28 novembre 2007
Soeurette
Les comportements névrotiques d'angoisse tendent à
rendre inéluctable aux yeux de celui qui les subit la survenance de l'élément
redouté. Depuis des années, une part intérieure ne parvient pas à effacer de
mon esprit qu'un ennui de santé finira par m'atteindre sous peu.
Inévitablement, après le décès de mon cousin d'une leucémie à 30 ans et le
cancer de la prostate détecté chez mon père il y a deux ans, la prochaine
déflagration me concernera forcément. La claque fut d'autant plus brutale lundi
il y a un mois lorsque je décrochai le combiné de mon téléphone.
Au bout du fil, ma mère m'annonce que la biopsie
réalisée après l'opération subie par ma sœur pour enlever un appendice
douloureux a révélé une tumeur carcinoïde. L’oncologue, joint par téléphone, a
veillé à dédramatiser la situation en estimant que cela ne devait pas être
considéré comme forcément grave, fixant le rendez-vous au lendemain pour
expliquer la situation. Paniquée face à l'incertitude du diagnostic, ma
mère s'empressa de consulter ce qu'Internet renseignait à propos de cette maladie.
Phénomène extrêmement rare, la tumeur carcinoïde vient se poser près d'un
organe, le plus souvent l'appendice ou l'intestin, et prend plusieurs années
pour se développer. Il est à ce titre considéré comme un cancer lent dont les
effets secondaires majeurs ne se manifestent qu'au bout d'un long moment (et ma
sœur n'en présente
pas les symptômes). La taille des cellules cancéreuses influence le diagnostic:
supérieur à deux cm, elle génère un risque réel d'une prolifération de
métastases ; en dessous beaucoup moins (le risque étant réduit presque à 0
en dessous de 1 cm).
Ce coup de téléphone me déstabilisa profondément,
déclenchant presqu'instantanément des crampes d'estomac. D'habitude souvent
incapable de maîtriser les émotions qui la dépassent, ma mère fit pourtant
preuve de tact pour m'expliquer la situation. Je m'en étonne d'ailleurs encore
aujourd'hui. Les mots assez rassurants du médecin appelant à ne pas envisager
le pire avaient peut-être déjà permis un certain recul tout comme l'optimisme
et le sang-froid affichés par ma sœur. Quant à moi, je n'avais pas mesuré la place que conservait ma sœur au sein de mon univers affectif.
Depuis que nous avons quitté chacun la maison
familiale, nous entretenons, elle et moi, des relations lâches et plutôt
discontinues. Je reçois essentiellement de nouvelles de sa famille via ma mère
et nous nous revoyons essentiellement lors d'anniversaires ou fêtes organisées
pour ses enfants (je suis le parrain de l'aînée).
La distance géographique peut expliquer partiellement nos rencontres espacées.
Je n'ai ainsi jamais hébergé ses enfants à la maison alors que le filleul de L.
vient y loger 10 fois par an. Je ne suis pas certain que ce processus soit
d'ailleurs facile à concrétiser. Confinés à leurs parents ou grands-parents
paternels et maternels, les petits semblent rétifs à toute aventure extérieure.
Nous possédons par ailleurs une philosophie de vie foncièrement différente. La sienne se
fond peu ou prou à un univers hétéro rangé: deux enfants, une maison avec un emprunt
conséquent limitant les vacances à 2 semaines en été chez les parents de l’un et une semaine à la mer
du Nord chez les parents de l’autre. Une existence sans improvisation qui
n'ouvre à mon goût que peu de portes pour l'évasion et la surprise. Les
retrouvailles avec ma soeur n'en sont pas moins chaleureuses et sans le moindre
accroc. Son caractère, devenu très cool, ne s'encombre pas de polémique.
