Au travers de plusieurs événements d'actualité récents s'est dessinée une tendance politique commune s'appuyant sur une définition restrictive de la démocratie, à savoir le principe de la majorité triomphante, pour convaincre du bien-fondé de ses options.
En Belgique, les flamands viennent de voter une proposition de loi fédérale au mépris du consensus instituant le besoin d'une majorité dans les deux communautés linguistiques.
En France, la grève des fonctionnaires à propos des régimes spéciaux ne serait pas légitime au regard de l'opinion publique (55% contre dans les sondages). De même, le mouvement dans les universités devrait cesser car il serait minoritaire selon Fillon.

L’argumentaire de ce que j'appellerais le culte de la majorité s'appuie sur l'usage d'un processus démocratique pour légitimer son propos. Celui-ci serait consacré par le principe du vote ou tout ce qui y ressemble (sondage,..). La majorité dégagée par ce vote permettrait de revendiquer la légitimité de sa position sur le sujet, d'avoir "raison" et donc de fermer le débat. Il s'agit pourtant d'une réduction très forte de l'idée que l'on peut se faire d'une démocratie moderne.

Il ne s'agit pas de contester que des élections en bonne et due forme produisent par leurs résultats la désignation légitime d'un candidat et une donnée décisive pour la formation d'un gouvernement (dans les systèmes à la proportionnelle, la question de la légitimité de la formation d'un gouvernement reste cependant parfois discutable quant aux critères déterminants conduisant à privilégier une majorité plutôt qu'une autre dans une coalition).
Le recours au vote universel est indiscutablement une avancée même s’il ne signifie pas forcément que la démocratie soit respectée: on observe dans de nombreux pays émergents des fraudes, menaces et autres violations autour du processus électoral. On considère également comme peu démocratique une élection où le contrôle médiatique est tel que le choix se portera inéluctablement sur un candidat (la Russie en est un bon exemple).

Dans des sociétés occidentales plus rompues à la tradition démocratique (prenons l'Europe), la posture morale (sans préjuger de son bien-fondé) visant à prôner  le respect des principes droits de l'hommiste dans le monde (l'axe Sarkozy-Kouchner) ne conduirait-elle pas à une application sans détour de ce même critère générique dans des matières politiques intérieures qui exigeraient davantage de nuance? Nos démocraties sont suffisamment complexes que pour nous figer sur ce principe réducteur de majorité. Je ne parlerai pas de la réthorique fumeuse de l'ouverture à l'opposition chère à Sarko mais plus généralement de toutes les dérogations mises en œuvre pour permettre à chacun de bien vivre et notamment dans l'attention faite aux minorités. Notre éthique historique basée sur l'universalité tient à se préoccuper des différentes franges de la population (dans ses différences ethniques, sexuées, sexuelles) et à adapter son fonctionnement interne afin de promouvoir une meilleure équité et une meilleure égalité de chance.

La loi sur la parité est un exemple de la volonté de déroger au processus électoral classique en forçant les partis à introduire dans leur liste une égalité entre hommes et femmes. Il se dégage aussi de plus en plus l'idée de veiller à mieux représenter l'électorat d'origine étrangère par l'accueil sur les listes d'un plus grand nombre de candidats issus d'Afrique noire ou du Maghreb.
Parfois, c'est au sein même de la complexité institutionnelle d'un pays que des entorses au fonctionnement classique sont établies. En Belgique, une loi fédérale doit être ordinairement votée par une majorité dans les deux communautés du pays, un critère se détournant de la loi du nombre favorable à la population flamande qui représente 60% des électeurs (à Bruxelles, malgré que l'immense majorité de la population soit francophone et les flamands ne constituent que 10 à 15% des citoyens, un même dispositif existe). Les flamands, en décidant de rompre le compromis institutionnel en imposant leur voix majoritaires à une proposition de loi, ont repris cette idée surannée que la majorité est de facto l'élément prépondérant pour avaliser la nature démocratique de leur coup de force.

