28 novembre 2007
Soeurette
Les comportements névrotiques d'angoisse tendent à
rendre inéluctable aux yeux de celui qui les subit la survenance de l'élément
redouté. Depuis des années, une part intérieure ne parvient pas à effacer de
mon esprit qu'un ennui de santé finira par m'atteindre sous peu.
Inévitablement, après le décès de mon cousin d'une leucémie à 30 ans et le
cancer de la prostate détecté chez mon père il y a deux ans, la prochaine
déflagration me concernera forcément. La claque fut d'autant plus brutale lundi
il y a un mois lorsque je décrochai le combiné de mon téléphone.
Au bout du fil, ma mère m'annonce que la biopsie
réalisée après l'opération subie par ma sœur pour enlever un appendice
douloureux a révélé une tumeur carcinoïde. L’oncologue, joint par téléphone, a
veillé à dédramatiser la situation en estimant que cela ne devait pas être
considéré comme forcément grave, fixant le rendez-vous au lendemain pour
expliquer la situation. Paniquée face à l'incertitude du diagnostic, ma
mère s'empressa de consulter ce qu'Internet renseignait à propos de cette maladie.
Phénomène extrêmement rare, la tumeur carcinoïde vient se poser près d'un
organe, le plus souvent l'appendice ou l'intestin, et prend plusieurs années
pour se développer. Il est à ce titre considéré comme un cancer lent dont les
effets secondaires majeurs ne se manifestent qu'au bout d'un long moment (et ma
sœur n'en présente
pas les symptômes). La taille des cellules cancéreuses influence le diagnostic:
supérieur à deux cm, elle génère un risque réel d'une prolifération de
métastases ; en dessous beaucoup moins (le risque étant réduit presque à 0
en dessous de 1 cm).
Ce coup de téléphone me déstabilisa profondément,
déclenchant presqu'instantanément des crampes d'estomac. D'habitude souvent
incapable de maîtriser les émotions qui la dépassent, ma mère fit pourtant
preuve de tact pour m'expliquer la situation. Je m'en étonne d'ailleurs encore
aujourd'hui. Les mots assez rassurants du médecin appelant à ne pas envisager
le pire avaient peut-être déjà permis un certain recul tout comme l'optimisme
et le sang-froid affichés par ma sœur. Quant à moi, je n'avais pas mesuré la place que conservait ma sœur au sein de mon univers affectif.
Depuis que nous avons quitté chacun la maison
familiale, nous entretenons, elle et moi, des relations lâches et plutôt
discontinues. Je reçois essentiellement de nouvelles de sa famille via ma mère
et nous nous revoyons essentiellement lors d'anniversaires ou fêtes organisées
pour ses enfants (je suis le parrain de l'aînée).
La distance géographique peut expliquer partiellement nos rencontres espacées.
Je n'ai ainsi jamais hébergé ses enfants à la maison alors que le filleul de L.
vient y loger 10 fois par an. Je ne suis pas certain que ce processus soit
d'ailleurs facile à concrétiser. Confinés à leurs parents ou grands-parents
paternels et maternels, les petits semblent rétifs à toute aventure extérieure.
Nous possédons par ailleurs une philosophie de vie foncièrement différente. La sienne se
fond peu ou prou à un univers hétéro rangé: deux enfants, une maison avec un emprunt
conséquent limitant les vacances à 2 semaines en été chez les parents de l’un et une semaine à la mer
du Nord chez les parents de l’autre. Une existence sans improvisation qui
n'ouvre à mon goût que peu de portes pour l'évasion et la surprise. Les
retrouvailles avec ma soeur n'en sont pas moins chaleureuses et sans le moindre
accroc. Son caractère, devenu très cool, ne s'encombre pas de polémique.
