13 novembre 2007
Le souvenir enfoui
Comment
ne pas s'extasier devant le fonctionnement tout à la fois complexe et déroutant
de la mémoire humaine? Celle-ci, pour résumer les choses, accumule les
souvenirs qu'elle classe ensuite par ordre d'importance. Elle recycle les plus
probants, en les retravaillant le plus souvent, et les conserve dans sa
"mémoire vive". Les autres, jugés plus facultatifs, sont évacués.
L'effacement peut s'avérer définitif (rien qu'en ouvrant les yeux, nous
observons et repérons un tas d'informations sans intérêt qui sont abandonnées
immédiatement), bien qu'il semble que tout ne soit pas forcément perdu à jamais
(l'hypnose est parfois requise pour tenter de raviver certains souvenirs, même
très longtemps après, dans des affaires criminelles; pas mal de films récents
axent d'ailleurs leur trame dramatique sur la révélation tardive du point de
détail décisif à l'énigme). Mais nous stockons également de nombreux souvenirs
écartés temporairement et ranimés par la réactivation de certains signaux
précédemment enregistrés. Quand ce genre de processus se met en œuvre dans sa propre vie, cette vérité empirique se révèle
des plus troublantes.
Samedi
dernier, à la recherche d'un nouvel ordinateur, je parcours le rayon
informatique d'un grand magasin pinaultien. De nombreuses personnes ont rallié l'endroit pour le
même objectif. En ordre dispersé, nous faisons la file derrière l'un ou l'autre
commercial afin d'obtenir le judicieux conseil. Mon tour arrive enfin. Je pose
quelques questions précises à mon vis-à-vis, sans doute un peu plus âgé que
moi, perdant ça et là quelques cheveux et arborant d'importants favoris. Déjà
convaincu avant de me rendre sur place, je me décide à acheter le modèle repéré
et me rends à la caisse avec mon vendeur afin qu'il me délivre le bon d'achat.
Face à lui, je suis saisi par d'étranges détails. Ce nez crochu proéminent, ce
menton, la forme prise par sa bouche quand il parle, tous ces détails me
paraissent bizarrement familiers et impriment en moi une ébauche de souvenirs
confus. J'aperçois son nom affiché sur l'écran de son ordinateur. Il ne produit
pas de révélation mais au fil des secondes, sa consonance polonaise (?) tend
tout de même à confirmer mon impression. Je l'observe une nouvelle fois.
L'image d'une autre personne revue encore assez récemment se profile à mes
yeux. Peut-être ne ferais-je qu'une association de certains traits physiques.
Je demeure cependant convaincu qu'il s'agit de lui.
Les
faits remontent à cette fameuse année où j'avais quitté le confort douillet de
la maison familiale pour rejoindre un sport-études basket et l'internat (http://morrissey.canalblog.com/archives/2004/11/10/985913.html).
J'avais alors 15 ans et la vie en communauté m'avait paru un supplice. La
plupart des étudiants de mon âge avaient été envoyés en internat en raison d'un
manque de discipline et leur côté extraverti s'accommodait mal avec ma timidité
et mon effacement. Il y avait bien F., ce garçon avec qui j'avais développé des
rapports ambivalents. Une image de "looser" devait sans doute lui
coller à la peau: pas très beau, plutôt rondouillard, assez capricieux, le
genre de personne dont la fréquentation semble devoir nuire à sa propre image.
Soucieux de me valoriser en fonction de mes relations, je me retrouvais plus
dans le physique avenant et la réussite scolaire de quelques camarades de
classe qui rejoignaient cependant leurs parents en soirée. Après la classe, ils
ne retrouvaient pas la cour, cette salle d'études, ce réfectoire et cette
petite maisonnée où logeaient les internes. Je me reportais dès lors vers des
personnes avec qui je n'aurais rien partagé sans cette vie en communauté
imposée et F. constituait un de mes premiers refuges. Il manifestait une
certaine sensibilité qui me rapprochait indéniablement de lui. Ses propos
traduisaient souvent une colère
intérieure, qu'il dirigeait le plus souvent vers sa mère, cette
"pute" qui l'avait abandonné. Son éducation avait été confiée à ses
grands-parents qui ne pouvaient toutefois l'assumer au quotidien. Son
désoeuvrement, sa rage parfois difficilement contenue ne pouvaient que créer
des étincelles avec mon caractère bien trempé derrière ma timidité.
En fin de premier semestre, nous nous disputâmes pour je ne sais quelle raison
et nos rapports devinrent plus lâches ensuite. Il m'apprit néanmoins qu'il
avait revu sa mère. Il semblait transporté de joie. Toutes les insanités
proférées auparavant s'étaient effacées dans l'euphorie de cette annonce, seul
subsistait la perspective joyeuse de la rejoindre. A la rentrée de janvier, il
quitta l'internat et je le perdis de vue.
18 ans
plus tard, les mêmes traits de visage se dessinent devant moi, avantageusement
atténués par la maturité physique de ses 33 ans. Je suis surpris par la douceur
que dégage son élocution. Son attitude générale dévoile un caractère apaisé
bien qu'un peu dispersé, distrait face aux nouvelles informations communiquées
par son responsable et qu'il doit pêcher chez un collègue.
Je ne
peux me départir de l'envie de vérifier la justesse de mon hypothèse. Je
m'excuse auprès de lui du côté un peu saugrenu de mon approche avant de lui
expliquer que sa tête me dit quelque chose. N'osant pas vraiment me lancer, je
lui demande s'il est de Bruxelles. Sa réponse négative et la révélation de son
origine montoise m'incite à aller plus loin. Je lui évoque le collège où nous
nous serions côtoyés. Il confirme l'avoir fréquenté. Il ne se rappelle pas de
moi physiquement mais mon nom produit en lui une vague résonance. Je le sens un
peu sous la défensive, quelque peu mal à l'aise - comme moi sans doute. Bien
sûr, la foule dans un magasin, un samedi de surcroît, ne permet pas à un
vendeur de pouvoir prolonger une discussion. Mais je perçois en lui comme une
gêne, je devine que son passé ne lui a guère laissé de bons souvenirs et qu'il
s'en tient à distance. Je ne lui poserai pas la question qui me brûle la langue,
l'évolution de la relation avec sa mère qui secouait alors son existence. Je
respecterai sa discrétion, content déjà d'avoir pu confirmer ma supposition.
Il est tout de même étonnant que le rappel physique de souvenirs (que je ne peux même pas considérer comme heureux) génère le plus souvent du plaisir. Je doute que l'on tire seulement satisfaction de la vigueur de la mémoire (au-delà du simple étonnement)? Sans en faire l'apologie, ce rapprochement concret avec le passé joue probablement comme un dilatateur temporel, contribue - certainement dans mon cas - à la réconciliation entre les époques et tend à effacer l'effrayant sentiment funéraire qu'induit tout souvenir nous reliant à des personnes au destin inconnu. Les savoir en vie, les rencontrer unifie en quelque sorte notre existence, nous donne l'illusion de créer du sens. Comme si nous allions finir par tous nous retrouver un jour. Ici-bas ou quelque part ailleurs.





