Mo's blog

Des choses à dire...

16 janvier 2007

L’écho interrompu

Il marchait mécaniquement en tête du cortège, les yeux rivés sur ses chaussures inappropriées pour affronter la rudesse soudaine de l’hiver. La neige avait recouvert les allées de ce labyrinthe dont les dédales convergeaient indéfectiblement vers le néant absolu. Ses pas s’inscrivaient dans une barbe-à-papa ocre; il pouvait deviner la glace sous ses pieds. Ces associations de mots lui renvoyaient l’image des jours délicieux où il l’emmenait à la kermesse de la foire du midi, remplissant au mieux ce rôle de père qu’il ne pouvait assurer au quotidien.

Les flocons continuaient à s’abattre sur un monde suspendu, circonscrit à ces quelques mètres carrés de terre et de pierre. Tout l’espace avait revêtu sa blancheur cadavérique : le sol, le ciel, sa peau froide tâtée une dernière fois deux jours plus tôt. Il avait souvent imaginé l’observer dans son sommeil d’adolescent encore innocent (enfin plus tout-à-fait), percer le nuage épais et mystérieux de ses rêves, de ses espoirs, décoder les connections neuronales au bouillonnement incontrôlable. Il n’aura jamais droit qu’à cette dernière image d’un visage figé et impassible. Beau, comme toujours - éternellement désormais - mais délesté de l’élasticité vivifiante d’une figure qui s’anime, de la fulgurance d’un regard pétillant.

Il s’approcha lentement du lieu de séparation ultime. Derrière lui, dans un décorum photographique épuré, le noir côtoyait le blanc mais il ne le remarqua pas, son regard trop absorbé par ce grand vide d’un horizon insondable. En tournant la tête sur sa droite, il croisa le regard de la mère de son enfant. Il s’imagina que cette disparition, ce point final sur lequel on bute indéfiniment jusqu’à sa propre échappée, en cacherait très vite une autre. Il n’aurait bientôt plus rien à partager avec cette femme pour qui il avait éprouvé jadis tendresse et affection. Leur brève liaison aurait pu se résumer à 4 ou 5 centimètres de photos défraîchies rangées au fonds d’un tiroir mais une quinzaine d’autres bien placés avaient donné une dimension durable à leur rencontre intrinsèquement passagère.

Les bras s’enroulent, les larmes se sèchent sur le col de leur manteau. Les talons se tournent, les dos se font face. L’écho magique d’une proximité fugace s’est tu à jamais. Leur histoire commune s’est abîmée dans un enchevêtrement de tôles froissées.

La couverture hivernale dissipée, il se décida à arpenter de nouveau les parterres noirâtres menant jusqu’à sa tombe. Accroupi, il redressa un pot de fleur que le vent félon avait fait vaciller. Un souffle froid parcourut son cou. La fonte des neiges avait anéanti cet horizon homogène pour laisser place à la lourdeur des matières, à des édifices précaires où la solitude ne finissait plus de se putréfier.
Lentement, il s’assit face à la stèle et succomba à une irrésistible envie de se coucher sur le sol, tombeau parmi les tombeaux, persuadé que rien, ni personne ne pourrait l’en déloger.

Posté par Morrissey à 20:55 - Fiction - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

après la vie

Perdre un enfant est la pire des injustices contre nature. Un très beau texte pour nous faire hanter les cimetières et y voir un homme allongé entre les pierres, pour faire corps avec la terre et se sentir aspiré par elle.

Posté par Marie, 17 janvier 2007 à 20:10

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