Je l'avais pourtant connue
bien différente à la maison. Souvent bougonne durant nos dernières années de
cohabitation, parfois autoritaire pour imposer certains choix et totalement
invivable durant les sessions d'examens où elle se transformait en ours prêt à
exploser à la moindre remarque contrariante. Nos oppositions portaient alors
souvent sur des détails, principalement le choix du programme télé lors de nos
temps de pause qui coïncidaient souvent. Un jour, en l'absence de nos parents,
alors que je venais de troubler sa décision, elle se mit dans une furie
monstrueuse, me poursuivant dans la maison avec un couteau de cuisine, les yeux
exorbités guidés par la colère. Elle maîtrisait difficilement la pression des
études pesant sur ses épaules, ce stress de l'échec qui pendait à son nez après
un redoublement. Elle avait suivi ses amies en entreprenant une licence en
droit mais sa mémoire peinait dans les cours aux gros syllabi. La rupture fut
consommée en troisième année lorsque ses nerfs ne supportèrent plus le rythme
et la pression qui leur étaient imposés. En pleine session, elle vint annoncer
en pleurs à mes parents que c'était fini, il lui était devenu impossible de
poursuivre. Cette crise de larmes, se terminant dans les bras d'une mère
protectrice et bienveillante, résonne encore en moi comme une image déchirante
emportant tous les souvenirs négatifs des périodes antérieures.
La bienveillance manifestée
par les parents - qui exerçaient une pression implicite assez lourde en vue de
nous surpasser (les études leur apparaissant comme la condition sine qua non
pour réussir dans la vie) - dégonfla sans doute instantanément la bulle d'air
étouffante qui avait guidé les choix de ma soeur jusque là.
Elle se mit à chercher (et à trouver) un boulot et partagea le plus clair de
son temps avec son futur mari. Son départ de la maison fut finalement l'entérinement
d'une situation de fait. Je ne pus observer les changements fondamentaux à
l'oeuvre au sein de sa personnalité à cette époque.
Elle cessa de se comporter comme une étudiante de droit catholique, bourgeoise
bien pensante ne dédaignant pas l'arrogance, et acquit sans doute de son
intense expérience nerveuse la conviction de pouvoir survivre à un échec
retentissant en déployant un pouvoir de recul et un relativisme certain.
Elle afficha constamment
par la suite une décontraction, une distance par rapport aux problèmes, qui
m'étonna au plus haut point. Contrairement à moi ou mes parents, elle semble
appréhender la vie et la mort sous un angle de légèreté, principalement quand
il s'agit d'elle.
Après son départ de la
maison, elle n'hésita pas à prendre ma défense face aux parents lors des
quelques litiges qui nous opposaient. Nos relations se normalisèrent et une complicité se réanima.
C'est toute notre relation qui m'est revenue en mémoire le soir de cette terrible annonce.
Je me suis conditionné à l'idée de vivre sans prendre sur moi les
soucis des autres (d'autant qu'ils restaient conditionnels) mais une douleur
sourde a continué à m'assommer ce soir-là. J'ai pris conscience de toute l'affection,
la tendresse que j'éprouvais pour cette grande soeur que j'aime appeler
soeurette. Je ne pouvais pas imaginer qu'un malheur puisse lui arriver.
La chance ou le hasard peut
parfois nous sourire. Une semaine plus tard, les examens ont révélé que les
cellules cancéreuses n’avaient pas dépassé 0,5 cm. Un contrôle régulier
s'imposera à elle durant toute sa vie mais c'est un moindre mal lorsqu'on a
envisagé le pire. A cette évacuation heureuse du problème s'est ajouté un
élément plus tangible sur le terme: l'irréversibilité de mes sentiments
dévoilés.
19 novembre 2007
Le culte de la majorité
Au travers de plusieurs événements d'actualité récents s'est dessinée
une tendance politique commune s'appuyant sur une définition restrictive de la
démocratie, à savoir le principe de la majorité triomphante, pour convaincre du
bien-fondé de ses options.
En Belgique, les flamands viennent de voter une proposition de loi fédérale
au mépris du consensus instituant le besoin d'une majorité dans les deux
communautés linguistiques.
En France, la grève des fonctionnaires à propos des régimes spéciaux ne serait
pas légitime au regard de l'opinion publique (55% contre dans les sondages). De
même, le mouvement dans les universités devrait cesser car il serait
minoritaire selon Fillon.
