Mo's blog

Des choses à dire...

29 octobre 2007

J'ai enfin vu Brokeback Mountain

C'est l'un des nombreux paradoxes qui traversent toute vie : le cinéma exerce sur moi une fascination inversement proportionnelle à ma fréquentation des salles obscures. Cette constatation révèle sans doute certaines vérités sur moi-même. Au delà de la non maîtrise de l'environnement extérieur (une salle trop chaude ou trop froide, l'inconfort éventuel des sièges ou encore le bruit de pop-corn du voisin), je dois concéder une impatience qui s'accommode mal d'horaires prédéterminés et de l'impossibilité de pouvoir suspendre le temps lors de mes moments de distraction trop nombreux. Sans signifier mon point de vue sur le film, je consulte régulièrement le temps écoulé depuis le début d'un film (et donc celui qui reste à venir, comme s'il me tardait de passer à autre chose quand bien même je prendrais plaisir à le voir). Je suis en quelque sorte victime d'une réalité que je pourrais dénoncer par ailleurs : l'asservissement à la consommation rapide et aux séquences de hobbys plus courtes et la difficile concession à la lenteur permettant de prendre un recul bienvenu. J'en suis conscient et je me bats contre cette nature qui colle si bien à ma génération influencée par la jouissance immédiate (qu'internet prolonge indiscutablement).

A ce titre, le succès prodigieux des séries (auquel je succombe souvent) ne doit guère étonner. Certes, la qualité est désormais au rendez-vous et certaines séries déploient une évidente puissance formelle ou narrative (telle qu'elle peuvent prétendre aux titres d'œuvre). Mais plus commercialement parlant, ne tirent-elles pas avantage de la durée courte des épisodes et de la présence de personnages récurrents (qui dispense de s'identifier à de nouvelles figures) pour devenir le standard paresseux de consommation cinématographique. Bien sûr, pour beaucoup de gens, cela reste une distraction mais le triomphe des séries ne rend-il pas encore plus difficile la plongée dans des formats plus longs et plus audacieux ? Si je peux encore m'expliquer l'attraction pour une série habilement construite comme 24, comment ne pas voir dans Prison Break par exemple la concession à de la pure distraction, tirée d'ailleurs en longueur et accaparant de nombreuses soirées, au détriment forcément d'autres choses. Nous sommes dans une société d'abondance de tout (de loisirs comme de blogs) et notre choix imprime notre option face à la gestion de cet univers d'hyper-offre.

C'est peut-être d'ailleurs cette prise de conscience qui génère une angoisse chez moi : celle de ne pas pouvoir profiter de toutes les opportunités, de forcément gâcher quelque chose en n'y prenant pas part. Cette inflation réclame des choix sereins, sans regret et quiconque n'y parvient pas en souffre.
La raison a cependant ses vertus en tentant, dans la mesure du possible, de recadrer son esprit dans un champ idéologique idéal qui lui corresponde. J'essaie ainsi de réintroduire davantage d'art, de point de vue, de sens en imposant par exemple le long métrage au c
œur de mes soirées.

Avec décalage, je découvre en DVD les films qui ont parfois fait l'actualité au cours des derniers mois, voire des années auparavant. Avec ce délai, je perds une matière pour participer au débat public mais je peux également poser un avis dégagé du contexte médiatique. A tête reposée, j'ai pu me faire une idée de certains films qui avaient déclenché polémique ou avis contrastés (je n'ai ainsi toujours pas compris la quasi-unanimité qui a entouré l'indigent Amélie Poulain). Récemment, L. et moi avons regardé Brokeback Mountain, dont nous avions repoussé la vision de peur de découvrir un film trop sentimental fleur-bleu. Il a au contraire emporté toutes mes réticences.

Je suis étonné de la présentation qui fut faite du film. J'avais souvent entendu parler d'une histoire d'amour universelle, plus accessoirement homo, d'un film sans "propagande" (sic). Brokeback Mountain est pourtant bel et bien un film politique qui dénonce, avec tact certes, la force paralysante des valeurs morales des sociétés conservatrices face à l'homosexualité (cette histoire singulière, dans les magnifiques décors montagneux du Wyoming, est transposable à bien d'autres lieux encore de nos jours). Il réussit à nous prendre les tripes devant ces trajectoires gâchées. La véritable réussite du film réside à mon sens dans cette approche déchirante des effets du temps. Les rencontres périodiques des deux protagonistes traduisent la lente déchéance d'une vie quotidienne qui ne répond pas à leurs attentes et finit par altérer le plaisir des retrouvailles. La légèreté des premiers moments semble laisser la place à des moments, qui sont certes des bouffées d'oxygène, mais qui apparaissent figés, dans une pâle reconstitution des instants initiaux. Ang Lee semble nous rappeler que l'amour se décline sous deux aspects: le fonds (une fois que l'on aime quelqu'un fortement, ce sentiment est en quelque sorte éternel) et la forme (la vigueur d'un amour doit s'entretenir pour pouvoir le vivre en pratique). Et finalement seul le second appartient véritablement à la vie (le premier étant de l'ordre du transcendantal).

