Mo's blog

Des choses à dire...

03 octobre 2006

Travail et renoncement

Une armure, voilà sans doute le code vestimentaire le plus adéquat dans le domaine professionnel.
Les conflits, les stratégies mises en places heurtent tôt ou tard nos émotions. Nous nous appliquons certes à réveiller des mécanismes de défense. Ne rien espérer pour ne jamais être déçu, dégager des constats pour dédramatiser les tensions inéluctables tout autant que pour adapter son propre comportement. Mais si l'expérience s'accumule au fil des années, nous finissons presque toujours par être déçu par le comportement de certaines personnes. Cela se manifeste le plus souvent au moment où nos intérêts convergent vers une même surface d'action, générant des insatisfactions inévitables vu que tout le monde ne peut y trouver son compte.

Pour exister et survivre dans un tel environnement, la naïveté est prohibée (mais cela vaut aussi pour la vie de tous les jours, soyons-en sûr) et il s'avère souvent assez indispensable d'affûter une stratégie pour se positionner idéalement dans des jeux de pouvoir. Certains peuvent y manifester un cynisme débordant d’ambition sans sourciller, d'autres, comme moi ,veillent juste à ménager l’équilibre de leur bien-être. Nous savons tous ce que nous aimons ou ce qui nous horripile, ce dont nous sommes capables et ce qui nous met en difficulté et nous adaptons nos priorités en fonction de ces constats.
Dans l’élaboration de cette stratégie intervient la forme avec laquelle nous l’enrobons, notamment vis-à-vis des autres. C’est sans doute là que réside sans doute le point le plus sensible pour permettre à la vie sociale de se poursuivre sans trop de dégâts.

Prenons un exemple qui m’est proche.
Il y a deux ans, je n’avais guère apprécié la façon dont un de mes collègues avait privilégié ses intérêts (dans le silence et la dissimulation) bien que je comprenne sa volonté de les préserver.
Et voilà que début de cette année, je me retrouve plus ou moins dans une position identique à la sienne. Je décide d'adopter une attitude différente, entre retenue minimum nécessaire et honnêteté plus caractérisée. Avec un certain succès jusqu'à ce jour récent où mon collègue (peut-être un peu moi il y a deux ans) me reproche (ainsi qu'à d'autres) ma non-initiative pour l'aider dans une tâche que j’exècre et dont j'avais pu me retirer au fil des années dans le service. Ma franchise me pousse à ne pas le nier en explicitant le résumé que j'ai énoncé ci-dessus sur les relations au travail.
Ce qui m’est reproché sur le fonds, c’est l’absence de solidarité dans ce processus et cette problématique ne me laisse pas indifférent. Je suis partisan de cette valeur, notamment dans une dimension politique, une valeur de gauche en fait. Mais dans le même temps, appliqué dans la vie quotidienne, elle ne peut se décliner à l'infini sous peine de tomber de haut, dans une naïveté assassine pour soi-même.

Depuis quelques années, j'ai adopté, que ce soit dans la vie professionnelle ou privée, un raisonnement qui tend toujours à évaluer, dans un litige donné, mon intérêt privé en relation avec celui de l'autre, en partant du principe que le premier prime sur le second. Je connais en effet trop bien mes résistances, mes limites en terme de patience, héritées (malheureusement) de moments difficiles antérieurs. La réflexion consiste à comparer l'avantage ou inconvénient marginal que je dégage du sujet en question avec celui de l'autre. Si par exemple mon désagrément est faible par rapport à l'avantage qu’en tirera l'autre, j'aurai tendance à répondre favorablement aux desiderata de l'autre. Enfin généralement, car il y a des stratégies qui exigent une fermeté totale, tout comme la personnalité de l'autre (l’amitié nous pousse à davantage d’efforts que quand nous avons affaire à un collègue désagréable) ou le contexte général (l’absence de solidarité dans un groupe peut nous inciter à ne pratiquer cette valeur en aucune manière) influence naturellement la réponse à l'équation.

Cette démarche  peut conduire à un égoïsme patent, un défaut que je ne nie pas même si j'estime que mes réserves dans certains cas ont plus à voir avec ce qu'on appelle la générosité (ou son absence en l’occurence). Mais au fonds j'ai toujours eu de la compréhension pour la faiblesse humaine, pourquoi pas la mienne?

Mon émotivité n’en demeure pas moins touchée quand un conflit s’amorce avec un collègue avec qui j'entretiens de bonnes relations. Si je me suis blindé en acceptant les règles parfois difficiles de ce jeu, il n'empêche que le cœur peut encore (dieu merci !) réagir de temps à autre, quand bien même 
je me sente en phase avec moi-même, sans contradiction avec mes principes, aussi durs soient-ils peut-être.

Posté par Morrissey à 18:47 - Idées - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Homo oeconomicus

Ainsi quand Monsieur Morrissey porte son bleu de travail, il adopte soudain le prêt-à-porter du libéralisme éternel !

Cette conviction sans nuance : "Nous savons tous ce que nous aimons ou ce qui nous horripile, ce dont nous sommes capables et ce qui nous met en difficulté et nous adaptons nos priorités en fonction de ces constats." Vraiment ? Sommes-nous tous aussi clairvoyants sur nous-mêmes ? Aucun trouble ? Aucune opacité ?

Quoi qu'il en soit, ce dogme est indispensable pour croire en la possibilité de faire jouer le système de poids et mesures, qui réduit la vie à un jeu d'équations : "La réflexion consiste à comparer l'avantage ou inconvénient marginal que je dégage du sujet en question avec celui de l'autre. Si par exemple mon désagrément est faible par rapport à l'avantage qu’en tirera l'autre, j'aurai tendance à répondre favorablement aux desiderata de l'autre."

Voilà notre cadre d'entreprise conquis par la théorie marginaliste. Au bureau, il est résolument "libéral néo-classique", comme sa cravate sans doute.

Il est vrai que dans son journal intime, un Anglais célèbre (Pypes si j'ai bonne mémoire) cotait chaque soir les plaisirs charnels qu'il avait goûtés. Et que, pour les faire enrager, les adolescents continuent d'attribuer des points aux filles...

De ce naufrage surnagent quelques beaux, mots, tels "générosité", "solidarité", "valeur de gauche", "émotivité", mais comme à l'état de débris. En rassemblant ces planches de salut, notre travailleur pourra-t-il construire un radeau ?

S'il veut survivre, qu'il se débarrasse d'abord de sa lourde armure - et demande conseil à Jonas (à propos celui-ci connaît-il LE PARIZOT DE DIEPPE?).

Bon vent.

H. M.

Posté par H. M., 04 octobre 2006 à 18:34

Ah je savais que j'allais marcher sur des oeufs en parlant ainsi, enfin essentiellement en adaptant un concept économique (donc presque forcément libéral, il ne fait pas se voiler la face) à de la psychologie personnelle et de groupe. Je n'ai pas suivi d'études de psycho et je ne peux donc élaborer de théorie sérieuse sur la question. J'ai tenté dès lors une ébauche d'explication sur les dessous des comportements humains en entreprise (privée). Pour ce faire, j'ai utilisé - et peut-être malencontreusement, que sais-je? - des concepts que je connais et qui ne concernent ici en aucune manière leur matière de base, le champ économique. Si j'incarnais ce libéral néo-classique qui est ici fait mention, sans nul doute que j'afficherais une ambition claire avec les coudes qui l'accompagnent. J'en suis loin du compte et le manque d'information sur mon parcours explique probablement cette vision étroite et peu représentative de ma réalité.

Mon article décrivait (peut-être implicitement) une réalité en entreprise: la solidarité n'y existe plus. Je l'ai souvent déploré au fil des années et puis, à certains moments, je me suis contenté de jouer ma stratégie personnelle (comme tout le monde autour de moi). Cela suppose parfois des comportements dont on ne se vante pas (si j'écris cet article, c'est bien pour montrer combien il est difficile d'élever sa morale au milieu de tout cela, voire l'obligation de l'amender) en étant conscient que bien souvent tout le monde n'y trouve pas son compte (ne soyons pas naïf, nous espérons que le vent des décisions tournera en notre faveur).
Je décris donc le jeu des stratégies mises en place, certes pas de celles qui élèvent chacun au dessus de la mêlée mais bien terre-à-terre en essayant de respecter, pour ma part, une certaine logique qui tente d'intégrer dans mon idéal de morale les concessions que m'imposent mes propres faiblesses. Et de ce point de vue-là, j'ai l'âme en paix.
Certes, on peut toujours fuir un tel environnement mais l'herbe n'est souvent pas plus verte ailleurs.

Posté par Mo', 04 octobre 2006 à 20:36

On pourrait par exemple songer à la théorie des coûts de transaction, développée par Coase et Willamson.

Posté par Pierre, 05 octobre 2006 à 10:00

H.M. => Tu es organiste ?

Mo' => Étant élu au Comité d'Établissement de l'entreprise pour laquelle je besogne, je suis constamment exposé à ce type de situation (ce type de réflexion), parfois inextricable tant il bouscule et engage de paramètres. Quand je siège à une réunion, pas un seul instant ne me sortent de l'esprit les intérêts matériels et humains de l'ensemble des salariés. Et à bien y réfléchir, derrière cette fonction syndicale continue de se construire en moi une résistance à ces forces centripètes qui nous désolidarisent, et qui bien souvent trouvent leurs racines dans l'autojustification de la partialité et du profit personnel.

Posté par Jonas de Dieppe, 05 octobre 2006 à 11:21

C'est très difficile dans le monde du travail de rester soi-même, d'y trouver un épanouissement voire une satisfaction et être en phase avec sa conscience. "Fais ce que je dis, ne fais pas ce que je fais" , "les conseilleurs ne sont pas les payeurs" et autres poncifs. Maintenant reste à savoir si nous préférons être victimes ou bourreaux. "La raison du plus fort est toujours la meilleure" alors avec tout ce qu'on m'a bourré dans le crâne depuis des lustres et en raison de ma nature féminine, j'ai pris le parti de ne pas faire à la place d'un homme, n'étant pas moins intelligente que lui – faire cavalière seule au maximum n'ayant rien à prouver non plus et surtout ne pas me mettre en vedette pour briller. On m'a souvent dite hypocrite, ce à quoi j'acquiesçais en rétorquant que si j'étais mieux payée, je serais diplomate. Que dire quand il s'agit de faire travailler les autres ! Mes relations au travail ? à coup sûr distantes, sauf avec A. Au lieu d'une armure qui gêne aux entournures, se transformer en boule de gélatine bien épaisse, on ne sent pas les coups et c'est sans prise possible. Mo' tu es trop sensible … et moi bélier.

Posté par Marie, 05 octobre 2006 à 17:00

> Pierre : je ne la connais, il faudra donc que la démarche vienne de toi ;-)

> Jonas, Marie: Jonas, je comprends fort bien ce que tu dis et je l'approuve. Crois-moi, sur des questions qui portent sur le personnel dans son ensemble, ma vision s'entoure de ce type de considération. Je pense toutefois que cette noble vision syndicale - qui ressemble à celle, politique, de gestion d'un ensemble global - ne peut s'appliquer inconditionnellement dans les relations plus spécifiques de groupe en son sein (pour garder la même comparaison, les luttes de pouvoir au sein d'un parti politique de gauche ou très à gauche peuvent attester du décalage naturel, car humain).
Certes, on peut dire que je cherche à soulager ma conscience de cette façon, laquelle n'est pas aussi mise à mal quand mes actes dans le champ professionnel se confondent mieux avec mes valeurs.
Et dans ce sens, comme le signale Marie, c'est sans doute mon émotivité qui me fait parler alors que d'autres (la plupart, suis-je obligé de constater) ne jugera pas utile de se remettre en question.
Il y a des moments où le respect de soi-même (spécialement de mes faiblesses, de mes limites mais aussi par orgueil de temps à autre) impose d'écouter sa propre voix intérieure davantage qu'une idéologie qui ne peut pas toujours s'appliquer sur le terrain concret.

Posté par Mo', 05 octobre 2006 à 18:00

Quel beau débat !

=>Mo
Trouver le défaut de la cuirasse, déstabiliser, décrédibiliser, culpabiliser sont les procédés communs des carriéristes. En définitive, la boule de gélatine me semble préférable à l'armure - et des diplomates, retenir que leur qualité première est de tout faire pour éviter la rupture définitive : quand ils s'en vont, leur succèdent généralement les militaires. La sagesse de Marie est grande.

L'inquiétude de Mo, que nous aimons bien, et dont le blog témoigne de beaucoup d'intelligence et de sensibilité (oui, oui !), me semble un peu vaine (mais L'ESPRIT EST INQUIETUDE, a écrit Hegel).

Oserai-je encore taquiner notre jeune cadre ?

Quand il écrit, au début de son billet du 3 octobre : "Nous savons tous ce que nous aimons ou ce qui nous horripile, ce dont nous sommes capables et ce qui nous met en difficulté et nous adaptons nos priorités en fonction de ces constats", la suite de ses propos dément l'affirmation. J'en suis bien content, car j'avais trouvé outrancière une phrase aussi catégorique, sans nuance, indigne de la subtilité de Mo.

Quand il écrit "Certes, on peut dire que je cherche à soulager ma conscience de cette façon" : voyons, nous cherchons tous à soulager notre conscience.

Nous ne plaignons pas que Mo en allège le poids en poursuivant ce blog (et quand je l'ouvre, c'est chaque fois avec l'espoir de découvrir un nouveau billet).

Il y a d'ailleurs mille moyens. Ainsi...

=>Jonas
... jouer de l'orgue vous transporte ailleurs, surtout si l'instrument, tel le célèbre Parizot, permet le voyage dans le temps... Le petit Marcel le savait bien.


H. M.

Posté par H. M., 05 octobre 2006 à 21:02

Mo' => ce que tu te goures, fillette, fillette... L'étude du cas par cas fait aussi parti de nos préoccupations (de nos attributions). Et note que sortis de notre costume d'élus au C.E. (ou au D.P.) nous rejoignons chacun notre poste, notre machine, notre paperasse, notre équipe, etc. Comme il arrive aussi que nous ne soyons pas d'accord entre nous. J'approuve l'individualité. Je maugrée devant l'individualisme.

Posté par Jonas de Dieppe, 06 octobre 2006 à 08:20

En tous cas, je trouve Mo' bien gentil de se justifier. Et de quelle façon! Pour moi, dès qu'on le lit un peu, on voit bien à qui on a affaire, certainement pas à quelqu'un de cynique, ni de dur. Je trouve de plus qu'on n'a pas à juger de tels atternoiements, qui sont des façons de solutionner ses conflits: quand on se parle à soi,(et en fait il s'agit bien d'auto-analyse) on n'a pas à enjoliver sa pensée. Il est clair que ce "nous adaptons nos priorités en fonction de ces constats" n'a rien de mécaniste ni de machiavélique, non plus que de faible. C'est une lucidité qui se fait très éloquente, je trouve. Et comme dit Marie,les conseilleurs ne sont pas les payeurs, quels que soientl'art avec lequel ils manient la badine .
D'accord aussi avec Jonas sur son "J'approuve l'individualité. Je maugrée devant l'individualisme.":-) Mais tout le monde n'a pas la force non plus de se coltiner tous les emmerdements du militant, cette forme de vocation (dirais-je de pasteur) est un talent rare en soi.

Posté par abend, 07 octobre 2006 à 01:48

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