L’argumentaire de ce que j'appellerais le culte de la majorité s'appuie
sur l'usage d'un processus démocratique pour légitimer son propos. Celui-ci
serait consacré par le principe du vote ou tout ce qui y ressemble
(sondage,..). La majorité dégagée par ce vote permettrait de revendiquer la
légitimité de sa position sur le sujet, d'avoir "raison" et donc de
fermer le débat. Il s'agit pourtant d'une réduction très forte de l'idée que
l'on peut se faire d'une démocratie moderne.
Il ne s'agit pas de contester que des élections en bonne et due forme
produisent par leurs résultats la désignation légitime d'un candidat et une donnée
décisive pour la formation d'un gouvernement (dans les systèmes à la
proportionnelle, la question de la légitimité de la formation d'un gouvernement
reste cependant parfois discutable quant aux critères déterminants conduisant à
privilégier une majorité plutôt qu'une autre dans une coalition).
Le recours au vote universel est indiscutablement une avancée même s’il ne
signifie pas forcément que la démocratie soit respectée: on observe dans de
nombreux pays émergents des fraudes, menaces et autres violations autour du
processus électoral. On considère également comme peu démocratique une
élection où le contrôle médiatique est tel que le choix se portera
inéluctablement sur un candidat (la Russie en est un bon exemple).
Dans des sociétés occidentales plus rompues à la tradition démocratique
(prenons l'Europe), la posture morale (sans préjuger de son bien-fondé) visant
à prôner le respect des principes droits de l'hommiste dans le monde
(l'axe Sarkozy-Kouchner) ne conduirait-elle pas à une application sans détour
de ce même critère générique dans des matières politiques intérieures qui
exigeraient davantage de nuance? Nos démocraties sont suffisamment complexes
que pour nous figer sur ce principe réducteur de majorité. Je ne parlerai pas de la réthorique fumeuse de l'ouverture
à l'opposition chère à Sarko mais plus généralement de toutes les dérogations
mises en œuvre pour permettre à chacun de bien vivre et notamment dans l'attention faite
aux minorités. Notre éthique historique basée sur l'universalité tient à se
préoccuper des différentes franges de la population (dans ses différences
ethniques, sexuées, sexuelles) et à adapter son fonctionnement interne afin de
promouvoir une meilleure équité et une meilleure égalité de chance.
La loi sur la parité est un exemple de la volonté de déroger au
processus électoral classique en forçant les partis à introduire dans leur
liste une égalité entre hommes et femmes. Il se dégage aussi de plus en plus
l'idée de veiller à mieux représenter l'électorat d'origine étrangère par
l'accueil sur les listes d'un plus grand nombre de candidats issus d'Afrique
noire ou du Maghreb.
Parfois, c'est au sein même de la complexité institutionnelle d'un pays que des
entorses au fonctionnement classique sont établies. En Belgique, une loi
fédérale doit être ordinairement votée par une majorité dans les deux
communautés du pays, un critère se détournant de la loi du nombre favorable à
la population flamande qui représente 60% des électeurs (à Bruxelles, malgré
que l'immense majorité de la population soit francophone et les flamands ne
constituent que 10 à 15% des citoyens, un même dispositif existe). Les
flamands, en décidant de rompre le compromis institutionnel en imposant leur
voix majoritaires à une proposition de loi, ont repris cette idée surannée que
la majorité est de facto l'élément prépondérant pour avaliser la nature
démocratique de leur coup de force.
En France, cette même réthorique est utilisée par Sarkozy. Elu sur un
programme clair (en rupture avec son prédécesseur qui a rarement mis le sien en
œuvre), il détiendrait ainsi la légitimité pour appliquer toutes les réformes
qu'il souhaite. Le principe de démocratie représentative permet bien sûr au
candidat élu d’édicter les lois qui lui semblent utiles en regard du mandat
reçu mais soutenir que ce vote lui donne une légitimité sur tous les sujets s’avère
à tout le moins un raccourci. Si tel était le cas et si le président devait
décidait à un moment donné de ne pas appliquer une idée formulée lors de sa
campagne, devrait-il alors démissionner? Il va de soi que l'exercice du pouvoir
tient compte d'une série de paramètres, notamment le contexte politique et
social dans lequel se déroule le débat sur une proposition de loi.