Dans le noir de la pièce, L. et moi nous sommes rapprochés à l'issue du film. Il y avait ce sentiment de déchirement face à la perte de l'être aimé qui demeure à chaque fois émouvant et transposable (l'universalité se trouve là sans doute) mais aussi la volonté de conjurer l'histoire du film. Personne ne peut bien heureusement nous empêcher de vivre notre union. Si ce n'est nous et l'incertitude de nos parcours individuels qui plane au sein du couple, peut-être de manière plus aigüe en ce moment. Lorsqu'on ne se forge pas un avenir individuel précis (comme c'est le cas pour nous deux, sur le plan professionnel et à propos de notre environnement géographique et social), on rend de facto les fondations du couple plus mouvantes. Loins de ces enjeux, Ellis et Jack peuvent alors nous servir à ouvrir ces yeux-là.

Ps: des deux acteurs du film, je n'avais retenu que le nom de Jake Gyllenhaal dans le brouhaha médiatique. Suis-je le seul à préférer Heath Ledger?

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23 octobre 2007

Billet octobre

Le retentissement de l’affaire Cantat ne semble pas s’essouffler avec le temps. La blogosphère a réagi de toute part à l'occasion de la libération conditionnelle du chanteur la semaine passée, souvent d’ailleurs de manière hostile.
Il est pourtant apparu clairement que Bertrand Cantat avait été traité comme un détenu normal, remplissant les critères pour bénéficier de cette sortie anticipée. Il aurait été injuste que la médiatisation extrême de cette histoire influence un juge au nom de l'exemple de la lutte contre la violence faite aux femmes.
Quant à ceux qui prétendent qu'il n'aurait pas dû faire appel à cette requête, j'imagine qu'ils conçoivent le masochisme comme une pratique éthique idéale pour expier leurs fautes. Oublient-ils par ailleurs que rien ne viendra sans doute enlever à B. Cantat le poids de la responsabilité d'avoir ôté la vie de quelqu'un (a fortiori la personne qu'on aime)?

La réflexion la plus intéressante à mon sens porte sur l'avenir de B. Cantat. Je ne vais pas spéculer sur la manière précise dont il réintégrera (peut-être) la vie active et publique mais je me demande dans quelle mesure il pourra redevenir un artiste exposant sa vision du monde aux autres et incarner cette balise comme par le passé en tant que leader charismatique d'un des plus grands groupes de rock français. Pourra-t-il encore, aux yeux de la société actuelle, légitimement représenter une opinion publique, endosser le rôle de figure morale après avoir fauté ? Le laissera-t-on exprimer autre chose que des considérations d'ordre purement psychologique, intimiste et porter un avis sur le monde et tous les sujets "politiques" qui tournent autour? Un homme condamné perd-il automatiquement tout droit d'affirmer une opinion morale, voire de servir de guide sur toute une série de sujets? En lui déniant ce droit, ne lui ferait-on pas encourir une double peine?

Dans un domaine il est vrai bien spécifique (la gestion officielle du bien commun), une même question se pose dans le champ de l'éthique politique: après une condamnation, un politicien peut-il encore se présenter devant des électeurs? Au delà de la peine judiciaire qui détermine la durée d’une éventuelle interdiction, certains partisans d'une éthique irréprochable en politique estiment que cette privation devrait valoir à vie tandis que d'autres différencient leur appréciation en fonction des délits commis (une affaire purement privée ne créerait ainsi pas une incapacité morale à pouvoir conduire une action publique).

Au fonds, dans l’affaire Cantat, la véritable interrogation tapie derrière tout ce débat revient peut-être à ceci : accepte-t-on aujourd'hui la faillibilité de l'être humain?

