25 août 2005
Dîner de famille (part 1)
Des bisous, des sourires, de l’ennui, de plaisir, du vin, des gaffes, des rires, des coups de gueule. Une foule de détails nous rappelle les dîners de famille de notre jeunesse. Des sentiments souvent contradictoires se conjuguent lors de ces retrouvailles dont le cérémonial ne correspond pas forcément à la simplicité et l’intimité que le mot famille sous-entend.
Mes souvenirs en la matière n’ont trait qu’à la famille de ma mère (certaines circonstances ont dicté leur loi du côté de mon père : un père décédé jeune, une mère fille unique et une sœur n’ayant connu que tardivement les joies (?) de la maternité).
Les dîners s’organisaient dans le respect d’une configuration patriarcale de la famille. Avec logiquement, en première ligne, la figure tutélaire du père. Malade pendant de longues années, mon grand-père représentait davantage un symbole que le maître d’œuvre des opérations. A son décès, l’image de ma grand-mère s’y est substituée. Souriante, attentionnée et à la bonhomie contagieuse, elle incarnait la grand-mère typique, toujours aux petits soins pour satisfaire nos envies. Lors de ces réunions, elle adoptait volontiers une position de retrait, à l’image d’une vie pendant laquelle elle avait apporté son soutien aux activités de son époux.
La baguette de chef d’orchestre revenait dès lors légitimement à l’aîné des enfants, mon oncle Bernie (que j’appelais parrain bien qu’il soit seulement celui de ma sœur).
Ce dernier, dont la réussite professionnelle l’auréolait d’une autorité naturelle, veillait au moindre détail censé assurer la réussite de la journée. Jovial pour donner le ton du dîner, il balançait rapidement dans le mode nerveux lorsqu’un élément lui échappait. Très méticuleux, son souci de l’organisation parfaite n’avait d’égal que celui de la bonne apparence à préserver lorsque nous dînions à l’extérieur d’une de nos demeures respectives. Avec sa femme, mère au foyer, il formait un couple au croisement entre Baudouin-Fabiola et Albert-Paola de par leur croyance religieuse, leur conformisme social et leur côté «bourgeois coincés».
De leur union naquirent deux enfants. L’aîné Eric marcha résolument dans la lignée de son père en entreprenant les mêmes études d’ingénieur civil avec une réussite impressionnante. Alliant à son côté sérieux une certaine dose de bonne humeur, il incarna longtemps à mes yeux l’image du cadre dynamique lorsque je commençai à en saisir la notion. Il est probable que des questions se posèrent en catimini sur sa sexualité dans la mesure où on ne lui connut aucune petite amie durant sa jeunesse. A l’aube de ses 30 ans, il finit par nous présenter celle qui allait devenir son épouse, Dominique, une sympathique infirmière rencontrée lors d’un cours du soir.
La cadette, Béatrice, choisit de son côté les études de droit sans atteindre la perfection de son frère. Elle ne consacra toutefois que très peu de temps à sa vie professionnelle. Son mariage avec Hervé, au profil assez similaire à Eric, l’épargna de toute contrainte pécuniaire et lui permit d’éduquer ses 2 enfants (puisque telle est la définition classique de la mère au foyer).
Le second de la famille, Christian, prêtre de son état, habitait toujours chez ses parents même si sa profession d’enseignant dans le secondaire l’amenait à résider pendant la semaine près de la frontière française. Il ne dérogeait pas à la caractéristique familiale d’une certaine anxiété naturelle et se révélait d’une timidité parfois confondante pour son âge. Autant il excellait dans le domaine écrit, autant son expression orale était traversée de tics, bafouillages à tel point qu’on eut pu le croire aphasique. Sa réserve confinait le plus souvent à l’effacement. Ce qui n’occultait toutefois pas un sens de l’attention et de la générosité.
Après deux garçons, mes grands-parents accueillirent deux filles. D’abord Gabrielle et ensuite ma mère. Le physique de ma tante semblait inscrit de manière intemporelle dans les années 60 avec une permanente qui surmontait sa tête tel un chapeau. Peu exubérante, elle témoignait d’une bienveillance maternelle à mon égard les rares fois où j’avais l’occasion de la côtoyer. Elle paraissait régulièrement préoccupée. Mariée quasiment en même temps que mes parents, Gabrielle n’avait pas vraiment réussi son mariage, selon les dires de ma mère. Son époux, Max, occupait une fonction dirigeante dans un hôpital où il passait le plus clair de son temps. Chiraquien convaincu, il me faisait très fort penser à son idole ou plutôt à la marionnette du Bêbête Show. Doté d’une voix qui porte, il gênait considérablement ma tante qui évoluait davantage dans la mesure. Grande gueule, il entrait toujours en conflit ouvert avec mon père aux convictions politiques beaucoup plus rouges/roses. Leurs empoignades étaient devenues légendaires et constituaient le passage obligé d’une réunion de famille réussie. Parrain par alliance, Max ne prit jamais à cœur son statut. Le strict minimum, il préférait le consacrer à ma sœur, gente féminine oblige.
Fidèle au destin tout tracé par son père, Bertrand, leur fils unique, devint médecin et se maria avec une doctoresse également. Il procéda néanmoins à un virage en cours de route en privilégiant à la carrière hospitalière la profession de psychiatre. Un an plus vieux que ma sœur (et donc 4 ans de plus que moi), il se sentait naturellement plus proche d’elle. Il éprouvait sans doute secrètement du béguin pour elle. Nos seuls échanges concernaient la musique. Souvent pour se contredire : il aimait Elsa, moi Vanessa Paradis (rétrospectivement j’avais raison de préférer la seconde).
Dans ce tableau global, je prenais la place du petit dernier (avant que la génération des petits-petits-enfants n’émerge). Sans compagnon de mon âge, j’appréhendais le déroulement de cette journée. Je ne comprenais pas que mes cousins puissent s’intéresser aux discussions d’adulte, qu’ils ne soient pas motivés à jouer avec moi. Bertrand n’étant pas très sportif, je devais me tourner vers Eric, de 8 ans mon aîné, qui me consacrait toujours de son temps pour que je ne sorte pas trop frustré de ces rassemblements.
A vrai dire, ce que je détestais par-dessus tout se déroulait à notre arrivée avec ces incessantes questions sur ce que je devenais, ces conseils volontiers paternalistes que je balayais assez vite de mon esprit (n’ai-je jamais eu besoin qu’on m’indique un chemin particulier ?).
Durant la journée, j’écoutais les adultes, observais le rôle précis qu’ils jouaient dans cette pièce de théâtre sans grande surprise. Tout semblait compartimenté, figé ou ultra-défini. Avec une sensation quasi étouffante que notre vie ne peut échapper au destin familial qui nous est concocté. Et pourtant…
Je me demande dans quelle mesure en règle générale les réunions de famille subsistent quand les fils conducteurs finissent par disparaître (le baptême, la communion des enfants, voire leur mariage dans une famille catholique mais aussi le décès des grands-parents communs).
Après le décès de mon grand-père, l’anniversaire de ma grand-mère constitua le moment idéal pour réunir les troupes dans le décor d’un restaurant. Toujours le même avant que le propriétaire ne change et que nous ne nous tournions vers un autre. Un endroit sympathique près de l’eau, avec une cour intérieure où nous prenions l’apéritif. Un doux souvenir. Mon dernier dîner de famille à ce jour.
La disparition de ma grand-mère au cours de l’année qui suivit créa une première faille. Le cœur n’y était pas pour organiser une quelconque fête l’été qui suivit.
Cette triste nouvelle ne laissait cependant pas présager le malheur qui allait frapper Eric quelques mois plus tard. Venu à l’hôpital se faire opérer pour un genou récalcitrant, la prise de sang préalable révéla qu’il souffrait d’une leucémie. Les tentatives de le soigner échouèrent toutes. Il perdit son combat un peu plus d’un an après la découverte de sa maladie. Mon oncle Bernie en fut traumatisé. Il exprima sa rancœur envers ce Dieu qui ne l’avait pas sauvé. Jusqu’au bout, il crut au miracle, imaginant que les qualités humaines de Eric en faisaient un élu que l’on préserve des malheurs. Bernie manifestait d’une vision religieuse conservatrice que son frère, homme d’église, ne pouvait pas concevoir lui-même. Pour lui, certains malades méritaient donc le sort qui s’abattait sur eux…
Sans initiative de l’aîné, devenu officiellement chef de famille, les réunions de famille furent suspendues. Au cours des années qui suivirent, d’autres événements malheureux se succédèrent comme si la brèche ouverte par le décès de ma grand-maman avait créé un enchaînement de fissures produisant un chaos au sein de la famille. Après 30 ans de vie commune, Max quitta Gabrielle pour une autre femme qu’il connaissait apparemment depuis des années. Il avait attendu la mort de ses parents pour matérialiser une séparation sans doute dans l’air depuis bien longtemps. Leur fils Bertrand connut de son côté des problèmes de santé sérieux qu’il doit continuer à gérer encore aujourd’hui. Et moi... Moi je suis devenu gay. Une plaie dans une famille catholique.
Longtemps, ma mère tut cette tare sociale à sa famille. Elle trouva d’abord le courage de la révéler à son frère Christian et à Dominique, la femme de Eric, auprès desquels elle était certaine de trouver une oreille compatissante. Elle s’abstint longtemps d’en parler à Bernie, de peur d’une réaction hostile. Sans doute fut-il mis au parfum par Dominique qui, plus libérale, adoptait volontiers un ton provocateur. Ma mère se résolut seulement après 6 ans à aborder le sujet avec mon oncle. L’accueil fut poli, teinté d’un certain fatalisme. Mon existence resta néanmoins ignorée de leurs conversations postérieures.
Durant la période qui sépare le dernier dîner de famille à aujourd’hui, je n’ai revu, plus ou moins récemment, que Christian - à l’occasion du baptême des enfants de ma sœur - et Dominique - qui nous invita chez elle il y a un peu plus d’un an à la grande joie de ses enfants, tout heureux de la présence de garçons à la maison. J’appris à cette occasion que ma cousine Béatrice s’était inquiétée de la façon dont les enfants allaient percevoir notre présence. Une intrusion forcément déstabilisante dans leur modèle d’éducation prônant une construction familiale traditionnelle.
L’été dernier, un dîner de famille fut organisé chez mon oncle sans que j’y sois convié. Ma mère m’en parla a posteriori en faisant preuve d’un tact à vrai dire bien inutile. Je vis bien sans eux : pourquoi aurai-je à m’en préoccuper ?
Mais les choses évoluent parfois de manière imprévue. Au cours de l’hiver dernier, mon oncle demanda à ma mère comment je me portais. Pour la première fois. Ma mère surprise, décontenancée répliqua rapidement qu’en ce moment, je m’inquiétais pour mon chat, seule idée qui lui parvint à l’esprit…
Cet intérêt soudain inaugure peut-être une normalisation de nos relations. Toujours est-il que mon oncle organise un nouveau dîner de famille fin août. Et qu’il a cette fois indiqué à ma mère que nous étions invités, L. et moi. Pour mon père, je dois saisir ma chance. Quelle chance ? Celle d’entretenir des contacts avec des gens que je ne côtoie plus depuis près de 10 ans ? D’un autre côté, dois-je me mettre au ban volontairement ? J’ai le sentiment d’un devoir, celui de montrer notre épanouissement à ceux qui ne connaissent pas de gays (ou ceux pour qui l’image associée reste caricaturale). Une vision finalement politique qui m’incitera à m’y rendre…
23 août 2005
La fillette dans le stade
Ce week-end consacre la reprise du championnat de foot belge. Je me trouvais donc hier au stade pour le premier match à domicile de mon équipe. Dans une bonne ambiance, celle-ci tarde à concrétiser sa supériorité sur le terrain. Le stress commence à monter vraiment dans les travées en seconde mi-temps, avec la crainte d’une nouvelle déception. Le ballon passe devant le but, tout le monde se lève, se tient les cheveux. L’angoisse monte encore d'un cran. Quand soudain une vision retient mon attention. Une fillette de 10 ans est assise, seule, dans la rangée devant moi. Sans doute ses parents sont dans le stade mais personne n’est restée à ses côtés.
De derrière, j’aperçois ses cheveux blonds coupés mi-longs et ses petites lunettes. Elle me fait penser à ma filleule (bien plus jeune certes). Elle suit le match avec une attention soutenue en arborant fièrement le T-shirt du club. Quand une occasion de but se profile, elle suit le mouvement ambiant en se levant. Elle jette un coup d’œil autour d’elle pour observer les réactions des adultes quand l’essai se révèle infructueux. Nerveuse, elle se frotte les mains sur son pantalon pour en effacer la moiteur.
Je suis submergé par l’émotion. Cette candeur, ce début d’indépendance, cet apprentissage, tant de choses se déroulent sous mes yeux. Sans doute la ressemblance avec ma Juju (tout comme avec une autre bien plus connue) et qu’il s’agisse d’une fille dans un monde globalement masculin ont influencé mon regard. L’anxiété générée par le match m’a placé dans des circonstances émotionnelles me rendant perméable à ces manifestations d’innocence dont l’écho me renvoit à ses opposés relatifs comme la maladie ou la mort. Dans ce cadre, c’est avec un double soulagement que j’ai accueilli le but de la délivrance par mes couleurs. Il a momentanément effacé mes doutes et mes réflexions. Et sur le moment la présence de cette môme dont le souvenir me revient aujourd’hui en même temps que le doute.
19 août 2005
Coquelicot
Quiétude.
Un mot auquel j’aspirais depuis quelques temps et dont j'ai enfin pu mesurer la portée depuis jeudi soir. Un usage sans doute momentané mais après tant d’angoisse, il me convient. Un peu d’inertie, un certain sens du retrait que j'emprunte avec une légèreté tellement bienvenue.
Puisqu’il faut tout de même s’armer de projets pour vivre, nous nous sommes attelés ce week-end à l’amorce de travaux domestiques. En planning depuis quelques mois, ils n’avaient pas connu de véritable avancée. Le timing paraissait enfin opportun pour y remédier. Nous voilà donc partis samedi chez Ikea.
Alors que nous déambulons, le caddy plein, dans les dernières allées du magasin, j’aperçois devant moi 3 mecs, gays de toute évidence. Je jette un coup d’œil dans leur direction, ils en font de même. Leurs têtes se retournent avec une telle constance que nous nous en amusons. J’ai tellement entendu parler de techniques de drague dans des endroits publics que je matérialise (enfin!) un peu mieux ce dont il s’agit. Sans doute nous manque-t-il encore le mode d’emploi car toute tentative de contact autre que visuel nous apparaît impossible, malgré les œillades appuyées du plus jeune et plus mignon du groupe.
Le lendemain, nous fêtons nos 8 ans de couple. Après le resto, nous avons programmé de sortir. Un vaste choix s’offre à nous en cette veille de jour férié. Nous pourrions nous replonger dans l’ambiance de notre premier baiser mais nous nous en abstenons. Il faut dire que cet endroit fut aussi le théâtre de ma récente mauvaise expérience. Je ne me sens pas prêt à y retourner et je n’en éprouve d’ailleurs aucune envie.
Dans la boîte qui a reçu notre préférence, nous croisons rapidement dans les couloirs un visage familier. Le hasard veut jouer les premiers rôles : il s’agit du garçon aperçu la veille chez Ikea. Le contexte semble manifestement plus propice au dialogue : il nous adresse la parole sans détour et n’hésite pas à nous draguer ouvertement.
Alors que je me réjouissais de ma quiétude récente, me voilà reparti dans l’esprit d'aventure. Je pourrais interrompre le cours des événements et évacuer ainsi tout nouveau doute potentiel. Mais ce serait oublier que notre vie s’est articulée notamment autour de ces rencontres. Y mettre fin sur un coup de tête reviendrait à remettre en question un certain équilibre au sein de notre couple.
L. pressent cependant mes doutes et m’interroge sur mes intentions. Vais-je arrêter de voyager vu les risques d’attentats terroristes, ne plus rouler en voiture pour éviter les fous du volant ? Je dois me raisonner, admettre que mes peurs confinent souvent à de la phobie. Ce garçon, étudiant en médecine, m’a l’air clean. Je ne veux pas rompre un mouvement naturel, résultat de coïncidences qui en appellent presque au destin, si loin des escapades sexuelles à l’efficacité imposée.
Je ne parviendrai sans doute pas à me détendre totalement et cet amant ne possédera peut-être pas la charge affective de Nez ou sexuelle de Alex (mais le jeu ne doit-il pas avoir lieu pour savoir s’il en valait la chandelle ?). Qu'importe, l’essentiel est de vivre, se laisser aller au gré des rencontres fugaces, sexuelles ou amicales, accueillir le flux désordonné des énergies environnantes et prendre au vol celles qui nous agréent.