L'affirmation de Sarko se révèle idéologique, en visant à passer en force sans
négocier, sans chercher le consensus social. Au fonds des choses, Sarko
s'appuie sur un autre indicateur de majorité, celui fourni par les sondages. L'approbation
apparente de la population à une loi mettant fin aux régimes spéciaux lui
donnerait la légitimité pour promulguer la loi et a contrario rendrait
illégitime la grève menée par les fonctionnaires, notamment au regard des
dommages générés vis-à-vis de la population, usagers de transports en commun, celle-là
même qui ne soutient pas la grève dans les sondages.
On voit où pourrait mener ce genre de processus basé sur la majorité
triomphante. Tout mouvement non soutenu par la population (par sondage le plus
souvent) n'aurait aucune valeur légitime. C'est évidemment le meilleur moyen de
casser toute forme de contestation sociale en opposant les gens entre eux, en
exaltant l'intérêt individuel au détriment de la compréhension du problème
global (par empathie et solidarité).
A cette culture de la majorité, j’opposerais le droit pour les minorités
de faire entendre leurs voix pour défendre leurs droits. Partir de la défense
des minorités comme élément central de toute action politique ne peut être
considéré comme un processus anti-démocratique, il participe au contraire clairement
à son essence. Notre modèle politique s'appuie en effet sur le principe que tous les hommes sont égaux en dignité et en droit et que tous les
autres
droits et libertés découlent de cette valeur d’universalité.
La question du conflit dans les universités relève de
la même idée bien que la situation soit plus délicate. L'organisation du
processus démocratique au sein de la vie étudiante est moins aboutie que dans
le cadre de la vie active (avec la structure syndicale) même s'il existe des
mouvements organisés d'étudiants et le recours à des assemblées générales pour
décider de la suite des mouvements.
Là aussi, il a été affirmé par la bouche de F. Fillon que la
contestation à la loi Pécresse était minoritaire au sein des étudiants, et donc
en soi illégitime. Le Premier Ministre ignore volontairement la réalité de tout
mouvement social : celui-ci doit se faire connaître, trouver des moyens forts
pour expliciter au plus grand nombre son point de vue. Il faut le plus
généralement des semaines pour constituer une unité large de contestation. Face
à un pouvoir disposant de l'autorité (un aspect à ne pas négliger) et du relais
médiatique, il s'agit d'incarner un contre-pouvoir puissant et seules des
actions d'envergure et coups de poing permettent d'y parvenir. Dénier ce droit,
c'est perdre à jamais la capacité citoyenne de réaction face au pouvoir
politique et menacer alors la démocratie. Car elle mènera forcément à ce que la
loi du plus fort, du plus riche ne domine à jamais (et ce qui vaut pour les
salariés, fonctionnaires ou autres citoyens vaut aussi pour les étudiants qui
peuvent exprimer des opinions qui dépassent d'ailleurs leurs propres situations
et les autorisent à rejoindre des mouvements plus globaux qui les concerneront
tôt ou tard). La volonté de Fillon de dévaloriser le mouvement au nom du fait
qu'il serait minoritaire témoigne d'une négation du principe de mouvement de
contestation sociale et c'est peut-être même plus grave que la question même de
l’application de la loi.
Signalons que dans toute lutte de pouvoir, l'équilibre (ici entre droit de
contestation par des actions symboliques fortes et liberté d'aller aux cours)
est difficile à atteindre entre toutes les parties. Les seconds doivent pouvoir
entrer dans le jeu et il leur suffit d'aller voter aux AG pour marquer leur
opposition au blocage.
En conclusion (et celle-ci s'applique spécialement aux dominants), décider ou justifier ses
actions en ayant recours au concept mathématique de majorité comme légitimité
démocratique me paraît mener a contrario à un affadissement de la démocratie et
des principes qui vont avec dans notre tradition universaliste: favoriser le
bien-être de tous. S'écarter de ces fondements pour ne promouvoir que la vision
la plus basique de la notion de démocratie, le vote majoritaire, conduit à
terme à l'inertie d'une société et donc à la fin de cette démocratie, qui exige
d’être sans cesse en mouvement face aux inégalités et injustices inévitables de
toute société libérale.