Dans toutes les strates de la société semble se renforcer l'intransigeance quant à la capacité de l'homme à affronter son existence. L'individualisme ambiant s'accompagne d'un déficit d'empathie manifeste. Certes, la population est encore capable d’envolées altruistes ponctuelles à l'occasion de grandes manifestations, principalement quand l'homme se retrouve démuni et sans prise face à des éléments externes qui lui sont imposés : la maladie, l'handicap ou plus généralement la position de victime (de plus en plus médiatisée et placée au centre du débat public, jusqu'à voir les usurpations se multiplier pour bénéficier de l'attention offerte à celle-ci). Dans bon nombre d'autres matières, rien n'est pardonné à l'être humain. S'il ne trouve pas de travail, c'est qu'il le veut bien (peu importe les conditions sociales ou psychologiques dans lesquelles l'individu peut se trouver). S'il commet un délit, la punition doit être maximale (renforcement du volet répression de la criminalité avec l'instauration de peines planchers et incompressibles,...). La plupart des pays n’autorise toujours pas à un individu de choisir l'heure de sa mort malgré la souffrance d'une maladie incurable.

Plus que jamais aujourd'hui, on attend de l'être humain qu'il soit vertueux, infaillible dans l'accomplissement de sa vie professionnelle et privée. La frontière entre le bourreau et la victime se densifie tous les jours davantage alors que nous traversons en permanence ces deux états (un peu comme dans le jeu de l'affaire « clearstream » en France). 

Pour ma part, sans chercher à les excuser, je pense qu'il faut en permanence établir une différenciation des actes commis - comme la justice tend d'ailleurs à le faire. Un comportement malsain adopté régulièrement et de manière pleinement consciente me paraît plus grave qu'une réaction impulsive aussi atroce soit-elle. L'emportement exceptionnel, qui peut atteindre un être humain dans des conditions spécifiques (notamment un déphasage émotionnel important), ne révèle pas de facto la nature profonde d'un individu.
Je ne sais pas quel chemin empruntera Bertrand Cantat à l'avenir mais je suis d'ores et déjà curieux de l'espace de parole qui lui sera laissé.

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17 octobre 2007

Bye bye Belgium?

Samedi dernier. Nous rejoignons le stade Roi Baudouin (anciennement appelé Heysel, de sinistre mémoire). La Belgique y joue un match international de football contre la Finlande. Elle est déjà quasiment éliminée de ce tournoi qualificatif pour l'Euro au contraire des nordiques. Les prestations des Diables Rouges sont désastreuses depuis quelques années et le public s'y désintéresse. Le stade n'est rempli qu'à moitié et l’ambiance est essentiellement assurée par les supporters adverses arborant fièrement leurs couleurs bleues et blanches. Sur le chemin menant vers le stade, je suis surpris par l’absence de noir, jaune et rouge sur vêtement, écharpe ou casquette. Peut-être une personne sur 10 affiche un article aux couleurs nationales. En Hollande, au minimum l'inverse serait de mise.

Nantis d'une invitation, nous prenons place - sans grande motivation - dans la tribune réservée au sponsor et composée essentiellement de néerlandophones. Au moment des hymnes, j’observe, ébahi, le peu de considération de mes voisins à notre hymne. On continue à plaisanter, on se lève à peine. A l'heure où les difficultés dans la formation du gouvernement fédéral persistent, je ressens avec une acuité particulière le sentiment d'une déliquescence de la Belgique. L’ambiance terne (durant tout le match) me donne même l’impression d’un enterrement sans fioriture de notre pays. Je ne sais pas si c'est la tristesse qui m’envahit ou l'ennui devant cette pantalonnade (qui a ranimé l’envie de me rendre au stade de mon équipe favorite pour profiter de l'ambiance ô combien plus explosive offerte par nos supporters), je regrette presque ma présence devant ce pénible sentiment de fin de parcours.

Le constat semblait implacable ce samedi soir et d'autres éléments viennent confirmer cette tendance. Près de la moitié des électeurs néerlandophones se montrent favorables à la séparation du pays selon un sondage. Yves Leterme, l'homme fort du premier parti néerlandophone (le parti chrétien, CD&V, 30%), méprise les francophones en les traitant d'incapables intellectuellement à apprendre le néerlandais ou en entonnant la marseillaise quand on lui demande de fredonner la brabançonne. Ca et là, des traces de détérioration de l'ambiance entre francophones et néerlandophones dans les entreprises bruxelloises se manifestent.
La fin semble proche (c'est l'hypothèse qui prédomine d'ailleurs dans la presse étrangère) et pourtant….

L'électeur flamand est conditionné depuis déjà des années par les médias et politiques néerlandophones. Comment ne pas manifester de déférence vis-à-vis de cette Wallonie "paresseuse, dispendieuse, mal gérée, corrompue"? L'exaltation du sentiment nationaliste se double d'un individualisme forcené visant à rompre la solidarité avec des francophones profiteurs (au mépris de l'histoire passée où le contraire fut de mise). En démontant un certain nombre de faux-semblants (sans pour autant nier la réalité des transferts financiers du Nord vers le Sud), nul doute qu'une partie de la population flamande relativiserait ce point de vue et il n'est jamais trop tard pour rectifier cette vision médiatique. Le mal est cependant désormais bien profond.

