24 septembre 2007
Un peu de poudre svp
8 heures 30. Comme lors d’un examen
oral, je patiente fébrilement dans la salle d’attente. Derrière cette
porte, je ne devrai cependant démontrer aucune aptitude particulière, je
resterai simplement spectateur passif de mon destin. Dans un peu plus d’une heure,
je connaîtrai le sort réservé à mes dents. Trois des quatre incisives
supérieures menacées d’extraction. Au delà du pur aspect médical, l’esthétisme
se place au centre de la problématique.
Depuis quelques jours,
je frémis aux conclusions de cette chirurgie exploratoire. J’ai amené avec moi
ce petit appareil présentant en son extrémité 3 dents provisoires. En cas
d’extraction, il offrira une solution de fortune pour quelques (longs) mois, le
temps de digérer l’infection, reconstituer une surface osseuse suffisante
(peut-être par l’entremise d’une greffe ultérieure). Cette période de latence
potentielle m’effraie. Avec en toile de fonds, les affres de tout un pan de mon
passé, psychologiquement chargé.
J’avais à peine 11 ans.
Ce vélo qui ne s’arrête pas, ma bouche qui heurte cette barre métallique, le
sang qui coule, l’ivoire des dents qui s’éparpille dans un même mouvement. Et
plus tard, ce sourire impossible, ce complexe insoluble à l’adolescence et qui
devra attendre mes 30 ans pour être pleinement résolu. Je pouvais alors me
sentir fier de ma nouvelle dentition. Tout me semblait soudain permis. Rire
sans retenue, aborder les gens, les draguer même. J’avais sans doute gagné une
part d’assurance et de maturité au fil des années mais ces nouvelles couronnes
constituèrent un déclic. Je pouvais enfouir les images du passé dans les
tourments révolus de mon adolescence.
Espoir déçu. Quand une infection
surgie de nulle part se déclara il y a quelques mois, le ciel parut me tomber
sur le tête. Tout retour en arrière me paraissait impossible, j’en avais assez
bavé. Je ne pouvais supporter toute détérioration même minime, même
temporaire. J’ai tenté de repousser au plus tard le geste médical qui
s’imposait. Après l’été. Et comme tout prend une fin…
« Comment allez-vous ? »,
me demande le médecin à mon entrée dans le cabinet. Mon expression doit
traduire une forme classique d’inquiétude à ses yeux. « Vous êtes mort de
trouille, c’est ça ? », ajoute-t-il dans une exagération destinée à
partager mon angoisse.
Depuis quelques jours, j’ai anticipé
le pire. Mon esprit a tenté de s’habituer à l’inconfort psychologique de cette
transformation que je ne doute plus inéluctable. Et la confusion s’est emparée
de moi.
Avant hier, désireux d’effectuer un
retrait d’argent, je me suis rendu à un distributeur bancaire. Après avoir
introduit mon code secret, mon nom s'est inscrit sur l’écran dans un message de
bienvenue. C'était bien de moi dont on parlait, dans un respect pour la
personne sociale accomplie que je représente en tant que client. Une identité
pleinement reconnue mais dont j'ai soudain mesuré qu'elle se désagrégeait sous
le poids du doute et de la déconsidération. Elle s'effritait la seconde suivant
la lecture de cet écran censé célébrer l’exaltation de soi.
Le trouble s’est ensuite diffusé aux
yeux du monde extérieur. Le même jour au soir, j’arrivai en dernier dans la
salle d'attente de mon médecin. Nous étions encore quatre à attendre notre
tour. Questionné par une dame ne parvenant plus à se souvenir de l'ordre de passage,
un homme d’une soixantaine d’années lui expliqua qu'il devait succéder à
l'autre dame présente dans la pièce et qu'elle-même passerait dès lors en
dernier devant le praticien. J'avais disparu du dispositif, j’étais
pourtant présent mais manifestement déjà invisible aux yeux des autres. La
vérité éclatante de l’évaporation de mon identité prenait forme.
Lors de ces instants où
l’esprit comateux s'égare dans un coin brumeux de la conscience, je m'imagine
perdre pied au sens littéral du terme. Mes jambes se révéleraient incapables de
reproduire les mouvements classiques de la marche, dans un moment d'amnésie
cognitive ou de dérèglement cérébral soudain. Ces pas qui s'articulent malgré
tout relèvent du miracle. Je me meus par la magie insensée d'un organisme en
état de fonctionnement malgré ses nombreux ratés observés.
Il suffisait donc de cela à la base,
de la possible extraction d'une infime partie de mon corps pour déposséder tout
mon être de sa substance, de sa vigueur, de sa fougue, de son attraction et
pour le dire au plus court, de sa valeur.
« Je vais terminer de nettoyer
et refermer tout cela », m’annonce-t-il alors que, pris au piège comme un
gamin, je n’aspire qu’à pouvoir satisfaire un besoin pressant. Aucune dent ne
sera extraite aujourd’hui. Ma situation reste néanmoins compliquée. Deux dents
touchées par un kyste (le même qu’il y a trois ans mal traité ou une
récidive ?) qu’il a fallu enlever. Les prochains mois détermineront les
étapes à suivre. Toutes les options restent ouvertes. J’apprécie la
disponibilité et la capacité de mon nouveau parodontologue attentif aux
implications pratiques de toute décision médicale. Je devrais par ailleurs me
sentir soulagé d’avoir conservé ma dentition intacte pour l’instant mais la
sensation qu’il ne s’agit peut-être que d’un répit modère un éventuel
enthousiasme. L’incertitude d’une conjoncture défavorable est parfois aussi
difficile à gérer que l’événement survenu effectivement. La durée considérable
du processus (jusqu’à deux ans) vient en outre de troubler mon planning.
Peut-être devrais-je entreprendre les opérations décisives à des moments moins
propices, comme avant l’été par exemple.
En attendant, je ne peux plus
reporter tous mes problèmes sur ces fameuses incisives. Ce statu-quo dentaire
me prive de toute externalisation de mes soucis.
J’avais prévu de me raser les cheveux
ou du moins de les raccourcir fortement pour signaler indirectement aux yeux
des autres un changement intérieur et endosser un autre corps. Cette démarche
n’a plus vraiment de raison d’être. Je me retrouve aujourd’hui seul face à
moi-même et mes interrogations. Retrouverais-je désormais par miracle toute ma
valeur ? M’autoriserais-je à récupérer
l’aisance du trentenaire accompli ?
Ma confiance n’a cessé de (se) décliner ces derniers jours sous toutes les
formes possibles et imaginables sans s’arrêter sur son mode le plus abouti,
l’appréciation de soi en toute circonstance. Cramponné au reflet incertain
de mon image extérieure, parviendrais-je un jour à croire que derrière les silences
de jugement de ce miroir, je demeure digne de ce à quoi j’aspire ?
Dans
l’immédiat, pour remonter la pente, j’userai encore de tous les artifices
encore à ma disposition en surface. Un peu de poudre (aux yeux).
Commentaires
image troublée
J'avais songé à une autre poudre et puis en conclusion tu l'appliques aux yeux. L'artifice pour les femmes c'est se poudrer le nez !
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=81263&pid=6318130
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :





