Peut-on se contenter d'être spectateur du monde qui nous entoure?
Quelles actions témoignent d'une prise en main de notre existence, de notre production à un but donnant sens?
 

Ces derniers temps, pour reposer mon esprit aux idées trop sombres, je me suis replié dans un confortable attentisme quant à mes loisirs: me tenir prêt à l'heure du match de tennis ou de football à la télévision, surfer ça et là sur internet, prendre le soleil. Je n'attribue pas une égale pondération à toutes les tâches entreprises, je n’en retire pas le même profit intérieur (au niveau sensitif ou spirituel). Je finis toujours par ressentir le besoin d’un supplément d’âme pouvant contribuer à un état de satisfaction général. Diverses sources sont alors convoquées pour atteindre cette finalité. 

Par la lecture d’un roman haletant ou d’un film passionnant, je me sens soudain captivé, je m'évade dans une ambiance qui me transporte, qui dépasse les limites de mes connaissances, de mes résistances, de mon univers mental.
La singularité de nos préférences, la réappropriation que nous tirons de ces
œuvres constitue une démarche proactive (contrairement au pré-mâché de nombreux programmes télévisuels par exemple) mais ce mode d'individualisation nous cantonne néanmoins encore dans un rôle de spectateur de la beauté du monde. Je m'efforce dès lors de chercher des participations plus actives, plus éminemment personnelles (et je bute d'ailleurs souvent dessus)  .

L'écriture remplit chez moi une telle fonction, moins sans doute quand il s'agit de considérations générales comme celles-ci que dans des textes où je m'immerge plus profondément dans les tréfonds de mon âme (oui j'en ai une merci!) desquels peuvent jaillir (telle une irruption volcanique) une foule de mots appropriés et d'idées inspiratrices.

Moins courante mais tout aussi motivante lors d'une réussite, la prise de photos participe également à un processus créatif susceptible de révéler le monde (et donc sa justesse et sa beauté).

La séduction - et le sexe qui peut l'accompagner, sujet dont j'ai déjà longuement parlé - recèle aussi cet embrasement de nature à convoquer des sentiments spéciaux, rompant la monotonie quotidienne en ouvrant de nouvelles perspectives.

Je ne pourrais pas terminer cette énumération en passant sous silence une autre addiction, le football en tant que supporter. Nous retombons dans la catégorie des contributions plus "passives" mais son intensité la rend spécifique (comme va l'illustrer un rapide jeu de comparaison avec les activités précitées).
L'esprit de compétition inhérent à son fonctionnement attise un désir partisan qui fixe ainsi plus facilement le ferment de notre enthousiasme. Il se distingue en cela de l’expérience artistique, bien plus paisible, lors de laquelle nous accueillons (ou laissons à distance) des émotions - nous dispensant ainsi de toute notion de perte, de défaite.

L’intérêt pour le foot se justifie naturellement par le climax que suscite un but, un instant magique d’autant plus puissant que le contexte est tendu. J’assimile volontiers le goal qui survient à l'orgasme sexuel. Cette érotisation de la joie des supporters trouve parfois son équivalent sur les terrains : on embrasse le buteur, on l’enlace, on se couche sur lui,… Notre animalité se défoule, dans une allégorie du sexe à l'état brut.

Cette sensation créée par le but va sans doute encore plus loin que la jouissance sexuelle dans la mesure où elle est inattendue ou du moins, si elle était espérée, elle était bel et bien imprévisible (alors que si tout fonctionne mécaniquement bien, l’orgasme  - masculin - se produit automatiquement). On pourrait peut-être la rapprocher du désir d’être constamment étonné, à l'instar du rapport à l’art où nous cherchons justement à être surpris par la beauté puisée dans le contenu ou la forme d'une oeuvre.

Le foot (au même titre que la séduction cette fois) contient un élément spécifique supplémentaire que je ressens peut-être plus encore qu'un autre: le rapport au risque. Alors que je tends à conserver la maîtrise sur ma vie, dans une forme d'aversion totale au risque, je ne peux m'empêcher de voir en lui un passage obligé pour découvrir les plaisirs intenses, ce n’est que par son biais que l’événement prend toute sa consistance. Ainsi, aller voir un match de foot dont je connaîtrais déjà le résultat à l’avance n’aurait absolument pas la même saveur, tout comme le regarder après l'avoir enregistré par exemple (il s'agit de vivre une émotion au même moment que les autres supporters). A l'identique, séduire quelqu’un qui est déjà acquis réduit le pouvoir électrisant de l’entreprise. Derrière l'impératif d'incertitude liée au jeu se mêle évidemment en contrepartie le danger que l’issue soit défavorable : une défaite en foot, comme un râteau en séduction, peut générer d’énormes déceptions. Elle nous prive d’une éjaculation après avoir été chauffé pendant 1 heure et demi. Qui n’en serait pas frustré ?
Mais derrière les désillusions grouille l’espoir de nouvelles victoires (on ne lasse pas de jouir).

Finalement, j’en viens à penser qu’un supporter de foot est un amateur de sexe qui ne jouit pas assez dans sa vie sexuelle (sans être un frustré dans ce domaine, il ne peut sans doute pas recourir au sexe autant qu'il le voudrait, ce qui est d’ailleurs le cas de la majorité des êtres humains).

Dans ce prolongement, si j'en reviens exclusivement à moi-même et au sujet plus général de cet article, je me demande si la définition d'intellectuel dont L. m'affuble volontiers quant à ma personnalité s'avère vraiment la plus relevante. Au fonds, le point commun de toutes ces activités tourne autour de leur dimension sexuelle, explicitement ou symboliquement. Elles procèdent de la même mécanique de pensée: jouir un maximum lors de la prise d'une photo réussie, au moment où les mots se superposent enfin par magie dans un texte, quand le regard de l'autre révèle le trouble de la séduction ou à l'occasion d'un but de mon équipe favorite.

Manifestement, seule une vie orgasmique vaut la peine d'être vécue...

(Sur ce, je pars en vacances pour 2 semaines)