La réaction francophone est quant à elle contrastée. Il existe un mouvement autonomiste francophone ou wallon mais qui reste fort marginal. On observe l’affirmation d’un certain belgicanisme qui se manifeste par les drapeaux arborés aux fenêtres de maisons à Bruxelles ou en Wallonie. Mais il se développe également une position intermédiaire dominée par un ras-le-bol devant la suffisance affichée par les politiciens flamands à l'égard des francophones. L'idée d'une séparation du pays, inenvisageable jusqu'il y a peu, prend forme au sein de cette frange de population : si la Flandre veut son indépendance, qu'elle la prenne et en paie le prix fort, notamment en reprenant la dette publique et en lâchant la très francophone (à 85%) Bruxelles (aussi la capitale de la Flandre, qui en est co-gestionnaire).

Je partage ce point de vue. Je reste belge et souhaite la poursuite d’une aventure commune. Mais si demain la cohabitation devient impossible et que l'arrogance flamande ne cesse de s’amplifier à l’avenir, je suis partisan de ne plus rien lâcher sur le plan institutionnel (enjeu principal des négociations du gouvernement) et laisser la Flandre négocier de lourdes concessions à ses velléités séparatistes. Si l'impasse devait se poursuivre, les partis francophones seraient bien inspirés de revoir leur positionnement et d'inviter les flamands à exposer clairement la vision de leur avenir aux yeux de tous.

Car au fonds, le destin belge leur appartient désormais. La Flandre devrait enfin poser le débat de la concession inévitable derrière la volonté d'indépendance. Ils n’obtiendront pas le beurre et l'argent du beurre simplement parce qu’ils sont majoritaires dans le pays (60% de la population). Il faudra que les partis néerlandophones séparatistes ou confédéralistes (ce qui, à mon sens, revient à la même chose : si la solidarité est rompue sur le plan fédéral, il n'y a pas de raison de laisser le pays en l'état), devenus majoritaires lors des dernières élections, révèlent clairement à leurs électeurs le prix à payer. Il faudra en outre qu'ils assument les problèmes qu'ils rencontreront à l'avenir une fois que le bouc-émissaire aura été écarté (ces francophones qui empêchent le développement de cette région flamande riche) et l'exemple récent de la démission d'une importante ministre à la région flamande pour favoritisme et mauvaise gestion devrait déjà interpeller. Mais c'est une autre question qui ne nous regarderait plus. La Flandre doit dans l’immédiat poser un choix décisif : payer le prix fort pour son indépendance ou en revenir à un compromis acceptable pour toutes les communautés.

Ps: Une anecdote pour terminer, présageant peut-être d'un lendemain apaisé. Nous avons reçu nos places au foot d’un couple de gays néerlandophones faisant partie de l’entreprise sponsorisant l’équipe nationale et dont l’un est membre actif du parti chrétien flamand de Y. Leterme, dont il se sent proche. Du dialogue, des échanges, du transfert de type économique entre Nord et Sud pour le bonheur de tous.

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15 octobre 2007

Une nuit d'octobre bruxellois

Ce samedi, j'effectue ma première sortie gay nocturne depuis plus d'un mois. L'été indien a ses vertus: nous sommes mi-octobre et la température clémente autorise les couche-tard à se réunir sans crainte à l'extérieur des bars et éviter la chaleur suffocante des espaces intérieurs compressés.
L'arrivée à proximité du lieu sur lequel nous avons jeté notre dévolu pour entamer la soirée constitue un moment fondamental. La réaction du public déjà présent est censé refléter l'attrait que nous pouvons encore susciter. Les regards qui se portent sur nous (et finalement peu importe qu'ils traduisent du désir) viennent confirmer notre existence, ne serait-ce que momentanée, au sein de leur univers personnel.
Autrefois, lors de mes premiers pas dans le milieu, ces yeux rivés sur moi me gênaient terriblement. Je ne pouvais soutenir ces regards et me sentais épié lors du moindre de mes déplacements, paralysé par ces faisceaux invisibles convergeant vers ma frêle personne.
Si la sortie ne s'assimilait qu'à une démarche de réassurance, je me baladerais de bar en bar rien que pour observer la réaction d'autrui. Mes inquiétudes narcissiques présentent bien heureusement certaines limites.

