viavant18

Après 13 ans de bons et loyaux services au tourisme du village, mes parents se sont enfin décidés à quitter leur Paradou pour une autre destination de vacances ensoleillée. Instigateurs de ce changement, ma sœur et moi avions posé un seul mot d’ordre quant au nouveau lieu : nous rapprocher de la mer. Desiderata rencontré par le choix d’une station balnéaire proche de Narbonne. Un endroit familial un peu plus animé que la monotone Provence mais où la jeunesse estivale privilégie encore les jupons de leur mère à ceux des jolies filles.

Bien vite est arrivé le moment où ma sœur a jugé quelque peu ringard de partir avec mes parents en vacances et s’est tournée vers ses amies pour profiter d’un repos bienvenu. A l’approche de mes 22 ans, je souhaiterais également m’en dispenser mais l’absence d’alternative m’amène à les accompagner une nouvelle fois cette année. J’ai toutefois négocié un compromis sous forme d’un retour anticipé après 15 jours, à leur charge.
Un retour en train, presque une aventure pour moi. D’autant que je dispose de 13 minutes pour changer de wagon au cours du voyage. Une crainte mais dans le même temps un sentiment de liberté et d’évasion.

Je m’installe près de la fenêtre du compartiment, illuminée par un soleil radieux. Sans regret, je quitte le beau temps pour la loterie météorologique de notre plat pays.
Parmi les gens présents dans le wagon, mon attention est attirée par deux filles, dont l’une m’observe avec une certaine insistance. Malgré ma timidité, je soutiens son regard. Elle ne me plaît pas vraiment. De jolis yeux bleus mais trop ronde à mon goût. Peu importe, je me sens flatté de plaire et découvre un certain plaisir à ce petit jeu amusant bien que sans réelle signification.

Au bout d’une vingtaine de minutes, la place laissée libre à mes côtés est investie par un homme au crâne rasé. Je ne peux définir son âge mais à un peu plus de 20 ans, il m’apparaît irrémédiablement vieux, sans qu’aucune nuance ne soit nécessaire. Il ne tarde pas à m’adresser la parole, non sans provoquer mon étonnement. Peu habitué aux transports publics, j’imagine volontiers les personnes entreprenant ce genre de démarche comme des demi-fous un peu simplets. Je suis surpris par ses yeux bleus perçants. Ce type de regard m’est inconnu, tout au plus ai-je pu le croiser dans l’un ou l’autre film. Etrange aussi son propos. Il est écrivain, me parle de métaphysique, me tend un texte dactylographié. Je ne saisis pas tout son discours mais ce quelque chose qui me dépasse m’intéresse. Je tente tant bien que mal de soutenir la conversation dans une discipline que je ne maîtrise pas parfaitement.

Trente minutes plus tard, nous finissons par nous taire avant qu’il ne m’adresse une remarque inattendue: « tu vois, les gens autour de nous pensent que je te drague ». Je me retourne vers lui avec surprise et nie avec véhémence qu’il puisse en être ainsi, sans trop comprendre le fonds de sa pensée. Sans doute peu satisfait de ma réponse, il ajoute qu’il me trouve jeune pour mon âge. Sa remarque me choque au plus profond de mon âme : moi qui tente d’apparaître toujours sérieux, mature pour mon âge, me voilà jugé trop jeune par mon interlocuteur mystérieux. N’ai-je pas réussi à tenir un propos cohérent dans le cadre de notre discussion métaphysique ? Quel critère peut donc le conduire à ce genre de réflexion qui me blesse ?

Nous approchons du lieu où je dois changer de train. Le stress me gagne. Je ne pense plus à lui. Je rejoins la porte de sortie. Il est à mes côtés. Il m’adresse à nouveau quelques mots, me demande si j’ai une copine. Devant  ma réponse négative, il enchaîne sur « et un copain ? ». Je suis gêné, relève la tête, observe les réactions autour de moi. Les yeux bleus de la fille ronde me fixent, comme attentifs à ma réponse. Je murmure un non sur un ton énervé. Il me quitte en laissant à tout hasard ses coordonnées.

De retour à la maison, je demeure perplexe devant cette expérience qui m’apparaît de plus en plus comme un signe du destin. Ce visage buriné, ces réflexions troublantes, je cherche la signification de cette rencontre, la morale tapie derrière. Je relis le texte qu’il m’a transmis lors de notre discussion philosophique mais n’y trouve rien d’autre qu’un discours aux allures parfois mystiques.
Mon questionnement interne a eu beau dénicher un intermédiaire, je ne saisis pas la portée de son intrusion. Malgré la frontalité de ses propos finaux, les mots ne résonnent pas dans ma tête. Ils interrogent encore et toujours mais n’identifient rien. La démarche pourtant directe surgit sans doute trop de nulle part, dans un contexte trouble qui a miné toute possibilité de confiance. La révélation n’est néanmoins plus très éloignée…