blancs, album définitivement refermé dans une malle au fonds d'un
grenier intime.
Il y a 10 ans, j'entretenais l'espoir de la liberté, de l'équilibre et du bonheur. Une promesse personnelle accomplie depuis avec certains sacrifices et probablement sans avoir pu substituer à mon sport de nouveaux défis, de nouvelles sources de dépassement. Une part de bien-être finit toujours par se soustraire à notre existence. Il va bien falloir l’accepter un jour.
23 mai 2007
A cent mille lieues de soi

Oui j'ai osé. Avec une certaine dose de courage - à
moins qu'il ne s'agisse de faiblesse ou d'inconscience, dix mois après une
première expérience presque traumatisante (http://morrissey.canalblog.com/archives/2006/07/02/2217418.html),
je suis de retour à Cabrières, ce petit village provençal où vit désormais ma "belle
famille". A l’occasion du long week-end de l’ascension, j'ai accepté
d’accompagner le groupe d’amis invités par L., avec l'intention de laisser le
cours des événements décider de la réussite ou non de l'entreprise.
Peut-être pour remettre à plat l'appréciation
globale de l’endroit, nous logeons, L et moi, dans une nouvelle chambre, moins
exposée à la chaleur et mieux disposée que la précédente.
Ce matin, je ne me sens pas d'humeur à la quitter. Mes camarades de séjour rejoignent en ce moment Gordes à pied, prendront
ensuite l'apéritif chez un couple de gays du troisième âge, riches comme
Crésus, pas du tout antipathiques mais très old school et déconnectés de
la modernité (cette rencontre n’aurait-elle pour fonction que de me rappeler
combien je suis encore bel et bien jeune, sans la moindre considération
physique sous-jacente?).
Je pourrais marcher, docile, aux côtés de mes amis, rire à gorges déployées
"un km à pied, ça use, ça use" mais je préfère décidément les pieds
nus aux souliers, le sable au bitume, l'horizon maritime à celui de la lavande.
J'ai accepté de me conformer à une discipline de groupe à l’occasion de ce
voyage mais nos chemins se sont séparés ce matin. Dans cette chambre-refuge, je
me retrouve presque atomisé sous l'effet d'un présumé esprit démocratique
majoritaire. Cela pourrait constituer un sujet politique polémique:
l'élaboration d'une action se décide-t-elle fort des seules voix de la majorité
gagnante ou doit-on chercher dans la mesure du possible le compromis commun
impliquant toutes les parts? L'idée de la ballade a émergé dans le brouhaha
anarchique de la soirée de la veille sans que je n'ai pu exprimer le moindre
avis et c'est moins le fonds que la forme qui m'embête aujourd'hui. Absent du
dispositif de décision, je me sens de facto exclu et seul (et non solitaire
dans le sens où je n'ai le choix ni de cet état, ni du lieu).
Depuis
tout jeune, je crains les groupes. J'ai toujours cherché à les déconstruire
(quitte à les reformer par la suite). J'ai toujours pensé qu'ils ne respectaient
pas l'individu. Aujourd'hui, je les envisage différemment mais avec la même
méfiance.
Le groupe demeure une aventure sociale rempli de signifiants sur soi-même,
susceptible de remettre en cause le parcours accompli jusque là et celui-ci
n'est pas mince. Après avoir émergé peu à peu de la torpeur adolescente,
infléchi les tendances lourdes de nos vies, transformé notre caractère, nous
avons atteint une forme d'équilibre interne (instable mais cohérent à sa
manière). Nous avons ignoré les chimères que la société nous prodigue,
contourné les obligations qu'elle nous impose. Nous avons créé autour de nous
une sphère de vie à notre image, à la mesure de nos envies, à la retenue de nos
faiblesses. Et dans la nécessaire confrontation au reste du monde, nous nous
ébrouons à trouver tant bien que mal notre place, nous nous identifions à ceux
et ce qui peut au mieux nous correspondre.
C'est
une observation avec laquelle je dois composer : mon esprit tel qu'il s'est
progressivement configuré ne se satisfait pas de bonheurs dit simples que l’on
peut partager avec tout un chacun. Il préfère emprunter des routes moins
linéaires, adopter des trajets plus insaisissables qui m'éloignent tôt ou tard
du parcours de mes congénères. Et quand je soumets la conduite d'un week-end à
un logiciel différent du mien, je retombe dans le spectre de l'enfermement, au
sein d'un espace géographique quasi hostile, au milieu d'un univers d'activités
qui ne me convient pas.