Sur le trottoir, L. et moi entretenons une conversation en compagnie de deux amis. Avec le premier, D., aperçu pour la première fois en ce même lieu il y a un peu plus d'un an, nous n'avons pas cherché à cumuler les statuts (d'ex-amant par exemple) bien qu'il soit indéniablement mignon. Sa sagesse apparente n'a peut-être pas réveillé d'instinct plus animal en nous et c'est finalement très bien ainsi. Le second, F., ami de longue date de L., est un étrange boute-en-train tout en dualité. Aspirant snob depuis son plus jeune âge, il rêve du faste de la grande bourgeoisie friquée tout en se fondant sans le moindre problème dans les milieux gay plus populaires où il déniche avec une rare constance le partenaire sexuel de son choix. Le récit de ses différentes aventures se transforme en sketch digne d'un théâtre de boulevard. Je ne peux m'empêcher de repenser à l'évocation de ce lit cassé par la fougue d'un amant polonais réveillant F. à plusieurs reprises au cours de la nuit et lui susurrant d'un accent germanique romantique les mots essentiels "gel" et "capote".

Autour de nous, je reconnais ça et là des profils internet jusqu'alors seulement virtuels. Rien de bien attirant ne vient troubler mon attention. Il y a bien ce jeune mec toujours aussi mignon mais dont un chat avait dévoilé trop de paraître et de perversité dans le jeu, calmant illico mes ardeurs. 

Si l'envie sexuelle n'a en soi pas disparu, le désir semble avoir pris une pause. Derrière la simplicité apparente d'un acte sexuel se cache pour moi une montagne d'enjeux à relever. A côté de la peur de maladie qui ne disparaît jamais vraiment, d’autres craintes viennent bousculer ma fragile sérénité : celle de ne pas plaire dans un premier temps, de plaire moins que L. ensuite et enfin de ne pas assurer l'attente sexuelle du partenaire. Je concède qu'il faut une fameuse dose de confiance en soi et de désinvolture pour s'embarquer dans cette aventure révélant à son climax la puissance absolue du partage des corps et des émotions. L'un ne va pas sans l'autre, contre-pied exigeant face à la magie d'un instant. La réussite d'un tour impose une discipline et une préparation sans faille, d'une durée inversement proportionnelle à la rapidité avec laquelle se perd cette maîtrise.

Au bout d'une heure et demi, nous décidons de changer de lieu et de nous rendre vers un autre bar. Le monde nous y a cependant précédé et nous oblige à changer nos plans. F. nous soumet une autre idée : un bar étiqueté cuir mais avant tout un bar à dark-rooms. Bien qu'il s'agisse d'une institution bruxelloise, jamais encore je ne m'y étais rendu en 10 ans. Depuis mes vacances aux Canaries, l'idée de fréquenter un tel lieu ne me rebute plus. Je n'éprouve d'ailleurs aucune gêne en débarquant dans cet intérieur sombre, définitivement ancré dans le passé, celui des bars discrets, coupés de l'extérieur et capable de distiller une toute autre atmosphère une fois la porte passée. Au rez, dans une configuration de bar classique, nous buvons le verre de trop pour D. qui n'a visiblement pas supporté l'alcool de ses consommations antérieures. L. et moi visitons les étages plus ludiques. La seule surprise réelle réside dans ces glory holes bien visibles, plus drôles que réellement excitants à mon goût. Parmi la foule, seuls deux jeunes mignons pourraient aiguiser mes sens mais nous les avons déjà connu intimement par le passé (et comme nous ne nous répétons pas), nouvel exemple de l'étroitesse du milieu bruxellois qui nous ramène ostensiblement vers les mêmes têtes.

Je parcours les allées d'un oeil plus observateur qu'intéressé. Le parfum sexuel peut flotter autour de moi, je ne le perçois pas. Seule une question finit par s'imprimer en moi. Cette distance face au désir ouvre-t-elle la voie à une sagesse nouvelle dont la prédominance me sera plus qu'utile au fil des années ou traduit-elle le triste constat d'un comportement blasé, rétif à tout défi que m'autorise pourtant encore mon jeune âge? 