13 novembre 2007
Le souvenir enfoui
Comment
ne pas s'extasier devant le fonctionnement tout à la fois complexe et déroutant
de la mémoire humaine? Celle-ci, pour résumer les choses, accumule les
souvenirs qu'elle classe ensuite par ordre d'importance. Elle recycle les plus
probants, en les retravaillant le plus souvent, et les conserve dans sa
"mémoire vive". Les autres, jugés plus facultatifs, sont évacués.
L'effacement peut s'avérer définitif (rien qu'en ouvrant les yeux, nous
observons et repérons un tas d'informations sans intérêt qui sont abandonnées
immédiatement), bien qu'il semble que tout ne soit pas forcément perdu à jamais
(l'hypnose est parfois requise pour tenter de raviver certains souvenirs, même
très longtemps après, dans des affaires criminelles; pas mal de films récents
axent d'ailleurs leur trame dramatique sur la révélation tardive du point de
détail décisif à l'énigme). Mais nous stockons également de nombreux souvenirs
écartés temporairement et ranimés par la réactivation de certains signaux
précédemment enregistrés. Quand ce genre de processus se met en œuvre dans sa propre vie, cette vérité empirique se révèle
des plus troublantes.
Samedi
dernier, à la recherche d'un nouvel ordinateur, je parcours le rayon
informatique d'un grand magasin pinaultien. De nombreuses personnes ont rallié l'endroit pour le
même objectif. En ordre dispersé, nous faisons la file derrière l'un ou l'autre
commercial afin d'obtenir le judicieux conseil. Mon tour arrive enfin. Je pose
quelques questions précises à mon vis-à-vis, sans doute un peu plus âgé que
moi, perdant ça et là quelques cheveux et arborant d'importants favoris. Déjà
convaincu avant de me rendre sur place, je me décide à acheter le modèle repéré
et me rends à la caisse avec mon vendeur afin qu'il me délivre le bon d'achat.
Face à lui, je suis saisi par d'étranges détails. Ce nez crochu proéminent, ce
menton, la forme prise par sa bouche quand il parle, tous ces détails me
paraissent bizarrement familiers et impriment en moi une ébauche de souvenirs
confus. J'aperçois son nom affiché sur l'écran de son ordinateur. Il ne produit
pas de révélation mais au fil des secondes, sa consonance polonaise (?) tend
tout de même à confirmer mon impression. Je l'observe une nouvelle fois.
L'image d'une autre personne revue encore assez récemment se profile à mes
yeux. Peut-être ne ferais-je qu'une association de certains traits physiques.
Je demeure cependant convaincu qu'il s'agit de lui.
Les
faits remontent à cette fameuse année où j'avais quitté le confort douillet de
la maison familiale pour rejoindre un sport-études basket et l'internat (http://morrissey.canalblog.com/archives/2004/11/10/985913.html).
J'avais alors 15 ans et la vie en communauté m'avait paru un supplice. La
plupart des étudiants de mon âge avaient été envoyés en internat en raison d'un
manque de discipline et leur côté extraverti s'accommodait mal avec ma timidité
et mon effacement. Il y avait bien F., ce garçon avec qui j'avais développé des
rapports ambivalents. Une image de "looser" devait sans doute lui
coller à la peau: pas très beau, plutôt rondouillard, assez capricieux, le
genre de personne dont la fréquentation semble devoir nuire à sa propre image.
Soucieux de me valoriser en fonction de mes relations, je me retrouvais plus
dans le physique avenant et la réussite scolaire de quelques camarades de
classe qui rejoignaient cependant leurs parents en soirée. Après la classe, ils
ne retrouvaient pas la cour, cette salle d'études, ce réfectoire et cette
petite maisonnée où logeaient les internes. Je me reportais dès lors vers des
personnes avec qui je n'aurais rien partagé sans cette vie en communauté
imposée et F. constituait un de mes premiers refuges. Il manifestait une
certaine sensibilité qui me rapprochait indéniablement de lui. Ses propos
traduisaient souvent une colère
intérieure, qu'il dirigeait le plus souvent vers sa mère, cette
"pute" qui l'avait abandonné. Son éducation avait été confiée à ses
grands-parents qui ne pouvaient toutefois l'assumer au quotidien. Son
désoeuvrement, sa rage parfois difficilement contenue ne pouvaient que créer
des étincelles avec mon caractère bien trempé derrière ma timidité.