Je l'avais pourtant connue
bien différente à la maison. Souvent bougonne durant nos dernières années de
cohabitation, parfois autoritaire pour imposer certains choix et totalement
invivable durant les sessions d'examens où elle se transformait en ours prêt à
exploser à la moindre remarque contrariante. Nos oppositions portaient alors
souvent sur des détails, principalement le choix du programme télé lors de nos
temps de pause qui coïncidaient souvent. Un jour, en l'absence de nos parents,
alors que je venais de troubler sa décision, elle se mit dans une furie
monstrueuse, me poursuivant dans la maison avec un couteau de cuisine, les yeux
exorbités guidés par la colère. Elle maîtrisait difficilement la pression des
études pesant sur ses épaules, ce stress de l'échec qui pendait à son nez après
un redoublement. Elle avait suivi ses amies en entreprenant une licence en
droit mais sa mémoire peinait dans les cours aux gros syllabi. La rupture fut
consommée en troisième année lorsque ses nerfs ne supportèrent plus le rythme
et la pression qui leur étaient imposés. En pleine session, elle vint annoncer
en pleurs à mes parents que c'était fini, il lui était devenu impossible de
poursuivre. Cette crise de larmes, se terminant dans les bras d'une mère
protectrice et bienveillante, résonne encore en moi comme une image déchirante
emportant tous les souvenirs négatifs des périodes antérieures.
La bienveillance manifestée
par les parents - qui exerçaient une pression implicite assez lourde en vue de
nous surpasser (les études leur apparaissant comme la condition sine qua non
pour réussir dans la vie) - dégonfla sans doute instantanément la bulle d'air
étouffante qui avait guidé les choix de ma soeur jusque là.
Elle se mit à chercher (et à trouver) un boulot et partagea le plus clair de
son temps avec son futur mari. Son départ de la maison fut finalement l'entérinement
d'une situation de fait. Je ne pus observer les changements fondamentaux à
l'oeuvre au sein de sa personnalité à cette époque.
Elle cessa de se comporter comme une étudiante de droit catholique, bourgeoise
bien pensante ne dédaignant pas l'arrogance, et acquit sans doute de son
intense expérience nerveuse la conviction de pouvoir survivre à un échec
retentissant en déployant un pouvoir de recul et un relativisme certain.
Elle afficha constamment
par la suite une décontraction, une distance par rapport aux problèmes, qui
m'étonna au plus haut point. Contrairement à moi ou mes parents, elle semble
appréhender la vie et la mort sous un angle de légèreté, principalement quand
il s'agit d'elle.
Après son départ de la
maison, elle n'hésita pas à prendre ma défense face aux parents lors des
quelques litiges qui nous opposaient. Nos relations se normalisèrent et une complicité se réanima.
C'est toute notre relation qui m'est revenue en mémoire le soir de cette terrible annonce.
Je me suis conditionné à l'idée de vivre sans prendre sur moi les
soucis des autres (d'autant qu'ils restaient conditionnels) mais une douleur
sourde a continué à m'assommer ce soir-là. J'ai pris conscience de toute l'affection,
la tendresse que j'éprouvais pour cette grande soeur que j'aime appeler
soeurette. Je ne pouvais pas imaginer qu'un malheur puisse lui arriver.
La chance ou le hasard peut
parfois nous sourire. Une semaine plus tard, les examens ont révélé que les
cellules cancéreuses n’avaient pas dépassé 0,5 cm. Un contrôle régulier
s'imposera à elle durant toute sa vie mais c'est un moindre mal lorsqu'on a
envisagé le pire. A cette évacuation heureuse du problème s'est ajouté un
élément plus tangible sur le terme: l'irréversibilité de mes sentiments
dévoilés.
Commentaires
amour fraternel
Inévitablement ... je ne suis pas d'accord, ce n'est pas inéluctable ! Retendre des liens relâchés c'est toujours bon pour le moral. Ce n'est pas une faiblesse que d'être frappé par la maladie, il faut l'accepter et se soigner. Fais entrer ça dans la têt d'un homme ...
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