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10 octobre 2007

Une vie antérieure part 15 : "There is a light that never goes out"

viavant15

Le poignet fracturé après un accident de circulation (cfr. épisode 14) ne pouvait pas rester sans le moindre effet sur l’orientation de mon parcours au demeurant bien incertain. Il infléchit définitivement mon rapport au basket. Le sort s’est acharné sur moi depuis deux saisons et cette absence loin des terrains n’a pas créé de manque, elle me soulage presque. Elle m'épargne la lutte intense pour s'imposer au sein de l'équipe dans un climat de concurrence rarement aussi aiguisé où les grandes gueules profitent de la bonté du nouvel entraîneur pour imposer leurs exigences en matière de temps de jeu. Bien trop timide, je reste étranger à ces jeux de pouvoir. Je manque de cette expérience de la vie (professionnelle ?) pour oser taper du poing sur la table. Dès mon retour sur les parquets, j’encaisse les coups bas, je rumine ma frustration, je m’agresse intérieurement à petits feux en laissant la rage se répandre dans les moindres strates de mon organisme (une autre forme de blessure qui s’annonce) sans jamais pouvoir la libérer au grand jour. Le point de non-retour sera tout de même atteint en fin de saison lors d'une ultime vexation qui m'incite à rendre mon maillot en cours même de match.

Le changement d’entraîneur la saison suivante m'importe peu. La déception a creusé un sillon si profond dans le coeur de ma motivation que seuls les désagréments émergent au simple prononcé du mot "basket" : un stress de plus en plus indésirable et un accaparement de mes loisirs bien trop important. Certes je n'occupe pas mes heures libres de manière optimale mais je veux laisser affleurer de nouvelles sensations d'où pourra surgir, qui sait, une réorientation de mon quotidien.
Je ne veux cependant abandonner le sport et la solution de jouer avec l’équipe réserve, moins exigeante en terme d'entraînement, s'impose comme un compromis idéal. Libéré de la peur de mal faire, j'y retrouve le plaisir du jeu. J'assume le rôle de meneur de l’équipe et cette position correspond décidément mieux à ma personnalité, dont l'orgueil demeure l'ultime vestige de mon statut de petit prince désormais déchu. A deux occasions, je rejoins l’équipe première pour lui apporter un coup de main momentané mais le lien s'est manifestement brisé sur le plan mental. Dans une conclusion-couperet, je réalise que ma réussite dans le domaine sportif se heurtera toujours à un trop-plein de réflexion et de doute.

Cette prise de conscience et les mesures entreprises me déchargent des pressions énormes que je m’étais imposées. Un vent de légèreté et d'optimisme peut enfin flotter autour de moi. Je m'abandonne même à la séduction des signes positifs du destin. Ma récente blessure au poignet s'est terminé en simple péripétie malencontreuse si l'on songe que quelques mois plus tard la circulation sur la chaussée, théâtre de l'accident, s'est ouverte au double sens. Transportée à cette période, le choc frontal avec la carrosserie du véhicule aurait pu sceller mon histoire.

La révolution en marche n’est encore qu’intérieure mais elle s’alimente de sons et arrangements inédits. Je redécouvre une passion pour la musique que j'avais laissée, au fil des ans, dans une impasse commerciale. La finesse du songwriting devient source de nouveaux étonnements. Je me décide enfin à acheter un lecteur de CD et l'inaugure par la douceur mélancolique du « Automatic For The People » de REM.
Pendant les vacances d’été familiales en France, je m'arrête devant un panneau illustrant la une d'un magazine que je ne connais pas. Une ambiance bleutée sur laquelle s'affiche en gros plan le joli visage de Damon Albarn. La bagarre Blur-Oasis fait alors rage et entre les deux bends, je me suis rapidement positionné pour le premier nommé. Je fonce acheter un exemplaire de ce magazine dont je découvre le nom : Les Inrockuptibles.

Je découvre une écriture littéraire soignée, un enthousiasme communicatif pour les artistes défendus. Les articles de fonds défient les apparats de la dite-normalité en explorant les marges. Une bouffée d’oxygène intelligente et digeste que je vais rapidement adopter. Au cours des mois qui suivent, Les Inrocks deviennent ma bible musicale. J'y puise le catalogue des artistes en vogue et, entre les lignes, une approche des fondements d'une critique pointue.
Dans la recherche visant à combler mon retard musical, je finis par m'intéresser à un de leur artiste fétiche, Morrissey et les Smiths. Une rencontre dont les secousses de l’onde de choc se déploieront durablement. Ces textes, cette voix, ces arrangements m'emportent dans un typhon « made in England ». Je me sens moins seul, un ami partage enfin mes interrogations, mon désarroi. Sous la douceur du timbre de Mo', je disparais de ma triste ville de province ou mon environnement sportif pour approcher quelque contrée vaporeuse entre le ciel et les bords de la Tamise. Je me découvre même une nouvelle patrie de coeur, par-delà la Manche. Un autre monde, un autre territoire, une autre vie semble soudain possible.
There is a light that never goes out.