En fin de premier semestre, nous nous disputâmes pour je ne sais quelle raison
et nos rapports devinrent plus lâches ensuite. Il m'apprit néanmoins qu'il
avait revu sa mère. Il semblait transporté de joie. Toutes les insanités
proférées auparavant s'étaient effacées dans l'euphorie de cette annonce, seul
subsistait la perspective joyeuse de la rejoindre. A la rentrée de janvier, il
quitta l'internat et je le perdis de vue.
18 ans
plus tard, les mêmes traits de visage se dessinent devant moi, avantageusement
atténués par la maturité physique de ses 33 ans. Je suis surpris par la douceur
que dégage son élocution. Son attitude générale dévoile un caractère apaisé
bien qu'un peu dispersé, distrait face aux nouvelles informations communiquées
par son responsable et qu'il doit pêcher chez un collègue.
Je ne
peux me départir de l'envie de vérifier la justesse de mon hypothèse. Je
m'excuse auprès de lui du côté un peu saugrenu de mon approche avant de lui
expliquer que sa tête me dit quelque chose. N'osant pas vraiment me lancer, je
lui demande s'il est de Bruxelles. Sa réponse négative et la révélation de son
origine montoise m'incite à aller plus loin. Je lui évoque le collège où nous
nous serions côtoyés. Il confirme l'avoir fréquenté. Il ne se rappelle pas de
moi physiquement mais mon nom produit en lui une vague résonance. Je le sens un
peu sous la défensive, quelque peu mal à l'aise - comme moi sans doute. Bien
sûr, la foule dans un magasin, un samedi de surcroît, ne permet pas à un
vendeur de pouvoir prolonger une discussion. Mais je perçois en lui comme une
gêne, je devine que son passé ne lui a guère laissé de bons souvenirs et qu'il
s'en tient à distance. Je ne lui poserai pas la question qui me brûle la langue,
l'évolution de la relation avec sa mère qui secouait alors son existence. Je
respecterai sa discrétion, content déjà d'avoir pu confirmer ma supposition.
Il est tout de même étonnant que le rappel physique de souvenirs (que je ne peux même pas considérer comme heureux) génère le plus souvent du plaisir. Je doute que l'on tire seulement satisfaction de la vigueur de la mémoire (au-delà du simple étonnement)? Sans en faire l'apologie, ce rapprochement concret avec le passé joue probablement comme un dilatateur temporel, contribue - certainement dans mon cas - à la réconciliation entre les époques et tend à effacer l'effrayant sentiment funéraire qu'induit tout souvenir nous reliant à des personnes au destin inconnu. Les savoir en vie, les rencontrer unifie en quelque sorte notre existence, nous donne l'illusion de créer du sens. Comme si nous allions finir par tous nous retrouver un jour. Ici-bas ou quelque part ailleurs.
05 novembre 2007
Le romantisme et moi
Le chat
sur internet ou comment conjurer l’ennui du moment. On s’échange des banalités,
on écoute le dernier état d’âme de notre vis-à-vis virtuel. Et soudain surgit
parfois une discussion épique à l’instar de celle vécue il y a quelques jours.
Arrivé
par je ne sais quel biais sur mon pc, mon jeune interlocuteur de 21 ans engage
la conversation en mentionnant sa rencontre avec de jeunes gays qui ne pensent
qu'à baiser avant de m’expliquer le décalage éprouvé avec sa propre vision. En
couple depuis 1 an, il n'imagine pas d’autre configuration que la fidélité à
son copain. Ce sujet suscite mon intérêt et une réaction immédiate. Je ne peux
m'empêcher de considérer que le romantisme (tel qu'il le vit) induit un déficit
de réflexion, voire un danger pour soi-même.
