10 octobre 2006
Une vie antérieure part 11 : "Last night I dreamt..."

17 ans. Dernière année d’études secondaires, dénommée rhétorique (« rhéto ») en Belgique, nous voici les plus âgés de l’établissement. Les couloirs bruissent d’évocations de vacances tandis que je sors progressivement de ma torpeur. Cette rentrée s’apparente à une épreuve physique pour moi. Elle signifie se lever tôt pour se rendre aux cours et ce simple réveil se révèle d’une pénibilité extrême même si je me sens plutôt heureux de revoir mes copains de classe et de rompre l’isolement dans lequel l’été m’a confiné. L’emprise de la solitude sur mes vacances ne doit rien au hasard : en l’absence d’amis, j’ai glandé chez moi durant le mois d’août - après le juillet familial en France.
Chaque soir, après avoir regardé l'un ou l'autre film, je me réfugiais dans ma chambre pour flirter avec le charme particulier des veillées nocturnes. Le soleil, en journée, m'épuisait et n’offrait que son « ronron » habituel, sans intérêt. Plus je me couchais tard, moins je devais vivre cette fadeur anesthésiante, le moindre effort finissant par s’avérer insurmontable (l'entraînement sportif en premier). Je m’endormais de plus en plus tard. La nuit, j’avais l’impression d’être le roi du monde, seule âme à rester éveillée. Cette puissance présumée me rassurait et m'incitait dans le même temps à franchir un pas supplémentaire. J’avais envie de fuir. De la fenêtre à l’étage, je n’apercevais que le calme extérieur mais je soupçonnais l'animation quelque part à l'horizon. Un lointain brouhaha qui m’ignorait. J’aurais peut-être dû aller à sa rencontre mais je ne parvenais pas à combler la distance. J’attendais que la nuit finisse par révéler son mystère. Qu’elle n’offre plus seulement une bouée de sauvetage mais bien une solution. Qui n’est pas venue. La rentrée en septembre tombe à point nommé.
Comme tout le monde, je ressasse avec quelques camarades les souvenirs de mes dernières vacances dans la cour. Quand, soudain, elle apparaît. Pas une sirène chimérique ou une bombasse sortie de nulle part, juste elle, Laurence. Je lui dis immédiatement bonjour, nous nous connaissons après tout depuis un an, mais la personne qui présente sa joue à la mienne en ce jour de septembre ne ressemble à aucune photographie du passé. Elle a sacrifié ses longs cheveux au profit d'une coupe plus fraîche. Son teint hâlé par le soleil estival respire de beauté. Elle me rappelle Sophie Marceau, tellement troublante dans la Boum (ah ces histoires d’amour adolescentes, ces projections, cette distance). Désormais, son prénom ne résonnera plus de la même manière dans ma tête. Laurence rimera avec romance. Lorsque je loue la réussite de sa nouvelle coiffure, elle me répond par un sourire franc et dévastateur. Attraction brutale, jamais ressentie auparavant. Ma timidité ne constituera pas un obstacle, le contact débuté l’année précédente me facilitera logiquement la tâche. Je pourrai l’aborder, lui parler en toute confiance, sans ressentir de pression externe, ni de raillerie de la part des autres étudiants.
Durant les jours, les mois qui suivent, je cherche plus volontiers sa compagnie. Je profite du contexte d’un cours pour lui parler avant que nos discussions débordent sur d’autres sujets. J’apprécie autant son corps mince, sa silhouette élégante, sa dentition parfaite que son intelligence vive. Je ne lui connais pas de petit ami (indirectement, sans arrière-pensée, cela me rapproche déjà d’elle), peut-être en raison de son indépendance manifeste qui la différencie des autres filles, prêtes à succomber si rapidement aux charmes parfois discutables de quelque autre garçon. Constamment agréable avec moi, elle semble m’apprécier tout en maintenant une légère distance, qui suffit à me laisser sage de toute tentative de rapprochement. Au fonds, je me satisfais de la situation. Je peux demeurer cet admirateur tapi dans l’ombre, dissimulant le secret de mes désirs.
Le premier semestre terminé, les fêtes de fin d'année occupent toutes nos pensées. Pour la première fois, je vais fêter la Saint Sylvestre sans mes parents. Mes copains de basket se rendent à une soirée organisée dans un village de la région, buffet froid et animation sonore au programme. Puisqu’on m’y convie, je décide d’accepter.
A peine arrivé, j’aperçois Laurence à une table voisine. Je vais la saluer et lui témoigne de ma surprise. Nos choix rationnels se sont confondus dans le plus pur hasard. Je la trouve chaleureuse. Il est vrai que je ne l’ai jamais rencontrée dans un contexte extra-scolaire. L’esprit de fête facilite sans doute sa jovialité. Au cours de la soirée, je m’éclipse de temps à autre pour la retrouver. Je la sens soudainement beaucoup plus proche dans son contact. Je perçois pour la première fois une ouverture de sa part. Comme si elle m’indiquait par de petits indices qu’il s’agissait du bon jour pour faire preuve d’initiative.
