L'usage du mot "politique" et tout thème qui s'y rattache faisant souvent peur, je propose dès lors aux plus récalcitrants une douceur hors sujet de Bonnie Prince Billy.

Alors que le marketing a franchi une étape supplémentaire au cours de la récente campagne américaine (appel téléphonique automatisé d'un candidat appelant à son soutien), l'analyse stratégique s'est elle aussi encore affinée, le souci principal étant d'adopter un discours protéiforme, chirurgical, collant précisément aux attentes des électeurs en vue de l'emporter. Une évolution qui pose naturellement la question de la place des idées dans l'arène politique.

Personne ne conteste la préoccupation première d'un parti visant à gonfler son score en envoyant un message susceptible d'intéresser l'électeur, en insistant - selon la nature de celui-ci - sur les points qui le concernent davantage et en taisant d'autres idées auxquelles il n'adhère pas. Il est également courant de voir les partis naviguer sur l'échiquier politique pour se rapprocher au plus près du profil sociologique de l'électorat auquel il s'adresse (on voit ainsi la droite francophone belge se placer plus sûrement au centre pour convaincre davantage de gens).

A côté des idées sur lesquelles il s'appuie, le politique doit également travailler la dimension symbolique de son message pour que l'électeur se trouve en phase avec lui. Cela signifie promouvoir des valeurs, des idées générales ne débouchant pas forcément sur des mesures concrètes mais parlant à l'imaginaire du citoyen, le rassurant sur la philosophie avec laquelle il interviendra dans les dossiers futurs dont il sera en charge. Une prise en compte qui peut  se transformer chez certains dans un populisme qui gangrène le débat démocratique.

La question sous-jacente:  jusqu'où un parti, un politique peut-il aller dans sa démarche pour appâter l'électeur, tant au niveau de l'adaptation de ses idées que d'un usage prononcé du symbolique.

Quand les commentateurs politiques soulignent que la majorité des nouveaux élus démocrates US ont un profil ou un discours plutôt conservateur (reprenant les valeurs morales chères aux républicains lors de la dernière campagne présidentielle), on peut s'interroger sur l'opportunité de vouloir remporter les élections à tout prix. Jusqu'où peut-on infléchir ses idées, adoucir ou durcir son discours pour aller à la pêche aux voix? Comment s'assurer de ne pas dénaturer la force idéologique de son parti dans cette lutte électorale?

Je ne fais pas partie des intégristes ou idéalistes qui pensent que le politique ne peut jamais renier ses idées dans l'exercice du pouvoir (il faut parfois faire des compromis, a fortiori dans des coalitions) mais dans cette frontière fragile entre le respect de ses valeurs et le real politik, un questionnement permanent est sans doute nécessaire. A mon sens, une partie de ses idées est inaliénable pour poursuivre le combat politique qui est le sien. Sans pour autant renoncer à toucher des gens manifestant parfois des opinions différentes (le politique peut partager une même préoccupation que celle de son électeur mais préconiser des solutions différentes, le quidam ayant tendance à réagir plus émotionnellement), il ne s'agit pas pour autant de revenir sur ses opinions majeures dont le sens profond ne doit être altéré par la stratégie du pouvoir. L'équilibre reste ensuite à trouver entre le dévoiement acceptable et la nudité de ses idées pour parvenir au pouvoir ou y rester.

La problématique du poids croissant de la dimension stratégique dans la vie politique pose aussi la question de la démocratie dans laquelle nous voulons fonctionner. Je reste partisan du mode représentatif, trop inquiet de voir une démocratie participative (là encore un idéal mais nous y sommes trop mal préparés actuellement, à l'exception peut-être de décisions au niveau local) s'embourber dans des effets de manche qui ne la servent pas: le référendum français à la constitution européenne ne s'est sans doute pas porté sur les bonnes questions; le référendum de certains états américains pour valider une loi interdisant les unions gay s'est appuyé sur le sentiment de peur des électeurs face à l'inconnu, cadenassant ainsi les débats futurs sur la question; la peine de mort n'aurait jamais été abolie sans une détermination politique défiant la volonté populaire sur la question.

La responsabilité de l'homme politique est autant de répondre aux inquiétudes du citoyen que de veiller à l'intérêt supérieur de la société, de toutes ses strates et d'une cohabitation harmonieuse et pacifique en respect de la philosophie qu'il défend. L'avenir le permettra-t-il encore?