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Un voyage en Israël, lieu d’interaction, de friction, de fusion entre deux perceptions dominantes et presque antinomiques, spécialement pour un gay étranger.

Dans le monde occidental, Israël incarne aujourd’hui l’insécurité la plus totale. Que les commentaires émanent de la famille, des amis ou de collègues, l’annonce du voyage a surpris, inquiété, fait l’objet de railleries sur le risque de ne pas en revenir.  J’ai éprouvé également ce doute devant l’attention médiatique portée au  terrorisme né du conflit israëlo-palestinien et les appels à la mort de l’état hébreu véhiculés par l’Iran ou le Hamas (pour ne citer qu’eux). Cette terre tant convoitée a d’ailleurs subi les effets  du 11/09 par ricochet, avec un effondrement du tourisme. Seuls y voyagent aujourd'hui  les juifs du monde entier dont une partie (français et américains principalement) a investi dans l’immobilier pour se garantir une porte de sortie en cas de situation intenable  dans leur pays,  avec un boom sous-jacent des prix. L'angoisse que ressentent actuellement les israëliens ne porte pas tant sur les menaces proférées par les pays voisins que vis-à-vis de la société néolibérale qui s’est installée, obligeant à titre d’exemple une femme de 55 ans (et en couple) à conduire son taxi 11 heures par jour pour s’en sortir. Une peur qui n’est pas la nôtre, centrée sur ces fameuses tours qui s’effondrent, ces kamikazes qui se font exploser, cette crainte diffuse d’être là au mauvais moment.

En rejoignant Tel Aviv, nous plongeons au sein d’une ville libérale, d’accueil pour tous les gays nationaux, loin de ces régions où la religiosité ne leur permet pas de s’épanouir. La gayttitude qui s’y déploie peut-être comme nulle part ailleurs s’incarne dans l’imagerie de ces corps finement dessinés lors de leur passage obligé par l’armée et la culture du sport qui l'accompagne, par l’uniforme qu'arborent fièrement ces jeunes soldats comme symbole du service rendu à la nation (le souvenir persistant de l’effroyable Shoa demeure le seul véritable trait d’union entre les citoyens du pays affirment certains intellectuels), par ce goût du beau qui semble régner, magnifié il est vrai par la fulgurance de regards bleu-océan – le plus beau peuple disent ceux qui sont passés émerveillés par là.

Et quand ce corps uniformément musclé (avec la parcimonie qui relève de l'élégance), ce déploiement lascif de danseur, ce sourire tendre, ce regard profond atterrit sur les draps, sous ses doigts, une forme de finitude s’inscrit dans le creux du cerveau. Bien sûr, le moment était mal choisi, les circonstances climatiques et personnelles pas du tout idéales mais l’image de perfection qui s’est figée devant mes yeux rend plus palpable l’inatteignable possession de l’autre. Ce corps que l’on voudrait pétrir jusqu’à en saisir les entrailles, qu’il se mue en présence éternelle se transforme au contraire en une altérité intouchable bien que si proche, une œuvre à regarder encore et encore, tant et plus, avec le respect qui leur est dû. Le désir est présent mais impossible à surpasser. Je bande et je débande. Il me suffirait de sortir du cadran, devenir spectateur de mon propre acte pour retrouver la sensation du climax désirant. Mais je perds pied, le contrôle m’échappe. Comment adopter la posture dominante qui m’est assignée (par lui ou par moi ?) face à la puissance de cette statue angélique qui me renvoie à ces muscles pas assez façonnés, à ce visage qui semble traduire particulièrement aujourd’hui le poids des années, à cette fragilité toujours prête à exploser et qui se réveille forcément ce matin?  

Un éclat de bombe en plein coeur face à cet absolu désarçonnant. Son uniforme vert au fonds du sac en écho aux M16 que portaient en bandoulière la veille dans les rues de Jérusalem de jeunes soldats convaincus de leur mission, non loin du « Western wall », mur infranchissable, ce lieu sacré que tu ne comprends pas - faute de foi. Tu crois pourtant à la chaleur quand elle n'est pas suffocante, à ces plages le long desquelles tu t’exposes et mates le paysage luxuriant de ces galbes avantageux, à ces ruelles et terrasses au décor si paisible (tu as totalement oublié l’effroi que la visite de cette ville a pu susciter)  mais leurs traces éphémères ne peuvent constituer un projet structuré. Immergé dans cette ambiance légère, presque artificielle, tu devines qu'un jour, une boule de feu jaillira dans ce ciel faussement apaisé. Que ton âme finira par la rejoindre. Seul Dieu (s’il existe) pourrait dire où elle te mènera. Toi tu ne le sais toujours pas.