En France, cette même réthorique est utilisée par Sarkozy. Elu sur un programme clair (en rupture avec son prédécesseur qui a rarement mis le sien en œuvre), il détiendrait ainsi la légitimité pour appliquer toutes les réformes qu'il souhaite. Le principe de démocratie représentative permet bien sûr au candidat élu d’édicter les lois qui lui semblent utiles en regard du mandat reçu mais soutenir que ce vote lui donne une légitimité sur tous les sujets s’avère à tout le moins un raccourci. Si tel était le cas et si le président devait décidait à un moment donné de ne pas appliquer une idée formulée lors de sa campagne, devrait-il alors démissionner? Il va de soi que l'exercice du pouvoir tient compte d'une série de paramètres, notamment le contexte politique et social dans lequel se déroule le débat sur une proposition de loi.
L'affirmation de Sarko se révèle idéologique, en visant à passer en force sans négocier, sans chercher le consensus social. Au fonds des choses, Sarko s'appuie sur un autre indicateur de majorité, celui fourni par les sondages. L'approbation apparente de la population à une loi mettant fin aux régimes spéciaux lui donnerait la légitimité pour promulguer la loi et a contrario rendrait illégitime la grève menée par les fonctionnaires, notamment au regard des dommages générés vis-à-vis de la population, usagers de transports en commun, celle-là même qui ne soutient pas la grève dans les sondages.
On voit où pourrait mener ce genre de processus basé sur la majorité triomphante. Tout mouvement non soutenu par la population (par sondage le plus souvent) n'aurait aucune valeur légitime. C'est évidemment le meilleur moyen de casser toute forme de contestation sociale en opposant les gens entre eux, en exaltant l'intérêt individuel au détriment de la compréhension du problème global (par empathie et solidarité).

A cette culture de la majorité, j’opposerais le droit pour les minorités de faire entendre leurs voix pour défendre leurs droits. Partir de la défense des minorités comme élément central de toute action politique ne peut être considéré comme un processus anti-démocratique, il participe au contraire clairement à son essence. Notre modèle politique s'appuie en effet sur le principe que tous les hommes sont égaux en dignité et en droit  et que tous les autres droits et libertés découlent de cette valeur d’universalité.

La question du conflit dans les universités relève de la même idée bien que la situation soit plus délicate. L'organisation du processus démocratique au sein de la vie étudiante est moins aboutie que dans le cadre de la vie active (avec la structure syndicale) même s'il existe des mouvements organisés d'étudiants et le recours à des assemblées générales pour décider de la suite des mouvements.
Là aussi, il a été affirmé par la bouche de F. Fillon que la contestation à la loi Pécresse était minoritaire au sein des étudiants, et donc en soi illégitime. Le Premier Ministre ignore volontairement la réalité de tout mouvement social : celui-ci doit se faire connaître, trouver des moyens forts pour expliciter au plus grand nombre son point de vue. Il faut le plus généralement des semaines pour constituer une unité large de contestation. Face à un pouvoir disposant de l'autorité (un aspect à ne pas négliger) et du relais médiatique, il s'agit d'incarner un contre-pouvoir puissant et seules des actions d'envergure et coups de poing permettent d'y parvenir. Dénier ce droit, c'est perdre à jamais la capacité citoyenne de réaction face au pouvoir politique et menacer alors la démocratie. Car elle mènera forcément à ce que la loi du plus fort, du plus riche ne domine à jamais (et ce qui vaut pour les salariés, fonctionnaires ou autres citoyens vaut aussi pour les étudiants qui peuvent exprimer des opinions qui dépassent d'ailleurs leurs propres situations et les autorisent à rejoindre des mouvements plus globaux qui les concerneront tôt ou tard). La volonté de Fillon de dévaloriser le mouvement au nom du fait qu'il serait minoritaire témoigne d'une négation du principe de mouvement de contestation sociale et c'est peut-être même plus grave que la question même de l’application de la loi.
Signalons que dans toute lutte de pouvoir, l'équilibre (ici entre droit de contestation par des actions symboliques fortes et liberté d'aller aux cours) est difficile à atteindre entre toutes les parties. Les seconds doivent pouvoir entrer dans le jeu et il leur suffit d'aller voter aux AG pour marquer leur opposition au blocage.

En conclusion (et celle-ci s'applique spécialement aux dominants), décider ou justifier ses actions en ayant recours au concept mathématique de majorité comme légitimité démocratique me paraît mener a contrario à un affadissement de la démocratie et des principes qui vont avec dans notre tradition universaliste: favoriser le bien-être de tous. S'écarter de ces fondements pour ne promouvoir que la vision la plus basique de la notion de démocratie, le vote majoritaire, conduit à terme à l'inertie d'une société et donc à la fin de cette démocratie, qui exige d’être sans cesse en mouvement face aux inégalités et injustices inévitables de toute société libérale.