12 avril 2007
Le bonheur en (dis)continuité
Je réponds rarement aux commentaires laissés sur
mon blog (que je considère cependant avec intérêt). Le dernier en date,
détournant une de mes phrases pour souligner une certaine confusion dans ma
vie, n'aurait suscité aucune réaction de ma part sans l'écho des propos récents
d'un évêque intégriste belge, pour qui les homosexuels ont rencontré un
blocage dans leur développement psychologique normal. Cette remarque, moins anodine de sous-entendus que
la première, m'interroge sur l'image que je pourrais véhiculer avec mon blog.
En exposant ma vie et mes questionnements, ne contribuerais-je pas à ce
rapprochement moraliste entre homosexualité et douleur, souffrances,...?
Je ne sais pas si l’impression rejaillit des
articles que je poste ici mais je pense mener une vie d'ensemble plutôt
équilibrée avec (pour citer le principal) une relation globalement épanouie
avec mon partenaire, un travail pas inintéressant et suffisamment lucratif pour
mener diverses activités et humer d’autres atmosphères. Je me trouve très loin
de cette image d'inaccomplissement inhérent à mon identité sexuelle qu'évoquent
des excellences religieuses. A vrai dire, la grande différence qui nous sépare
consisterait dans la certitude inébranlable que renferme leur discours.
Peut-être n'ont-ils pas atteint une maturation psychologique suffisante pour
réintroduire dans leurs pensées la notion du doute, de remise en question dans
l'approche de l'expérience humaine.
Pour ma part, je ne m'estime pas être arrivé au bout du chemin, à l’affût de
nouvelles expériences qui me guideront pour avancer dans la vie - seule sans
doute la mort arrêtera un jour ce processus.
Cette conception me différencie-t-elle d’ailleurs tellement du commun des
mortels?
Si d'un côté ma vie prend de temps à autre des
contours pratiques fort éloignés de Mr et Mme tout le monde, je n'ai jamais
l'impression, d'un autre côté, de tutoyer la marginalité. Ainsi mon blog, à
l'image de ce que je suis, ne recèle pas cette force de transgression, de
dépassement de l'existence, qui fonde de nombreuses grandes oeuvres
artistiques. A titre d'exemple, les films de Gus Van Sant tentent de traduire
cette expression alternative en puisant dans la réalité concrète de ses acteurs
le terreau de ses longs métrages. Il parvient ainsi à y insuffler une
insouciance libertaire, une légèreté à la fois enivrante et effrayante par le
flirt qu’elle entretient avec la mort - à l'image de River Phoenix, magnifique
en narcoleptique n'en finissant pas de s'évanouir dans My own private Idaho
et qui s'effondrera définitivement peu de temps après à la suite d’une
overdose. Ainsi ne suis-je pas
fait: par relatif équilibre ou plus sûrement par peur, il y a des barrières que
je ne franchis pas.
Je me retrouve dès lors au milieu du guet: à la fois
dans une trame classique d'existence mais émaillée de quelques discontinuités
ça et là. Ces dernières tout comme les interrogations, les problèmes que je
soulève dans mes articles relèvent de l’ambition particulière que je porte à la
jouissance de l'existence. Je cherche régulièrement à (mieux) satisfaire
certaines envies (qu'un manque a parfois pu éveiller), et ce en dépit d'un
certain bon sens de temps à autre. Je ne peux me contenter de ce que j'ai
engrangé au fil des années. Le chemin vers le bonheur ne peut s'apparenter à
une longue ligne droite sur laquelle nous naviguons sans effort une fois
l'essentiel acquis.
Bien sûr, la réussite ne fleurit pas forcément tout
au long de ce parcours. Il est difficile d'articuler les différentes cordes
d'un arc et je contracte parfois certaines formules pour aboutir au résultat
final. Ainsi en est-il sans doute de l'amitié, perdue parfois dans d’autres
jeux de séduction. Et dont les manquements subsistent alors invariablement. Ce fut le cas récemment
lorsque, parmi le groupe d'amis ayant été voir ce film, je fus le seul à
apprécier la fragilité tout en retenue des "Témoins" (je pensais à
tort que la structure narrative assez classique faciliterait l'appréciation).
Je n'ose imaginer pouvoir partager dès lors le plaisir d'un film comme
"Rois et Reines", ambitieux, protéiforme (où tout n'est donc pas à
prendre) et( réservant quelques moments forts de cinéma - comme la découverte
des derniers écrits du père de l’héroïne, révélation inattendue, d'une noirceur
de représentation sans doute jamais atteinte et dont l'émoi solitaire m'oblige
à l'insérer au travers d'un article de ce blog.
Cette absence de complicité artistique n'est pas anodine. Cette distance
renferme en son sein une différence profonde dans l’approche émotionnelle de
l’existence – et donc dans le partage de préoccupations similaires (mon blog
serait donc bien cela, l’expression d’un versant émotionnel trop inaudible dans
la « vraie » vie).
Au final, si je ne conteste pas que cette quête d'embellissement de
l'existence - d'éclairs élégiaques à la consolidation de certains plaisirs plus
simples - se déploie à l'intérieur d'un tonneau de Danaïde, je ne m’en
formalise pas non plus outre mesure. Vieillir demain sans sagesse sera - qui sait ? - ma part de marginalité.