Le
temps passé en continu avec des proches dévoile en outre avec plus d'acuité la
structure dominante de leur personnalité, leur philosophie de vie au quotidien
(bien mieux que les moments isolés partagés jusqu'alors). Ces découvertes
soulignent plus crûment les décalages pouvant exister entre chacun de nous.
Constat
aggravant: je ressens également une béance comportementale d'un ordre presque
sociologique, au sens où j'étouffe parfois au sein des conversations ciblées
initiées par les beaux-parents, des opinions qui y sont exprimées, voire du
style adopté. Nul doute que L. a choisi astucieusement parmi nos amis les
personnes qui s'intégreraient le mieux au mode de pensée de ses parents. Ils se
fondent visiblement bien mieux que moi dans cet habitus « de droite »
(ne suis-je pas considéré par la belle-mère de L. comme un "sectaire"
de gauche, étant presque le seul à défendre avec conviction de telles idées
dans leur entourage?).
Je
mets un point final à ces quelques mots perdus avant que s'installe en moi le
sentiment d'une distance irréconciliable avec ces amis. Le temps veillera à
l'oubli de ces désaccords implicites et leur réservera des moments particuliers
où ne subsiste plus que la joie d'être ensemble sans devoir constater le fossé
qui nous sépare ailleurs.
…un km à pied, ça use, ça use...
15 mai 2007
Le passé endormi
Il aura
fallu cette lettre déposée en mains propres dans notre boîte aux lettres pour
raviver les effluves d'un passé lointain. A l'intérieur, une carte sur fonds
rose annonçant l'inauguration d'une section gay au sein de la galerie
d'antiquité dont F. est l'un des exposants. Il y a joint un petit mot court
nous invitant aux retrouvailles à cette occasion. Cela fait des mois que nous
n'avions plus de ses nouvelles. Avec lui, nous replongeons forcément, L. et
moi, au cœur
des premiers pas de notre relation, de nos premiers mots même (j'y reviendrai
un jour sur ce blog, c'est certain).
F. ne
peut être dissocié de V., c'est un constat pour nous, une évidence pour lui.
Partenaires à ce moment, ils constituaient un point d'ancrage sur lequel nous
pouvions nous appuyer pour imaginer un futur possible, leur soutien indéfectible cimentait notre union
contre vents et marées.
Notre couple a finalement tenu, le leur
s'est effiloché. Au moment d'entrer dans la vie active, V. éprouva le
besoin de liberté, d’indépendance, à distance de F., de 15 ans son aîné. Leur histoire semblait condamnée à cette période
estudiantine.
V. recomposa son horizon amoureux avec W., un jeune architecte beau, débonnaire
et ambitieux, au grand dam de F., incapable d'oublier cette aventure, irrémédiablement
relié tel un père à l'égard de son fils.
Sûr de
lui et de son nouvel amour, V. s'envola vers le Canada avec en poche un contrat
professionnel de 2 ans. A mi-chemin, la distance récita son meilleur couplet :
la mort des sentiments. Lors d'un retour au pays, V. fut accueilli froidement
par W. qui lui annonça brutalement qu'il ne l'aimait plus. Le choc,
imprévisible, dévasta V., à la fois désespéré et acrimonieux face au mauvais
tour que lui jouait son destin. Dans un semblant d'équilibre, il tenta de soulager
son amertume auprès de F. qui l'accueillit comme si rien ne les avait séparés.
C'était il y a 3 ans. Nous les invitâmes à
l'occasion du Nouvel An. Une drôle de sensation nous envahit au cours de cette
soirée. Le discours de V. transpirait de colère à peine contenue et d'un
curieux désir de revanche. Il semblait manifestement considérer comme une
défaite son retour auprès de F. et comptait lui faire payer sa détermination à
la poursuite de leur relation. Le malaise tenace que nous ressentions face à cette
reformation précaire finit sans doute par distendre les liens fragiles de l’amitié.
