16 septembre 2006
Never can say goodbye

Assis dans le jardin, le regard dirigé vers un ciel sans nuage, je savoure la douceur apaisante d’un septembre prometteur. L'heure est au repos à l’ombre des coups de butoir d'un soleil enchanteur dont je peux aisément me passer désormais. Un livre en main, je dévore les pages d'un roman à peine effleuré durant les vacances quand subitement un vestige de celles-ci s'échappe de mes mains. Un bout de feuille qui s'envole, mu par un coup de vent aussi brusque que l’âpreté d’un retour au travail. Il se laisse porter par un nouvel élan. J'ai beau m'arracher de mon siège, tendre vainement une main, il s'enfuit irrésistiblement. Je ne veux pas abandonner la lutte. Ce papier incarne plus que les maigres informations reprises dessus, toute une histoire qui ne peut s'éteindre par l'effet d'une brise capricieuse.
Ce soir-là, je dansais presque par réflexe sur une musique terne et sans frisson, dans un enthousiasme ambiant plutôt mou. A l'Anfora, on y danse, on y danse mais on y vient sans doute encore plus par souci de rencontre. On se dévisage d'un air bon enfant, on cherche à se sentir moins seul, dans quelques minutes, quelques heures peut-être .
J'observais cet italien au visage fin et aux déhanchements raides tandis que je devinais derrière moi les contorsions sulfureuses presque ridicules d'un compatriote, qui avaient su en leur temps susciter des réactions plus chaleureuses de ma part. L’année précédente, après une communion de quelques heures, le silence avait fini par s'installer quand nous lui avions avoué que nous ne souhaitions plus reproduire l'intimité créée le soir de notre rencontre.
Mes coups d'œil sans espoir et un tracklisting mièvre avaient fini par tarir mes aspirations à danser mécaniquement et j'avais accueilli le petit geste de L. invitant à le rejoindre avec un soulagement manifeste.
Il me signala l'arrivée du beau blond que nous avions reluqué (avec un certain retour de sa part) dans un bar une heure plus tôt. Sans complexe, je le suivis d'un pas décidé lorsqu'il rejoignit les toilettes. Je m'installai à ses côtés sans la moindre envie de l’imiter dans sa démarche. La mienne cherchait à établir le contact. Il dut percevoir ma présence mais ne détourna pas la tête. Je le fixai longuement dans l'espoir qu'il relève la tête ne serait-ce qu'un instant pour pouvoir lui sourire et engager une conversation. Mais sa timidité lui avait intimé de conserver la tête basse. Il s’éclipsa bientôt sans détour dans les profondeurs de la boîte. Ses épais muscles brachiaux censés me renseigner sur sa personnalité affirmée m’avaient manifestement trompé et l'approche directe de mon irruption dans son intimité m'avait peut-être, sans doute, disqualifié à ses yeux.
Déçu mais nullement désemparé, je retrouvai L. dans une pièce intermédiaire séparant la main room de l'étage. Il flirtait dans l'atmosphère une sensation que d'autres jolies têtes viendraient se réfugier dans ce cocon de chair humaine sexuellement compatible. L'une d'entre elles s'arrêta sur la chaise voisine. Rarement la jeunesse et la solitude se retrouvaient de pair dans ce lieu. La proximité miraculeuse de cette combinaison n'imposait plus qu'une évidence: l'aborder. Quelques années plus tôt, j'aurais hésité longuement, trituré mon esprit pour me pousser vers l'allant, avec pour seul résultat l'âcre sueur du stress né d'une cogitation interminable suivie d'un raidissement devant le départ définitif de la silhouette étrangère à tout jamais. La timidité au placard, la témérité en étendard, je ne devais pas tarder à m'avancer vers lui.
Un sourire slovène répondit à mon initiative. Matteo livrait à ce monde qui lui était inconnu des yeux pétillants d'une candeur sans âge. Je compris rapidement que son anglais assez basique risquait de réduire les possibilités de discussion. Bientôt les silences se multiplieraient et nos chemins se sépareraient. Le lien devait se créer autrement. Il fallait attaquer, le tenter, le temps T, en engageant un sujet plus graveleux, une main sur son genou.
T + 2 minutes, je l'embrassais. T + 5, L m'imitait. T + 10, nous visitions un bref instant la dark-room. T + 30, nous étions réunis dans notre chambre d'hôtel. J'avais laissé L. et Matteo traverser le hall avant de les rejoindre quelques minutes plus tard dans la chambre, non sans une montée d’adrénaline. Alors que j’appuyais sur le bouton de l'ascenseur, le réceptionniste, français, m'avait adressé une mise en garde à laquelle je ne m’attendais plus "vous direz à votre ami que je les ai laissés entrer exceptionnellement. Et cela reste entre nous car j'en ai refusé d'autres ce soir." Je m'étais éclipsé la queue entre les jambes, pris sur le vif comme un petit enfant ensuite réprimandé par une autorité morale.
T+2 heures, Matteo inscrivait d'une écriture soignée son adresse e-mail sur un bout de papier qui me servira ensuite de marque-page pour on bouquin pendant le reste du séjour.
Quelques lettres sur un feuillet de 5 cm sur 2 qui s'échappe toujours un peu plus de ma vue et de ma main. L'hypothétique suivi régulier de notre relation ou l’idée encore plus farfelue de braver les pistes enneigées de Maribor ne peuvent effacer l’impression que c'est notre histoire qui s'envole en quelques secondes.
Le sentiment léger et soyeux d'une telle rencontre ne semble pouvoir persister que par la réussite de l'épreuve ultérieure, prolonger ce contact dans le temps, dans une manière d'atténuer la brutalité du désir-objet qu'a pu représenter son corps à nos yeux.
En brisant malencontreusement la chaîne des réactions postérieures, je romps cette étape de transfiguration de l'approche sexuelle en une aventure humaine supérieure (qui n'aurait par ailleurs pu l'être sans sa dimension charnelle préalable).
L'évaporation dans les airs de ce lien de proximité virtuelle tutoie la surface de ma couche de sentimentalité en la fissurant. En l’espace d’un instant, une indicible part d'éternité s'est dissoute dans le ciel.
Commentaires
Très curieux, comme souvent tes histoires sexuelles, à mes yeux. ça me fait irrésisitiblement à un couple de vampires qui cherchent une proie;-). 2 jolis vampires, bien sûr. As-tu déjà cherché par toi même, ou répondu à un couple, sans ton L.? ça serait une suite intéressante pour qui aime flirter avec les arêtes des sentiments intimes.
Mais cela ne serait peut-être plus la même chose, plus la facilité de se procurer un corps à 2, bien plus facilement qu'un corps par soi-même, seulement.
Et lui (L./O.), qu'écrirait-il à ce sujet ?
En ouvrant le blog aux commentaires, me dois-je de répondre directement à ceux-ci, avec l'impression de devoir se justifier?
En réponse à cette interrogation, je ne me sens pas, Hugo, Jonas, l'envie d'y répondre ici (mais ailleurs peut-être, voire plus tard ici dans un nouvel article qui sait?).
Je livre des bribes de pensées, les miennes forcément (L. ne bloggue pas et ne s'embarrasse pas de mes questions sans doute), peut-être pas toujours utiles, pas forcément intéressantes. Je réagis à des faits de ma vie qui m'enferment sans doute dans des sujets stériles et superficiels.
Au fonds la vraie question pour moi est de savoir si ce que j'écris actuellement a encore du sens et un intérêt quelconque.
Non, non, il n'y a pas à justifier!!:-)On réagit, mais c'est tout. (Cela a ses limites et ses défauts).
Très peu de gens savent livrer des pensées intimes comme tu le fais, sans les édulcorer,en en saisissant des morceaux complets de la "phénoménologie" des instants, et c'est toujours un vrai trésor à lire. J'espère que cela restera un plaisir, ou que sais-je, pour toi, et que l'accueil "montré" à tes articles ne jouera pas sur la production de tes écrits, par exemple.
La vie sans intérêt des autres me donne l'illusion que la mienne en a et inversement.
pour un petit bout de papier
Du moment que ça a du sens pour toi, le reste importe peu. Tu n'écris pas pour nous, nos réactions sont là, le plus de la lecture sans échange, la profondeur de l'âme et des sentiments, pareils et si différents ! du moment que tu n'exposes pas inconsidérément ta santé, tu peux "t'envoyer en l'air" avec qui et autant de fois que tu veux si ça te rend heureux, tu n'as pas besoin de conseil ni d'assentiment.
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