J’ai lu récemment un article relatant la manière avec laquelle les entreprises essaient de modeler l’esprit de leurs employés afin qu’ils se conforment à leur philosophie. Plus on confie des responsabilités importantes à un cadre, plus ce dernier sera soumis à une pression (implicite et explicite) pour adapter son comportement, sa sensibilité au goût de l’esprit d’entreprise.
Le management tend par exemple à bannir toute émotion dans les réactions des gens. Certes, il est nécessaire de pouvoir empêcher l’esprit d’être l’otage d’un trop plein récurrent d’émotions (quand celles-ci prennent définitivement le pas sur la réflexion, il devient difficile de pouvoir travailler et de collaborer). Néanmoins, en tant qu’être humain, il me paraît logique de pouvoir exprimer ses sentiments sous peine d’exploser à un moment ou l’autre.

A côté de ce conditionnement - réalisé au travers de formations ou des remarques de ses supérieurs, il est une autre vérité que l’on tait peut-être davantage. Quiconque ayant évolué dans des environnements où plusieurs nationalités coexistent pourra affirmer qu’il est parfois difficile de se comprendre. La signification de certains mots peut avoir une consonance, une interprétation différente selon les cultures et déboucher sur des problèmes ultérieurs. Cette variable s’exprime également dans la façon même de travailler, collaborer, interagir. La culture impulse une manière spécifique d’être, de penser et de se comporter.
J’ai ainsi pu l’observer – à mes dépens - cette semaine au travail, lors de quelques altercations avec mon chef néerlandophone. Pour faire court, dès que j’expose un problème (tel que la difficulté de travailler avec un tel service), que j’exprime une réflexion sur une situation et m’interroge sur une attitude à adopter qui respecte l’esprit d’une bonne collaboration, j’ai droit à des réactions qui nient mon mode de pensée, la façon dont je la structure en fonction de ma personnalité et de la culture dans laquelle j’ai été éduquée. Nous plongeons alors dans des discussions inintelligibles dans la mesure où nous n’évoluons pas dans le même registre. Nous parlons dans la même langue mais ne parlons pas la même langue.

Dans la tradition française, nous avons besoin de discuter, pour socialiser, d’exposer nos réflexions, voire nos sentiments et états d’âme (ce qui n’est pas un problème si cela n’influe pas sur le travail final ou n’empêche pas d’avancer quant à la prise de décision). Nous dissertons sur la méthode, nous intellectualisons le monde en mouvement autour de nous et les stratégies individuelles ou en groupe qui s’y déploient. De cette manière, nous raisonnons nos propres sentiments plutôt que de les enfouir. Nous les confrontons avec la réalité sans vouloir absolument les abolir.

Le modèle calviniste, prédominant au Nord de la Belgique, se révèle quant à lui plus direct, plus pragmatique (un mot qu’ils chérissent). Il ne s’agit pas de s’encombrer de détours, d’interrogations jugées futiles, il faut aller droit au but – dans une forme brute parfois grossière selon nos propres critères -avec souvent une absence totale de psychologie et qui se double d’un sentiment irréductible de posséder LA vérité (l’empathie ne peut faire ombrage à l’efficience).

Cette opposition culturelle surgit dans d’autres domaines lors de nos discussions. Ainsi mon chef estime-t-il que l’on devrait être moins exigeant sur les fautes d’orthographes tant que la compréhension existe. Réflexion qui mettrait Finkielkraut en rogne (lui qui en parle comme une preuve de dé-civilisation) et pour une fois je serais avec d’accord avec lui. C’est un principe qui dépasse la question pure du respect de la langue et déborde sur la possibilité d’interroger le monde et de conserver la nuance face aux modèles qui paraissent évidents et s’imposent dans l’urgence imprimée par notre société moderne, notamment dans le cas présent le travail et l’efficacité façonnés aux lois du modèle néo-libéral sans questionnement sur l’organisation sous-jacente, ni la finalité pour l’individu.

D’autres exemples pourraient être choisis à foison, comme cette autre collègue néerlandophone dont la première réflexion à propos de son stage étudiant Erasmus en Espagne a été de considérer les espagnols comme des fainéants…

A l’heure où les difficultés pour pérenniser la Belgique fédérale demeurent, je dois constater la profonde différence entre deux cultures en cohabitation et reconnaître combien nous, francophones de Belgique, sommes proches de la culture française et quel fossé nous sépare parfois, souvent, trop souvent de nos voisins néerlandophones.
Je ne voudrais pas pour autant en tirer des conclusions politiques. Le développement du monde actuel et à venir passe par la coexistence de cultures dans un même espace. Et la recherche d’une harmonie dans ce métissage devrait nous rappeler qu’il ne pourrait être question d’affirmer à la face de l’autre à tout moment la supériorité de la sienne.