Le cœur en émoi (ou serait-ce mon corps tout entier?), je réceptionne avec euphorie le message que Laurence semble m’adresser : ainsi je lui plairais. Nager en plein bonheur de cette information ne suffit toutefois pas, je dois rapidement me confronter à la suite : concrétiser cette attirance réciproque. Les ingrédients mystérieusement réunis pour une recette idéale, je dois juste recueillir le nectar de la fusion miraculeuse. Enfin tel devrait être le cas si ma timidité ne refaisait pas brusquement surface. Je suis paralysé par l’enjeu, tétanisé par le regard que mes coéquipiers ne tardent pas à poser dans notre direction. Ils ont compris que Laurence ne me laissait pas insensible. Ils m’incitent à prendre le taureau par les cornes. Nous formerions un joli couple, s'avance même l’un d’entre eux. Les slows arrivent. Moment décisif. Je dois l’inviter. Elle attend. Ils attendent. Je me résous à lui proposer une danse. Elle accepte mon invitation.
Mes mains moites se posent délicatement, machinalement sur ses hanches. Je tremble devant l'émotion qu'elle suscite en moi et le moment solennel qui s'annonce.
Laurence sent bon. S’agit-il de son parfum ou de son odeur intrinsèque ? Les effluves m’enivrent et les phéromones agissent pleinement. Je ne peux ignorer mon excitation. Mon sexe tente de se redresser sous l’étoffe de mon caleçon, avec les désagréments inhérents. Je plonge ma main discrètement dans la poche de mon pantalon pour désamorcer un tant soit peu cette raideur trop visible. Je veux me rapprocher d’elle. Je voudrais tant lui signifier l’effet qu’elle produit sur moi, lui avouer que je voudrais l’embrasser. Perdu dans mes hésitations, je repère les quelques regards et sourires bienveillants de mes coéquipiers. Ils surveillent mon approche. Leur attitude me tétanise. Je reste prisonnier de l’image que je véhicule au sein de l’équipe. Elle me colle à la peau et plus encore à l'esprit. Avec eux, je ne peux être ce mec cool que j’aimerais devenir, condamné à demeurer ce garçon sage et poli, plutôt réservé, exempt des vicissitudes des relations amoureuses. La pudeur que je manifeste dans les vestiaires s’invite dans cette salle de bal. Je ne peux décemment pas le faire. Pas ici. Pas devant eux. Je cherche à sortir cette idée de ma tête, je tente d'ébaucher une solution. Mais l’une s’accroche farouchement et l’autre reste en rade.
Je ne trouve d'autre issue pour communiquer mon désir que de raccourcir encore davantage la distance nous séparant. Je veux lui faire sentir que je bande pour elle. La gêne m’envahit dans le même temps. L‘impudeur de cette manifestation animale tend à m’éloigner de son regard inéluctablement choqué. Je n’ose plus jeter le moindre coup d'oeil dans sa direction. Nous dansons depuis deux, trois chansons, je ne sais plus. Le temps n’est pas notre allié. Bientôt les rythmes plus dynamiques vont resurgir. Bientôt ma chance de l’embrasser va passer. Bientôt. Trop tôt. Trop tard.
Une dernière opportunité s’offre néanmoins à moi. Quitter cette piste qui ressemble trop à la scène d’un spectacle dont je ne veux pas incarner l’acteur. Juste l’inviter à se promener dehors, loin des regards indiscrets. Oser l’expérience romantique d’une ballade dans la nuit froide.
A l'extérieur, je prends sa main. Nous rigolons mécaniquement, pour évacuer le stress qui nous anime. Nous nous arrêtons sous un arbre. Je l’enlace maladroitement et l’embrasse fougueusement. J’accueille son sourire. Je libère le mien. Avant de repartir main dans la main. Remonter sur scène pour faire éclater notre bonheur. Imposer aux yeux de tous notre couple naissant. Enfin casser cette image. Leur démontrer que non, je ne suis pas cet être solitaire, sans intérêt pour les filles, la légèreté des flirts ou de la vie en général.
Mais trop retourné par la tension de l’expérience en mouvement, je suis resté immobile sur cette piste, sans voix, sans idée. Cette ballade n’a jamais eu lieu.
Trois jours plus tard, la rentrée des classes a sonné. 72 heures durant, perdu dans un état d’hébétude complet, partagé entre la joie d’être amoureux et la tristesse, voire la colère de ne pas avoir saisi ma chance, j’ai attendu avec impatience cet instant qui me permettra de la revoir. Je souhaite déceler dans ses yeux son interprétation de la soirée.
Je déambule dans les couloirs du bâtiment scolaire quelque peu angoissé. Je l’aperçois. Ses premiers mots à mon encontre résonnent plutôt sèchement dans le lobe de mes oreilles. Je lui adresse la parole mais sa seule réponse contient une forme de sarcasme dans la voix. A de nombreuses reprises durant les mois qui suivent, il me semble percevoir, à mots couverts, son reproche de notre occasion manquée. Ma tristesse est toutefois de courte durée. Je me sens au fonds de moi soulagé de ne pas avoir à assumer une relation de couple dans laquelle je n’imagine pas encore trouver ma place. La peur de me plonger de plein pied dans la vraie vie servira d'efficace pommade pour soulager ma désillusion. Je conserverai néanmoins un sentiment particulier, celui d’un amour devenu éternellement platonique. Dont je ne pouvais pas encore deviner qu’il serait le seul et unique à l’adresse du sexe féminin.
Commentaires
souvenir, souvenirs
17 ans - les hésitations d'un garçon, les attentes d'une fille - histoire éternelle.
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=81263&pid=2875946
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :