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06 octobre 2007

Des murs et des portes

Des murs et des portes. La vie pourrait se résumer à cette formule binaire lors de chaque événement au devant duquel nous nous présentons.
Des murs auxquels nous nous heurtons frontalement avec une intensité plus ou moins appuyée sans nous empêcher forcément de mener une existence normale, notre carapace psychologique étant sans aucun doute bien plus solide que notre enveloppe corporelle en cas de pareille confrontation. Nous encaissons les coups, buttons sur cette surface rugueuse avant de parvenir à ouvrir une porte débouchant sur de nouveaux horizons.

Des portes qui nous paraissent parfois invisibles ou inatteignables et dont l'accession revêt parfois du miracle, révélant en nous des réserves insoupçonnées de nature à transformer la vision de notre quotidien.

Face à l'accumulation de problèmes, sous le ciel assombri d'une traversée du désert surgit parfois la lumière. La torche est parfois portée par un quidam dont la rencontre impromptue vient miraculeusement éclairer le chemin pour émerger de notre labyrinthe mental. Mais la lueur peut jaillir aussi d'une étincelle interne ouvrant la voie à une perception modifiée de notre propre condition.

Mon exemple le plus frappant - avant celui sur lequel je vais revenir - remonte à une trentaine de mois lors de ce terrible épisode où j'ai craint une possible infection hiv. J'avais pris ce traitement d'urgence dont les effets secondaires venaient sans cesse me rappeler les affres de la situation que j'aurais à endurer en cas de contamination. Je m'étais enfermé dans une muraille intérieure pour survivre. Je ne pouvais affronter l’environnement extérieur au quotidien, qui négligeait le drame en action (inévitable à mes yeux malgré le risque statistiquement faible). Les livres ont constitué ma balise de secours. Trois semaines après les événements - et alors qu'il me restait une semaine d'attente avant les premiers résultats, l'apaisement intérieur m'est apparu au fil de la lecture d'un roman. Une pensée positive, réconfortante, remplie de sagesse s'est mis à inonder mon corps et m’a rendu la vie extérieure plus tolérable. Ce moment n'a pas évacué le stress durant les heures précédant le verdict mais j'étais parvenu à réconcilier mon âme avec le goût de l'existence avant même le soulagement apporté par la science.

Dans le marasme qui a dominé mon mois de septembre, mes problèmes dentaires ont constitué particulièrement un moment difficile à supporter. En prime, les événements post-opératoires sont venus ouvrir une brèche supplémentaire dans mon armure liquéfiée sous la forme de difficultés de coagulation qui, en regard de ceux connus par mon cousin ensuite décédé d'une leucémie, ont agité le spectre de la maladie. Pour évacuer cette peur, seule une prise de sang pouvait soulager mon esprit. L'attente des résultats même courte paraît toujours trop longue. J'ai imaginé devoir rejoindre illico la chambre stérile d'un hôpital, quitter mon chez-moi, ma vie, mon amour dans un cauchemar insupportable. Mais au milieu de ces idées sombres, j'ai pu envisager un détour, un autre avenir.

Une phobie s'inscrit dans le terreau d'angoisses plus générales (cette fois, le doute sur mon apparence physique, sur mes capacités à affronter le changement, à retrouver le goût de la vie quotidienne bruxelloise). Engagée dans un processus inflationniste, la peur se répand à tous les secteurs de la vie et transforme le moindre événement défavorable en malaise révélateur d'une catastrophe en germe.
Pour enrayer le mécanisme, il fallait s'attaquer à la source et puiser le remède de survie qui apaise l'angoisse originelle, cette inquiétude sur mon paraître face aux ennuis dentaires et plus généralement l'usure du temps. Et un changement mineur peut parfois suffire pour rebondir.

J'avais envisagé de me couper les cheveux très courts en cas d'extraction de dents. Privé d'une partie de moi, je devais avaliser de manière nette un changement aux yeux du monde, me donner un air plus dur qui corresponde à l'état de mon âme. Cette hypothèse étant pour l'instant effacée, je ne pouvais l'utiliser pour d'autres buts. L'idée d'envisager son contraire s'est alors imposée. Laisser les cheveux repousser, proliférer anarchiquement, se déstructurer. Renoncer à une coiffure nette, une image d'ordre, de perfection à laquelle je ne peux plus aspirer au fils des années. J'ai renoncé à mon rendez-vous chez le coiffeur et me suis mis à envisager un nouveau départ. Les résultats de la prise de sang me pendaient encore au nez mais j'avais fait reculer ma phobie et je pouvais imaginer à nouveau des activités au-delà de cette date. J'appellerais mon docteur dans la confirmation de mon bon état de santé et non dans le miracle d'avoir échappé au pire. Qui n’est par ailleurs pas arrivé.

Je conserve pour l'instant mes cheveux plus longs. Je ne sais pas si cela sera une réussite. Qu'importe, cette décision m'aura au moins relancé. Et en parfait symbole de ma génération consommatrice, je subodore qu'une petite séance de shopping me remettra définitivement sur rail.

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02 octobre 2007

Billet de septembre

Nicolas Sarkozy génère depuis son entrée en fonction un nombre incalculable de commentaires et d’opposition. Sur la forme de son action tout d'abord : un régime présidentiel de "chef de gouvernement", le rôle juridique trouble joué par son entourage, une communication incessante et une frénésie d'action visant à dicter le rythme et le sujet du débat et ainsi contourner toute forme de critique (les mots "réforme" et "urgence" semblent pouvoir le prémunir de toute contestation).

Les critiques portent également sur le fonds avec quelques projets emblématiques des plus inquiétants. Parmi ceux-ci, la répression de l'immigration sous toutes les formes figure en bonne place. D'une part avec un ministère spécifique (dont l'origine est revendiquée par un certain Jorg Haider) fixant des objectifs chiffrés d'expulsions et tançant les préfets qui ne les atteindraient pas. D'autre part avec ces fameux tests ADN actuellement appliqués avec parcimonie dans des matières précises, essentiellement des affaires criminelles (de quoi assurer un amalgame entre criminels et immigrés clandestins, se poser la question d'autres usages potentiels de cette base de données sans parler de l'incroyable association surannée entre filiation et biologie).

Les réformes dans le domaine de la justice ont également fait couler beaucoup d'encre. La répression de la criminalité s'affirme comme une fin en soi pour tenter de mieux protéger la population, sans tenir compte de l'importance de la prévention, du contexte social (et donc des actions à mener en ce sens) ou encore des moyens alloués aux parquets pour mener une politique efficace. De nouvelles lois concernant les récidivistes ou les délinquants sexuels ont vu le jour dans un prisme de pensée axé sur l'émotion sacralisée et la très populaire "défense des victimes" (jusqu'à voir Sarko se prononcer en faveur du jugement de personnes considérées comme "non responsables"). Outre le caractère peu efficace de telles mesures (de l'avis des spécialistes et des gens du métier), que l'inflation de nouvelles lois vient sans cesse confirmer (la réflexion approfondie, raisonnée semble avoir été abandonnée), Sarko et ses "collaborateurs" rognent chaque jour un peu plus sur les fondements de l'état de droit et sur les principes d'humanité que la France a jusqu'ici toujours incarnés.

Sarkozy peut certes se targuer d'avoir le soutien de son opinion au vu des sondages qui lui demeurent favorables.
Il s'appuie à ce titre sur l'individualisme croissant d'une population (parfois précarisée il est vrai) qui s'intéresse assez peu au sort réservé à des catégories d'individus avec lesquelles elle n'a pas à se mettre en phase : les immigrés illégaux ou les délinquants (a fortiori pédophiles) dont la répression permettra l'ordre et la justice quand bien même les principes du droit et de l'éthique  auront été malmenés, les fonctionnaires - ces privilégiés parmi les privilégiés - qui ne foutent rien de leur journée et bénéficient de retraites avantageuses (certes réforme il peut y avoir mais de manière concertée, avec mise à plat de tout le système et surtout sans ostraciser),… Qui viendra par ailleurs s'opposer à l'idée de gagner plus en travaillant plus (sans se soucier du taux de chômage élevé)?

La politique réactionnaire et populiste de Sarkozy s'articule sur la dualisation permanente de la société et sur les instincts humains les plus vils qui nous habitent (la jalousie, la cupidité, l'avarice,...).

Mais devant une population avide de bien-être et de pouvoir d'achat (une préoccupation par ailleurs tout aussi légitime que des valeurs de solidarité, d'équité et d'éthique), il ne pourra bientôt plus cacher qu'il a choisi de privilégier les catégories les plus favorisées dans ses cadeaux fiscaux au risque de connaître (dans un contexte de croissance molle et de déficit budgétaire annoncé) un retour de flammes de ceux qui n'avaient jusque là vu que du feu.
Par la vérité implacable des chiffres et des retombées sur le quotidien des gens, le bilan économique de Sarkozy sera peut-être alors le révélateur global de la bipolarisation malsaine qui domine sa philosophie personnelle.

Posté par Morrissey à 19:35 - Billets d'humeur - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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