Conditionnés
par notre culture religieuse, les médias et le marketing racoleur, nous vivons
sous la force dominante d'une vision idéologique de l'amour pour le moins
édulcorée, sous la coupe d'un modèle normatif qui ne souffre d'aucune
contestation quant à son idéal. La réalité se révèle ensuite beaucoup plus
complexe pour nos pauvres âmes en peine. Très souvent, et chez les gays
particulièrement, l'exclusivité affective et/ou sexuelle finit par voler en
éclat au fil des années (victime entre autre chose de l'effacement du désir au
sein du couple).
Ne pas s'en rendre compte et considérer théoriquement l'infidélité comme un
comportement anormal expose à mon sens celui qui l'affirme à de graves
désillusions. Il faut pouvoir déconstruire les préjugés hérités de notre
éducation pour appréhender les vérités protéiformes de l’union entre deux
êtres, s'ouvrir aux autres conceptions - une manière de s'éveiller à la
compréhension des autres et acquérir une liberté de pensée à la fois tranquille
et enrichissante - pour prendre ensuite l'option qui nous agrée le mieux.
J'ai
donc décidé d’adopter à l’encontre de mon partenaire de chat un rôle de
provocateur afin de mesurer l'état de sa réflexion sur le sujet. Une posture
qui m’a amené à le traiter de réac face à certaines de ses réactions, du
genre "je peux avoir des envies mais je sais me contrôler en tant qu'être
humain". Le fonds de cette réflexion sous-tendait une supériorité du
contrôle de l'esprit sur le bien-être du corps, un raccourci qui a souvent
accompagné le discours religieux.
Il s'est ensuite empêtré dans d'autres considérations sémantiques douteuses qui
ne reflétaient sans doute pas sa vision profonde du monde qui l'entourait (sa
bonhomie me paraissait réelle) mais que je ne pouvais m'empêcher de relever.
Ainsi considérait-il "lamentable" de céder à l'infidélité, ajoutant
qu'il ne voulait pas juger et si tel était le cas, l’appréciation portait sur le comportement et non sur la
personne. Là aussi son discours rejoignait l'approche doctrinaire religieuse :
ne dit-on pas au sein de l’église catholique que l'on ne condamne pas le gay
mais le comportement homosexuel? Argument spécieux quand il s'agit d'une
dimension aussi fondamentale de l'identité que ses préférences sexuelles. J'ai
évoqué - avec une dose de malhonnêteté évidente - le sentiment d'agression induit
par ses propos, dans mon rôle de chantre idéologique d'une potentielle vie libertine
(que je peine par ailleurs à mettre en œuvre mais c’est une autre question).
J'ai
conclu ma diatribe en évoquant son immaturité, ce qui n'était sans doute pas
faux (il n'a probablement pas atteint le stade ultime de sa réflexion, ni été
confronté à cette problématique - le sera-t-il un jour?) mais aussi
insupportablement paternaliste (les jeunes y réagissent de manière ambiguë, détestant
une telle attitude mais conservant dans le même temps une irrésistible attraction
pour ce qui paraît encore les dépasser - n'a-t-il d'ailleurs pas trouvé la
conversation intéressante?).
Mon
discours cachait peut-être mal une forme d'aigreur. Ma condamnation du
romantisme, aussi justifiée intellectuellement soit-elle, s'est nourrie sans
aucun doute de la désillusion rencontrée lors de mes débuts amoureux alors que
la foi, vierge de toute (més)aventure, me tenait alors lieu d'espoir.
Ai-je
vraiment le droit de chercher à dénaturer une vision romantique idéale à
laquelle des gens croient fermement?
Bien
que rare soit sa matérialisation réussie, elle se produit encore ça et là et il
serait malheureux de pourfendre ceux qui peuvent le vivre en toute sincérité
(certes souvent avec les œillères qui vont avec). Ne vit-on d'ailleurs pas tous avec nos chimères- même après les échecs -
pour garder le cap de nos existences?
Mon
innocence perdue (travestie en posture protectrice raisonnable) doit-elle
altérer l'espoir de pureté - ne serait-ce que momentanée - d'une communion
entre deux âmes, deux corps?





