L'actualité de la semaine en Belgique a été dominée par un seul titre: les pertes d'emploi chez VW à Forest, à deux pas de chez moi. 10.000 emplois concernés si on compte les sous-traitants touchés. Pour les belges, cette nouvelle est perçue avec un sentiment de désolation mêlé à de la colère. De quoi entretenir l'inquiétude grandissante face à la mondialisation et les délocalisations - et la crainte sous-jacente de voir les gens se tourner vers un vote extrême devant l'aveu d'impuissance des pouvoirs dirigeants. 

Depuis plusieurs années, nous sommes confrontés à une concurrence croissante venant de pays où l'emploie se négocie à des conditions salariales incomparables (comme l'Inde ou la Chine). L'Europe qui devait servir de façade pour se protéger face à l'extérieur est devenue elle-même une terre de compétition interne: avec les pays de l'Est récemment entrés dans l'Union et même entre pays voisins comme ce réflexe nationaliste allemand dans le cas de VW. Nouvelle et implacable illustration d'une Europe en panne. 

Le jour de l'annonce de cette suppression d'emploi (qui induit la fermeture prochaine du site, pourtant récemment modernisé par les autorités publiques à coût de millions d'euros, preuve des visions court terme des dirigeants de multinationale), un journaliste de TF1 proposait un reportage sur l'allongement du temps de travail observé dans certaines régions de France pour conserver l'emploi en entreprise Ce reportage sans recul au niveau de la réflexion semblait apporter la solution au problème de compétitivité. Cette vision restrictive, sans mise en perspective plus globale, pourrait au contraire générer nombre d'effets pervers (au-delà du gain seulement temporaire de ce genre de mesure, une restructuration allant suivre probablement quelques temps plus tard - les exemples ne manquent pas).  Jusqu'où irons-nous dans le recul de nos acquis en matière de condition de travail et au niveau salarial pour rester compétitif avec des pays qui proposent des salaires 5 moins élevés? La spirale de ce genre de mesures pourrait déboucher sur une précarisation accrue des salariés, même lorsque ce n'est pas nécessaire. 

Que faire pour contrer cela?
On peut citer le développement de pôles de technologie pointus dans lesquels l'emploi est difficilement délocalisable. Mais quel avenir pourra-t-on assurer aux salariés peu qualifiés? La formation est certes indispensable mais il ne faut pas croire que nous allons parvenir à ne fabriquer que des élites. On pourrait espérer que, d'ici quelques années, une harmonisation des salaires parviennent à rendre moins attractif ces pays émergents mais la démographie galopante en Inde (par exemple) n'exercera-t-elle pas une pression permanente mettant à mal cet ajustement des salaires souhaitée?
 

Cet avenir sombre pourrait aussi s'éclaircir si nos économies parvenaient à maintenir des pôles de décision nationaux avec un sens de la responsabilité sociétale (quelques anciens capitaines d'industrie belge le proclament encore haut et fort mais la jeune génération sera-t-elle aussi moralement impliquée?). 

Dans l'immédiat, adopter des formules revenant sur nos acquis sociaux (en jouant fortement sur le temps de travail ou le salaire) paraît aussi inopportun qu'injuste.
Au fonds, nos pays créent toujours plus de richesse (nous sommes toujours en croissance) et il est logique que l’ensemble de la société en profite. Or le bénéfice de cette création de richesse tombe avant tout dans l'escarcelle des actionnaires (qui pèsent toujours un peu plus sur les stratégies du management des entreprises cotées en bourse).
 

La dualisation croissante de nos sociétés (des actionnaires qui s'enrichissent toujours plus et une classe populaire et moyenne à la paupérisation progressive) traîne en elle sa propre perte. A force de remettre en cause les acquis financiers de ces classes majoritaires dans la population, la consommation finira par s'en ressentir et le système d'entrer dans une phase de décroissance (quand on ne consomme plus, on ne vend plus, on n'emploie plus, on consomme encore un peu moins,…). 

Nous semblons bien démunis actuellement à contrer les effets de ce système économique. Il n’existe pas à l’heure actuelle d’alternative démocratique susceptible de créer une richesse partagée en respectant la liberté individuelle. Si les partis les plus radicaux, à l'influence politique nulle, ne pourront rien changer (je ne parle pas ici des mouvements indépendants de toute intervention politique qui apparaissent au contraire essentiels en tant que groupes de pression), les partis « gestionnaires » - qui peinent au niveau national à influer sur le cours de tels événements - doivent chercher à créer les bases d’une Europe sociale et politique avec leurs partenaires (tout dépendra bien sûr du poids électoral donné dans chacun de ces pays aux formations politiques armés d’une telle volonté).

Nous disposons aussi d’un certain pouvoir d'action à titre purement individuel. Nous sommes pour la plupart à la fois salariés, consommateurs et pour les plus privilégiés actionnaires (ne serait-ce que via des fonds de placements). Un pouvoir qui, mal utilisé, peut conduire à devenir fossoyeurs de notre propre tombe (la participation salariée dans le capital peut amener l'employé à chercher de la rentabilité et favoriser peut-être ainsi son propre licenciement alors que dans le même temps, elle pourrait être une force de pression au conseil d'administration, tout en étant une forme - noble - de participation au bénéfice), mais qui, de manière groupée, peut influencer le marché: nous pouvons consommer éthique (reste à définir comment, avec une vision protectionniste européenne?, en tenant compte de normes sociales définies par une agence indépendante ?) ou effectuer des placements éthiques (sans tenir compte forcément de la maximisation de son rendement). Un moyen de peser à notre manière sur un système qui s'auto-régule si mal.