Et puis les cadeaux d’anniversaire ne se refusent pas…
06 août 2005
"Ma meilleure amie" (une vie antérieure Part 6)
Après mon année d'internat sportif, je décidai de ne pas réintégrer mon ancien établissement afin de rejoindre une école mixte. Pour un changement souhaité, il fut radical : je me retrouvai dans un univers presque exclusivement féminin. Dans mon année, il y avait 10 garçons en tout et pour tout et 5 dans ma classe (un record inédit pour l’institut). Je ne me sentais pas proche d’eux. La plupart se connaissait déjà depuis plusieurs années et nous ne partagions pas les mêmes centres d’intérêt.
La présence anormalement élevée de garçons ravissait les filles et je fus accueilli avec beaucoup d’égard et traité avec un maximum d'attention. Tout-à-fait ce dont j’avais besoin après l’année émotionnellement douloureuse que je venais de vivre. Désormais, je disposais d’un double cocon: d’une part à l’école avec cette compagnie féminine et d’autre part à la maison. Une fois sorti des cours, je rentrais pour regarder quelques séries frivoles à la télé, au travers desquelles je vivais par procuration les flirts adolescents qui me fascinaient mais semblaient étrangers à mon histoire (je me rappelle que j’aimais m’identifier au héros de cette série « Sauvé par le gong », un petit blondinet qui draguait les filles sans relâche). Je me réjouissais le soir d’être au chaud chez moi. La simple évocation que je me retrouvais au même instant l’année d'avant dans ma petite chambre au sein de ce sinistre bungalow suffisait à me mettre de bonne humeur.
Cette protection constituait un refuge dans lequel je me baignais. J’aurais pu décider de vivre comme un adolescent "normal" : me rendre au cinéma avec des amis, commencer à sortir en boîte,… Rien de tout cela. J’avais l’impression d’avoir livré un tel combat l’année précédente que j’avais droit à de la quiétude et de l’isolement dans un environnement familier. Le monde extérieur, cet ennemi, je ne pouvais plus l’affronter que pour le strict minimum: je me contentais de l’école et du basket comme seuls contacts externes. Rester le soir à la maison me redonnait les forces nécessaires pour affronter les événements vécus à l’extérieur.
La seule évolution notable au cours de cette année s’appela Sophie. Nous étions dans la même classe. Elle aussi pratiquait du basket. C’est par cet intermédiaire que nous étions entrés en contact. Rapidement, les discussions débordèrent sur d’autres sujets. Nous parlions de tout et rien, c’était la première fois que je prenais du plaisir à parler longuement avec quelqu’un sans penser qu’un problème allait intervenir. Je me rendais compte qu’une relation avec une fille pouvait s’avérer moins concurrentielle qu’avec un garçon. Je me sentais peut-être moins impressionné en leur présence. Les filles me paraissaient plus attentives, plus sensibles, plus promptes à se confier que les garçons, tenus de faire les durs pour exister. Ce contact nouveau avec le sexe féminin constitua pour moi une découverte dans l’approche de mes relations sociales. J’initiais, sans le savoir, un comportement propre à pas mal de jeunes gays : s’entourer de filles pour former son cercle d’amis.
Notre entente faisait jaser et quelques filles nous jalousaient. Les rumeurs me mettaient mal à l’aise car je n’éprouvais pas aucun sentiment amoureux pour Sophie. Je la voyais comme une amie mais elle ne m’inspirait pas le moindre désir. Si les choses s’avéraient parfaitement claires pour moi, sans doute était-ce moins le cas pour Sophie. Elle m’avouera plus tard qu’elle avait souvent difficile à distinguer amour et amitié au niveau de ses sentiments. Mais elle avait suffisamment d’intelligence pour comprendre que notre relation amicale constituait la meilleure chose qui puisse se passer entre nous. Très proches entre les cours, nous nous voyions relativement peu en dehors du cadre scolaire. La relation en l’état me plaisait et j’étais sans doute ennuyé qu’on puisse voir en Sophie ma copine. Pour moi, le flirt ne constituait pas l’aboutissement de sentiments réciproques mais seulement un jeu destiné à prouver à soi-même que l’on peut plaire à quelqu’un de mignon et aux autres que l’on peut former un joli petit couple. Dans cette vision confinée à l’apparence, Sophie ne représentait pas cet idéal.