Une
forme d'obligation nous a conduit jusqu'aux portes de la galerie en ce jour
d'ouverture. Je me sens peut-être redevable face à F., je ne peux refuser son
offre quand il entreprend la démarche de nous inviter d'abord à ce vernissage,
et plus tard chez lui pour nous raconter les derniers soubresauts de sa vie
affective dans laquelle V. a toujours une place malgré de nouvelles mésaventures.
A peine
arrivés, nous retrouvons une figure connue, JP, qui fut successivement
publicitaire, galeriste d'art contemporain et patron du bar gay le plus couru à
l'époque de notre rencontre, le rattachant lui aussi irrésistiblement à cette
période particulière de notre vie. Il a depuis revendu son commerce et pris une
semi-retraite, partageant son temps entre Bruxelles et Bucarest où il soutient
et supervise le développement d'une boulangerie française. Il est accompagné de
son partenaire de toujours et de jeunes amants roumains qui se succèdent à
chacun de leur retour au pays. J'imagine qu'il aurait mieux trouvé sa place
dans ce bar à escort praguois visité récemment. Cela ne me dérange pas sur le
fonds, je le confirme. Seule la confusion entière de leur vie entre amitié et
prostitution implicite me trouble et me retient sans doute d'accepter leur
proposition de passer quelques jours chez eux au cœur de la capitale roumaine.
Ailleurs,
les autres gays défilent au travers des couloirs de la galerie. Nous partageons
une même identité sexuelle mais rien ne semble pouvoir m'en rapprocher. Ils
portent pantalons en toile, chemises à carreaux (ou à fleurs pour les plus
originaux) et pulls en cachemire autour des épaules (en coton pour les plus
fauchés) . Leur accent rappelle leur origine aristocratique. F. s'affaire
autour d'eux avec une hospitalité ronflante digne de ses aïeuls. Une attitude
mondaine qu'il délaisse lorsqu'il s'adresse à nous et plus encore lorsqu'il
endosse T-shirts moulants et accessoires bien pédés en sortie.
V. est
également présent. Nous avions entendu parler de ses sérieux problèmes de
dépression rencontrés ces dernières années, qui l'obligèrent à l'enfermement
avant d'en sortir… hétéro. Devant ce tableau sombre, il semble relativement en
forme même si l'équilibre ne s'exprime pas dans son regard trouble et fuyant.
L'amitié, c'est essentiellement avec L. qu'il la partageait. V. fut pour moi
initialement un exemple, une figure d'identification mais une chape de plomb a
rapidement contrarié notre relation sans que je sache trop pourquoi. J'ai
toujours eu l'impression qu'il ne m'appréciait pas. Une sorte de compétition
s'était peut-être indirectement engagée entre nous, face à la ressemblance
soulevée par sa meilleure amie de par notre âge, notre morphologie, nos
attitudes proches. J'ai accepté cette distance et je ne me formalise pas qu'il
se tourne presque exclusivement vers L. aujourd'hui. Je garde d'ailleurs
volontiers une position de retrait, à l’abri de son regard où la perversité
semble s’être invitée. Son comportement récent ne plaide pas pour la
tranquillité de son âme : après avoir acheté une maison avec F en novembre
dernier, V. a de nouveau fui peu de temps après, consommant une séparation
qu’il prétend désormais définitive. Les quelques échanges vifs dont nous sommes
les témoins nous confirment le jeu de domination qui a dû résumer leur relation
ces trois dernières années (c'est presque sans surprise que nous croiserons F.
en rue deux jours plus tard, affublé d'un collier en cuir, symbole d'une
préférence sexuelle qui s'affiche désormais sans le moindre complexe).
Sur le
fonds, cette rupture vient confirmer un pressentiment: on ne recolle pas les
pièces d'un amour brisé. Ne convient-il pas d'en conclure la même chose quant à
l'amitié? Ce retour en arrière opéré pendant deux heures s'est déroulé sans
nostalgie, ni malaise, presqu'avec indifférence.
Je ne suis plus le même qu'autrefois et mon avenir s'envisage avec d'autres
visages amicaux et des figures à venir que j'espère correspondre à mon
évolution en marche. Dans cette optique, il ne reste plus qu'une place
marginale, de respect essentiellement, pour ces personnages qui ont contribué à
mon développement et mon histoire, cette forme de famille éloignée dont on
cherche de temps en temps à avoir des nouvelles. Un passé endormi, sans
amnésie.





